Les auxiliaires de vie, qui ne bénéficient pas de la prime Covid de l’Etat, ne percevront pas non plus la hausse de salaire prévue uniquement pour les personnels des hôpitaux et des maisons de retraite publiques et privée

Aides à domicile, les oubliées du Ségur de la santé

Les auxiliaires de vie, qui ne bénéficient pas de la prime Covid de l’Etat, ne percevront pas non plus la hausse de salaire prévue uniquement pour les personnels des hôpitaux et des maisons de retraite publiques et privées. 

Par Béatrice Jérôme  Publié aujourd’hui à 11h34

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/19/aides-a-domicile-les-oubliees-du-segur-de-la-sante_6056579_3224.html

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) n’affiche aucun crédit pour une profession en pénurie chronique de personnels, du fait de salaires très souvent inférieurs au smic.
Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) n’affiche aucun crédit pour une profession en pénurie chronique de personnels, du fait de salaires très souvent inférieurs au smic. Gary John Norman/Cultura / Photononstop

Elles sont les oubliées du Ségur de la santé. Les aides à domicile qui ont, pour la plupart, continué de prendre soin des personnes âgées chez elles, pendant la première vague du Covid-19, ne percevront pas la hausse de salaire de 183 euros pour les personnels des hôpitaux et des maisons de retraite publiques et privées non lucratives, au terme de l’accord signé par Olivier Véran avec les syndicats, en juillet. Pas plus qu’elles ne bénéficient de la prime Covid de l’Etat, qui se contente de promettre d’accompagner les départements qui voudront bien mettre la main à la poche pour la leur verser.

Deux fois laissées pour compte mais pas trois… La ministre déléguée à l’autonomie, Brigitte Bourguignon, a obtenu de Jean Castex de pouvoir déposer un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), débattu à partir de mardi 20 octobre à l’Assemblée nationale. Il prévoit que la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) versera chaque année « une aide » de 200 millions d’euros aux départements qui financent les professionnels de l’aide à domicile. Le dispositif entrera en vigueur en avril 2021. Le montant sera cette année de 150 millions d’euros et de 200 millions d’euros les années suivantes.

« Les accords du Ségur ont été conclus dans l’urgence, mais on n’a pas anticipé les effets pervers sur les autres métiers du grand âge », reconnaît une source gouvernementale

Les professionnels du secteur alertent depuis plusieurs semaines l’exécutif et les parlementaires de la « fuite » de leurs salariées, attirées par de meilleures rémunérations à l’hôpital et en maison de retraite du fait de la revalorisation salariale du Ségur. « Les accords du Ségur ont été conclus dans l’urgence pour envoyer un signal fort aux soignants hospitaliers et en Ehpad après la crise sanitaire, reconnaît une source gouvernementale. Mais on n’a pas anticipé les effets pervers sur les autres métiers du grand âge. » L’amendement de Mme Bourguignon permet au gouvernement de sauver la face. Paradoxe : alors qu’il prévoit 1,4 milliard d’euros pour la revalorisation des salaires des personnels des maisons de retraite publiques et privées lucratives et commerciales, le PLFSS n’affichait aucun crédit pour une profession en pénurie chronique de personnels, du fait de salaires très souvent inférieurs au smic. « Le maintien à domicile est le modèle que nous devons promouvoir. C’est celui que veulent les Français », exhorte du coup Caroline Janvier, rapporteuse sur les volets autonomie du PLFSSPour se racheter, Bercy était prêt à leur consentir une rallonge de 100 euros.

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C’était sans compter la mobilisation de la ministre déléguée à l’autonomie relayée par une majorité de députés LRM excédés par la procrastination du gouvernement sur le dossier du grand âge, qui promet depuis 2018 une réforme pour mieux la repousser. Pour forcer la main au gouvernement, une poignée de députés de la majorité ont fait circuler un amendement qui aurait permis de financer à hauteur de 600 millions d’euros le secteur du domicile. A les croire, il avait de sérieuses chances d’être adopté en séance, y compris avec les voix de l’opposition.

