Lutte contre le Covid-19 : les leçons sud-coréenne et japonaise
La Corée du Sud et le Japon ont été relativement épargnés par le Covid-19 et ignorent la déconnexion entre pouvoir et population. Respect de l’hygiène et responsabilité collective s’y enseignent dès l’école.
Par Philippe Mesmer et Philippe Pons Publié aujourd’hui à 01h04, mis à jour à 05h43
Analyse. Face à la crise sanitaire provoquée par le Covid-19, la Corée du Sud et le Japon ont agi différemment en matière de mesures gouvernementales. Mais les réactions collectives et individuelles des populations ont été similaires. Si ni Séoul ni Tokyo n’ont recouru au confinement total, les deux pays n’en enregistrent pas moins des bilans de la lutte contre le virus qui peuvent surprendre : en dépit de récentes phases de résurgence, la Corée du Sud comptait 25 035 contaminations et 441 décès le 15 octobre, et le Japon 91 402 contaminations et 1 650 morts.
Ayant tiré les leçons de l’épidémie de syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) de 2015, le gouvernement sud-coréen a rapidement mis en place un traçage efficace de l’origine des contaminations. Sa communication, cohérente et simple, a facilité la mobilisation de la population. Les autorités ont en outre mobilisé les entreprises pharmaceutiques, afin de mettre au point en un temps record des tests de dépistage et disposer ainsi d’une rapide appréciation de la diffusion du virus.Lire aussi : En Corée du Sud, les sectes à nouveau au cœur des contaminations au Covid-19
Ce traçage des contaminations a suscité inquiétudes et débats sur la protection des données individuelles. Des campagnes de harcèlement en ligne de personnes « identifiées », parfois par erreur, comme porteuses du virus grâce aux informations données par les autorités ont provoqué des drames. Les données divulguées ont donc par la suite été limitées au sexe et à l’âge de la personne, aux lieux visités et aux heures de passage, en évitant toute identification. Grâce aux garde-fous mis en place, la population a adhéré aux décisions des autorités, en dépit des menaces potentielles qu’elles font peser sur la protection des données personnelles, voire d’abus de pouvoir des autorités.
Appels à la vigilance
Dans le cas japonais, l’Etat a d’abord paru pris de court et a donné l’impression de fuir sa responsabilité. L’entêtement du gouvernement du premier ministre Shinzo Abe à maintenir les Jeux olympiques de Tokyo en juillet n’est pas étranger à ce manque de réactivité : ce n’est que pressé par le Comité international olympique qu’il a annoncé, fin mars, le report de l’événement. Prenant finalement en compte la dégradation de la situation, il déclarait une