« On est loin du compte »

Matignon a préféré s’épargner un bras de fer avec la majorité en séance, et s’est rangé à la proposition de Brigitte Bourguignon, qui entend faire de la défense des métiers du grand âge son cheval de bataille gouvernemental. Les députés LRM ont, du coup, remisé leur amendement.

Les professionnels applaudissent le geste. « Chapeau bas !, s’exclame Marie-Reine Tillon, présidente de l’Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles (UNA). Dans le contexte, Brigitte Bourguignon fait ce qu’elle peut pour le domicile. » Mais l’amendement ne fait pas taire leurs revendications. « On est clairement très loin du compte », calcule Thierry d’Aboville, secrétaire général du réseau associatif de l’ADMR. « C’est un bel effort de la part du gouvernement,soutient à l’inverse Mme Janvier. Il permet d’amorcer la discussion avec les départements, à eux de prendre leur part dans cette revalorisation des rémunérations », poursuit la députée (LRM) du Loiret.

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En programmant 200 millions d’euros dans le PLFSS, le gouvernement espère amener les départements à augmenter d’autant le budget qu’ils accordent aux services d’aide et d’accompagnement à domicile (SAAD), dont ils sont les principaux financeurs. « L’Etat fait un bout de chemin, se félicite l’entourage de Mme Bourguignon, alors qu’il n’a aucune obligation de le faire en versant la moitié de la somme sur la table. Aux départements de saisir cette opportunité. »

Convaincre les départements

L’Association des départements de France (ADF) freine, pour l’instant, des quatre fers. « Il n’y a pas de fin de non-recevoir à une discussion avec le gouvernement, réagit Frédéric Bierry, président de la commission des affaires sociales de l’ADF et président du département du Bas-Rhin. Mais nous attendons par ailleurs des garanties financières et fiscales de l’Etat face aux dépenses sociales qui flambent ». Les dépenses de RSA supportées par les départements « vont croître d’un milliard d’euros sur 2020, sans compter le coût de la prise en charge des mineurs isolés qui explose », rappelle l’élu LR.

Pour que les départements acceptent d’abonder pour atteindre un total de 400 euros, le gouvernement estime avoir un atout dans sa manche. Il s’apprête à demander aux partenaires sociaux de reconsidérer à la baisse l’un des deux avenants que la branche du secteur privé non lucratif de l’aide à domicile a négociés il y a plusieurs mois pour sa convention collective.

Hausse de 90 à 115 euros mensuels net

Le premier – baptisé « avenant 44 » – permet une revalorisation des salaires à hauteur de 87 millions d’euros. Le second – l’« avenant 43 » – prévoit une augmentation salariale de plus de 500 millions d’euros. Soit 600 millions d’euros au total. Pour que les deux avenants entrent en vigueur, un agrément de l’Etat est nécessaire puisque les financements des SAAD sont supportés par la Sécurité sociale et par les départements.. « Nous n’avons de fait pas les moyens à ce jour d’une enveloppe suffisamment conséquente pour financer l’intégralité des deux avenants », explique le ministère de la santé.

Si l’avenant 44 a été agréé en septembre, l’avenant 43 a ainsi toutes les chances d’être retoqué avant le 21 novembre par la Commission nationale d’agréments des conventions collectives nationales, où siègent plusieurs ministères et des représentants des départements. Les dés de la négociation entre employeurs et syndicats devraient alors de nouveau rouler.

L’exécutif considère que la revalorisation salariale qu’impose l’avenant 43 pourrait être écrêtée d’un tiers sans empêcher une augmentation des salaires de base. Les aides à domicile travaillent souvent à temps partiel pour un salaire net mensuel de 916 € en moyenne. Une des pistes envisagées par le gouvernement serait une fourchette de hausse entre 90 à 115 euros net. Une augmentation sensible au regard de la réalité des salaires, mais loin des 183 euros prévus par le Ségur.

Endiguer une fuite des salariés

« Cet avenant n’a pas été établi au doigt mouillé, il a été mûrement réfléchi, discuté, le balayer d’un revers de main n’est pas entendable », anticipe Mme Tillon, la présidente de l’UNA, qui prévient que, « si le gouvernement ne valide pas l’avenant 43, il y aura un clash avec les acteurs du secteur »« Il ne s’agit pas d’imposer une feuille de route. L’idée est d’arriver à une situation qui satisfasse tout le monde »,tempère l’entourage de Mme Bourguignon.

L’exécutif s’est donné jusqu’à avril pour que les départements, via l’ADF, les fédérations d’employeurs et les syndicats, acceptent de dialoguer. « La somme de 200 millions est provisionnée, mais nous ne sommes pas encore dans le temps des obligations de la verser », glisse-t-on au ministère de la santé. Le temps joue en faveur d’un accord. Les professionnels veulent à tout prix endiguer une « hémorragie » de leurs salariés, favorisée par les accords du Ségur. Ils ont besoin d’argent pour revaloriser les salaires. Au plus vite.

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Béatrice Jérôme

*« Etre auxiliaire de vie c’est aussi dur qu’être aide-soignante, nous aussi on a connu l’angoisse »

Seules les aides-soignantes à l’hôpital ou en maison de retraite percevront une augmentation de salaire grâce au Ségur de la santé. Une « injustice honteuse », pour les aides à domicile. 

Par Béatrice Jérôme  Publié aujourd’hui à 11h33

https://www.lemonde.fr/sante/article/2020/10/19/etre-auxiliaire-de-vie-c-est-aussi-dur-qu-etre-aide-soignante-nous-aussi-on-a-connu-l-angoisse_6056578_1651302.html

« Une aide-soignante à l’hôpital gagne 100 euros de plus qu’à domicile. Désormais, avec le Ségur, l’écart est de près de 300 euros », explique Xavier Coquibus, directeur général d’Eliad, un service d’aide et de soins à domicile.
« Une aide-soignante à l’hôpital gagne 100 euros de plus qu’à domicile. Désormais, avec le Ségur, l’écart est de près de 300 euros », explique Xavier Coquibus, directeur général d’Eliad, un service d’aide et de soins à domicile. Image Source/Photononstop

Ophélie Marchal a vécu le confinement au volant, filant entre bourgs, villages, hameaux, tout autour de Baccarat (Meurthe-et-Moselle). « Je partais chaque matin avec la boule au ventre ; je pleurais parfois, j’étais mal à l’idée d’attraper le Covid, de le transmettre à mes résidents », dit-elle, à propos des personnes âgées isolées qui parfois n’ont eu que sa fugace visite pour les ravir à leur écran de télé. L’été, le week-end, la cadence s’est accélérée, faute de personnel. Elle a été parfois appelée pour onze visites dans la matinée – « douche, petit déjeuner, ménage compris » –, avec de longs trajets entre chaque et toujours « la peur d’être en retard ».

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« On a fait le boulot ! Du mieux qu’on a pu », proteste cette ex-auxiliaire de vie de 21 ans. Mais en août, elle a rompu son contrat, quitté l’ADMR – un réseau associatif de services à la personne – de Meurthe-et-Moselle pour entrer en école d’aides-soignants. En à peine deux ans de métier, il lui est rarement arrivé de gagner 1 000 euros à temps plein. Mais à l’hôpital, elle escompte un salaire d’aide-soignante de 1 700 euros, sans avoir la fatigue de la route l’hiver, ni les journées aux emplois du temps « coupés ».

« On fait les mêmes gestes, les mêmes tâches »

« Ce n’est pas l’argent qui a motivé mon départ »,promet-elle ; mais l’envie de « travailler en structure ». Pourtant, une « injustice honteuse, pas normale », l’a incitée à sauter le pas. Apprendre que seules les aides-soignantes à l’hôpital ou en maison de retraite auraient 183 euros d’augmentation grâce au Ségur de la santé l’a indignée : « Etre auxiliaire de vie est aussi dur que d’être aide-soignante. On fait les mêmes gestes, les mêmes tâches. Nous aussi, on a connu l’angoisse. » 

Vers un « siphonnage de nos troupes »

Comme elle, une petite dizaine d’aides à domicile ont démissionné de l’ADMR du département pour devenir aides-soignantes, avec l’espoir d’entrer dans un établissement. « Ce n’est pas énorme, sur plus d’un millier de salariés », relativise Jean-Marc Lucien, directeur départemental de l’association. Mais « si l’Etat continue à ne pas revaloriser les métiers du médico-social en même temps que ceux du sanitaire, on va vers un siphonnage de nos troupes, s’inquiète-t-il. Et on continuera de se disputer un vivier de personnel qui se réduit chaque année entre hôpital, Ehpad et domicile. »

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Remis en octobre 2019 au ministère de la santé, le rapport de Myriam El Khomri préconise une réforme systémique des métiers du grand âge, seule solution à ses yeux pour réussir à créer 18 500 postes par an entre 2020 et 2024, nécessaires pour accompagner la perte d’autonomie des plus âgés. Mais il est resté quasiment lettre morte pour l’instant, hormis la suppression du concours d’entrée dans les instituts de formation d’aides-soignants (IFAS), qui vise à encourager les candidatures.

300 euros de moins qu’à l’hôpital

« Le drame serait de ne plus pouvoir assurer notre mission de service public auprès des personnes âgées ou, pire, de devoir écourter nos temps de visite faute de personnel », s’alarme Xavier Coquibus, directeur général d’Eliad, un service polyvalent d’aide et de soins à domicile (Spasad) à Besançon (Haute-Saône), confronté, lui, au départ d’une dizaine d’aides-soignantes sur 130 dans sa structure. « Aujourd’hui, une aide-soignante à l’hôpital gagne 100 euros de plus qu’à domicile. Désormais, avec le Ségur, l’écart est de près de 300 euros », calcule cet adhérent de l’Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles (UNA).

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« Outre le secteur domicile, celui du handicap est l’autre grand oublié du Ségur », déplore Marie-Sophie Desaulle, présidente de la Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne privés solidaires (Fehap). « Ce n’est pas qu’une affaire d’argent. Cette exclusion participe d’un sentiment de non-reconnaissance », insiste Antoine Perrin, directeur général de la Fehap. A Montoire-sur-le-Loir (Loir-et-Cher), Angélique Brillard dirige L’Hospitalet, un établissement pour personnes handicapées qui comprend d’un côté un service de soins de suite et de rééducation (SSR), de l’autre un foyer d’accueil médicalisé (FAM). Dans chacune des structures travaillent infirmières et aides-soignants. Mais seuls les 36 salariés du SSR bénéficient de la revalorisation du Ségur, puisqu’ils dépendent du secteur sanitaire. Les 44 du FAM en sont privés. « Vous imaginez le climat social dans l’établissement ? Faut-il considérer que certains de nos résidents ont des soignants au rabais ? », demande Mme Brillard, qui ne se résigne pas à cette « aberration ».

Béatrice Jérôme

**La grande détresse des aides à domicile face à l’épidémie causée par le coronavirus

Peu ou mal dotés en matériel de protection, notamment en masques, les auxiliaires de vie se plaignent d’être « la dernière roue de la charrette ». 

Par Béatrice Jérôme  Publié le 20 mars 2020 à 12h05 – Mis à jour le 20 mars 2020 à 15h02

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/20/la-grande-detresse-des-aides-a-domicile-face-a-l-epidemie-causee-par-le-coronavirus_6033809_3224.html

Elle tourne les poignées de porte tantôt en se protégeant d’une lingette, tantôt en recouvrant sa main de la manche de son manteau. Nadège Drouault entre, chaque jour, chez les personnes âgées pour les aider « à faire leur toilette, à se nourrir, à se coucher » avec la peur au ventre. Elle court le risque de leur transmettre ou de contracter le coronavirus puisqu’elle n’est pas – ou très peu – dotée de matériel de protection.

« Vous vous rendez compte qu’on leur donne à manger sans masque ! », se désole cette auxiliaire de vie sociale salariée d’une association d’aide à domicile affiliée à l’Aide à domicile en milieu rural (ADMR) à Amboise (Indre-et-Loire). Mais elle n’a pas le choix.

Dans la stratégie du gouvernement pour endiguer l’épidémie, les aides à domicile – qui prennent soin de quelque deux millions de personnes âgées en France – regrettent d’être « la dernière roue de la charrette »« On a le sentiment d’avoir été abandonnés dans cette crise, alors qu’on est en première ligne », résume Thierry d’Aboville, secrétaire général de l’ADMR. « Elles n’ont ni masque, ni gants, ni gel hydroalcoolique… On les envoie au front avec des bouts de bois ! », déplore Laure Blanc, directrice du réseau de l’ADMR d’Indre-et-Loire.

A force d’intervenir sans protection, le pire est advenu. A Lyon, une vieille dame qui toussait s’est révélée porteuse du virus. L’aide à domicile qui s’occupait de sa toilette ne portait pas de masque. Elle présente aujourd’hui des symptômes et doit rester confinée chez elle. « Des contaminations mutuelles de ce type, on risque d’en avoir beaucoup, s’alarme Clément Saint Olive, cofondateur de la structure d’aide à domicile Alenvi. Force est de constater que je ne suis pas en mesure de protéger mes salariés, faute de pouvoir me procurer des masques en nombre suffisant. » 

« De la chair à canon »

« Malgré nous, on envoie à la boucherie nos intervenants. Et c’est vraiment de la chair à canon », se désole Dominique Villa, directeur d’Aid’Aisne, association d’aide à domicile, affiliée à l’UNA dans l’Aisne.

« On a un super personnel, prêt à faire face, s’exclame Denis Aye, directeur de la fédération de l’ADMR de la Drôme. Mais on a à peine de quoi tenir trois jours avec nos stocks de masques existants. Pour que nos 600 salariés changent quatre fois de masque par vingt-quatre heures pendant cinq jours, il nous en faudrait déjà 12 000 ! »

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Olivier Véran, ministre de la santé, a pourtant signé, lundi 16 mars, un arrêté prévoyant que « des boîtes de masques » pourront être « distribuées gratuitement par les pharmacies d’officine » aux « services qui interviennent à domicile en faveur des personnes âgées ». L’arrêté a été pris sous l’effet d’« une mobilisation unanime de la part des fédérations de notre secteur », se félicite Hugues Vidor, directeur général d’Adessadomicile, qui fédère 350 structures et 25 000 salariés.

« Pour la première fois, le gouvernement a reconnu notre profession comme prioritaire », salue Guillaume Quercy, président de l’UNA. « Le gouvernement est enfin sorti de sa logique hospitalière initiale », se réjouit de son côté Johan Girard, délégué national à la Croix-Rouge, chargé de la filière des personnes âgées.

Mais cet arrêté a été suivi, mercredi, d’une directive du ministère de la santé précisant que les masques seront attribués « en priorité dans les zones où le virus circule activement ». Soit seulement dans 35 départements répartis dans neuf régions. « Dans les endroits où il n’y a pas de diffusion active du virus, le problème [de l’accès aux masques] demeure », reconnaît M. Vidor.

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« Effet boomerang »

« C’est usant, soupire Gaelle Gomez, infirmière coordinatrice dans un service d’aide et de soins à domicile à Toulouse. Je suis allée ce matin faire la queue longtemps à la pharmacie la plus proche. Arrivée au comptoir, la pharmacienne m’a montré les consignes qu’elle a reçues avec la liste des professions à qui elle peut délivrer des masques. Les aides à domicile ne sont pas mentionnées ! » Toulouse n’est, de fait, pas en zone à fort risque.

Pour Mme Gomez, « cette différenciation selon les territoires va entraîner un effet boomerang car le virus va continuer de se propager au-delà des foyers contaminés ».

A Amboise, « les pharmacies refusent de délivrer des masques aux auxiliaires de vie, en rappelant qu’elles ne sont pas prioritaires », constate aussi Bertrand Besse-Saige, président de l’ADMR d’Amboise. Or, « il faut à tout prix que les aides à domiciles soient protégées car elles sont des vecteurs de propagation du virus puisqu’elles passent de maison en maison », rappelle ce militant associatif qui remue ciel et terre pour trouver des boîtes de masques.

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Zacharie Mauge, directeur de l’association Aide et soins à domicile (ASAD) Seine-Essonne, a « fait des pieds et des mains », auprès de l’agence régionale de santé d’Ile-de- France. Il a pu récupérer 3 000 masques.

« Je peux vous dire que je les avais dans le coffre tout le week-end et que je n’avais pas envie de me faire voler ma voiture ! J’ai pu les obtenir aussi parce que l’une des structures que je dirige est un service de soins infirmiers à domicile. Les infirmières sont considérées comme prioritaires mais aussi, note-t-il, mieux reconnues historiquement que les auxiliaires de vie. » 

Malgré un personnel dûment ganté et masqué, M. Mauge voit les familles annuler les interventions auprès de leurs proches âgés par crainte d’une contamination. « Rien n’est pire que cette peur, s’inquiète Marylène Munoz, représentante des usagers de cette structure essonnienne. Les familles n’ont pas toujours les gestes pour prendre soin de leurs parents comme des professionnels formés. »

« Ne plus voir mes bénéficiaires est une souffrance »

Confrontées aux difficultés de garde de leurs enfants, les aides à domicile sont nombreuses à s’être arrêtées de travailler. Les directeurs de structures qui veulent aussi restreindre les déplacements de leurs salariées ont sensiblement réduit le volume de leurs visites pour ne maintenir que les interventions « vitales ».

Laeticia Kionga retient ses larmes en évoquant ces visites annulées. « On voit la tristesse dans leurs yeux quand on dit à nos bénéficiaires qu’on ne va pas passer », confie cette auxiliaire de vie chez AlenviLa jeune femme s’occupait de vingt personnes âgées en temps normal avec sept autres collègues. Elle se rend désormais chez quatre ou cinq d’entre elles. « Ne plus les voir, ne plus déjeuner avec eux, ne plus les prendre dans mes bras est une souffrance, confie-t-elle. Mais on veut tenir ! On veut gagner cette guerre contre le virus. »

***Piètres conditions de travail, rémunérations faibles… l’aide aux personnes âgées ne parvient plus à recruter

Embaucher un aide-soignant ou une auxiliaire de vie sociale est une gageure. Cette situation sociale tendue génère de la « souffrance au quotidien ». 

Par Francine Aizicovici  Publié le 06 mars 2019 à 11h32 – Mis à jour le 11 mars 2019 à 14h34

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/03/06/l-aide-aux-personnes-agees-en-souffrance_5432155_3234.html

Une soignante aide un résident et le fait danser, dans un Ehpad à Ally (Cantal), en 2013.
Une soignante aide un résident et le fait danser, dans un Ehpad à Ally (Cantal), en 2013. CELINE GAILLE

« Chez une personne âgée valide, le matin, je devais en une demi-heure l’aider à sa toilette, préparer son petit-déjeuner, mettre ses médicaments dans le pilulier, faire son lit et, si j’avais le temps, passer un coup de balai », raconte Annie (le prénom a été modifié), qui explique à quoi ressemblaient ses journées. Et si l’ex-auxiliaire de vie sociale pour une association des Vosges dépassait la demi-heure, elle n’était « pas payée plus, bien sûrEn revanche, la personne payait le dépassement à l’association ».

L’aide aux personnes âgées et/ou dépendantes se concentre au moment du lever, des repas et du coucher de la personne. Il faut tout faire vite. Faute de personnel suffisant, les salariés s’épuisent. Annie a fini par quitter cet emploi où l’amplitude de sa journée s’étendait de 8 heures à 20 heures, coupée en quatre tranches de deux heures de travail. « Je faisais au moins 100 kilomètres par jour pour aller dans huit petits villages, se souvient-elle. C’était très fatigant. » Depuis le 1er janvier, elle travaille dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), au sein d’« une bonne équipe ».

Le secteur des services aux personnes âgées manque cruellement de personnel, et offre de piètres conditions de travail et des rémunérations faibles. A la suite d’une grève très suivie, le 30 janvier 2018, dans les Ehpad, le gouvernement avait annoncé le déblocage progressif de 360 millions d’euros pour ces établissements, une enveloppe de 100 millions pour les services d’aide à domicile ainsi qu’une loi autonomie avant la fin de 2019. Mais ces mesures n’ont pas suffi à apaiser les tensions.

« Pression budgétaire »

La loi autonomie arrivera « bien trop tard », estime Pascal Champvert, président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) : « Nous parlons de ces problèmes depuis au moins quinze ans. Nous attendons des mesures très urgentes et concrètes. » Le financement public de l’aide à l’autonomie des personnes âgées représentait, en 2016, 22,8 milliards d’euros. Il faudrait « 10 milliards d’euros supplémentaires », selon lui, pour faire face aux besoins. « La pénurie grandissante de personnel résulte d’une pression budgétaire due aux choix des conseils départementaux et aux lois de financement de la sécurité sociale qui, depuis trois décennies, visent à raréfier les ressources du secteur », accuse Evelyne Rescanieres, secrétaire générale de la fédération CFDT Santé-sociaux.

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Or, il faut préparer l’avenir car avec le vieillissement de la population, le nombre de personnes en perte d’autonomie devrait passer de 1,255 million actuellement à 1,6 million en 2030 et 2,45 millions en 2060. Selon le site Emploipublic.fr, 300 000 emplois nouveaux seraient à pourvoir dans les onze ans qui viennent.

Cela n’ira pas de soi. L’enquête de Pôle emploi sur les besoins en main-d’œuvre 2018 révèle, en effet, que les Ehpad s’attendaient à rencontrer des difficultés dans 47 % de leurs projets de recrutement. Cette proportion montait à 58 % pour les aides-soignants et à 83 % pour les médecins coordinateurs. Dans l’aide à domicile et l’aide ménagère, associations, entreprises, organismes publics et plates-formes numériques anticipaient 76,8 % de recrutements difficiles (contre 70 % en 2017 et 60,6 % en 2016) alors que pour l’ensemble des projets d’embauche, la moyenne était de 44,4 %.

Peu de candidats recrutés

Aides à domicile, aides ménagères et aides soignants figurent en outre dans le Top 10 des métiers les plus recherchés. Un sondage réalisé en 2018 par le principal réseau d’aide à domicile, l’UNA, auprès de 256 de ses structures, indique, selon l’agence AEF, que 47 % d’entre elles n’ont pu pourvoir leurs postes vacants.

Pôle emploi incite pourtant les chômeurs à se tourner vers ces professions « en tension », qui ne demandent pas toutes des qualifications. Mais « l’aide à domicile est un métier difficile, compliqué, où un certain comportement est attendu de la part des intervenants », tels la disponibilité, le sens des responsabilités, etc., prévient Quentin Duvivier, responsable du développement des relations avec les entreprises à Pôle emploi. Or, « certains demandeurs d’emploi imaginent qu’il suffit de s’être occupé de sa grand-mère pour savoir s’occuper d’une autre personne âgée… »

« Beaucoup de candidats sont reçus par nos associations mais peu sont recrutés, observe Hugues Vidor, directeur général d’Adessadomicile, qui réunit 350 structures employant 30 000 salariés. Nos postes à pourvoir sont en concurrence avec ceux de secteurs comme l’industrie où les salariés sont à temps plein et n’ont pas de déplacements à faire. » « C’est difficile de valoriser un travail fragmenté, mal rémunéré, où les conseils départementaux nous imposent des temps d’intervention de plus en plus courts, ajoute-t-il. Passer d’une heure à quinze minutes pour faire la même chose, cela veut dire aller directement aux gestes utiles sans accompagnement social de la personne. » 

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« Du travail à la chaîne »

Dans les Ehpad, « quand il n’y a qu’une infirmière pour 40 personnes, le minimum est fait, mais la qualité du soin relationnel n’y est pas, regrette une ancienne infirmière. Ça fait perdre le sens de notre métier. On n’a plus le temps de faire de l’individualisation. Cela devient du travail à la chaîne ».

Pour une grande partie des salariés, les rémunérations avoisinent le smic ou lui sont « inférieures à domicile, où les emplois sont à temps partiel », précise M. Champvert. Julien Jourdan, directeur général de la Fédération des services à la personne (Fédésap), qui représente des entreprises du secteur, estime que le système actuel des aides « ne permet pas de rémunérer [les salariés] à un juste niveau ». 

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Selon les départements, les aides varient entre 17 et 25 euros de l’heure. Les niveaux les plus bas ne couvrent pas le coût de revient des services aux personnes âgées et les hausses des tarifs sont maigres. « Pour 2019, le ministère de l’économie a fixé cette augmentation à 1,42 % quand le smic a été réévalué de 1,5 %, déplore Olivier Péraldi, directeur général de la Fédération du service aux particuliers (FESP). Cela fait cinq ans que l’augmentation est inférieure à celle du smic. » 

« On ne peut pas dire, comme le fait le gouvernement et comme le désire une très grande partie des gens, que la priorité est le maintien à domicile des personnes âgées et ne pas mettre en face les financements qui vont avec », résume Aline Mougenot, secrétaire générale adjointe à la CFTC Santé-sociaux.

« Souffrance au quotidien »

En établissement, les conditions de travail sont parfois difficiles, y compris psychologiquement. « Dans mon Ehpad, qui accueille 200 résidents dépendants, dont 20 souffrent de la maladie d’Alzheimer, un poste d’aide-soignante et un d’infirmière ont été supprimés en un an et demi, calcule Isabelle (prénom modifié), infirmière dans un établissement de l’Aude. Mais on n’a pas moins de résidents ! Nous gérons beaucoup de fins de vie, avec des soins palliatifs, sans avoir le temps nécessaire pour le relationnel. On va accorder peut-être cinq minutes à une personne qui sait qu’elle va mourir. C’est de la maltraitance ! » « Heureusement, la bonne cohésion de l’équipe nous sauve, ajoute-t-elle. Mais si les conditions ne changent pas, je partirai. Je n’ai pas envie d’être dégoûtée de mon métier. »

Dans ce climat pas vraiment porteur, une délégation des dix syndicats du secteur et de représentants de l’AD-PA a tenté, jeudi 21 février, de se rendre à l’Elysée pour remettre à Emmanuel Macron 30 000 « cartes-pétitions » revendiquant en urgence l’augmentation des salaires et des effectifs. Face au refus de les recevoir, l’intersyndicale et l’AD-PA ont dénoncé un « mépris vis-à-vis des salariés » et promis de revenir

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Cette situation sociale tendue, aggravée par la suppression des contrats aidés, génère de la « souffrance au quotidien » pour les personnes âgées et leur famille comme pour les salariés. Conséquence : une mauvaise image continue de coller aux services d’aide aux personnes âgées qui, par ricochet, voient leur pénurie de candidats à l’embauche s’aggraver. Et ce, alors que les premières générations de papy-boomers atteindront, en 2030, 85 ans, âge moyen d’entrée en Ehpad aujourd’hui.

Le président du Haut conseil du financement de la protection sociale, Dominique Libault, doit remettre d’ici à la fin mars au premier ministre, Edouard Philippe, ses propositions sur l’amélioration de la prise en charge des personnes dépendantes, issues de la concertation conduite depuis le mois de septembre 2018. L’amélioration de leurs conditions d’accompagnement devrait en faire partie. En attendant, l’union Aide à domicile en milieu rural (ADMR, 2 700 associations locales d’aide à domicile employant 94 000 salariés), a lancé le 4 février sa première campagne de publicité radio-télé, sur le thème : « Les gestes qui vous aident sont les liens qui nous unissent. » Des liens, à l’évidence, de plus en plus fragiles.

Francine Aizicovici

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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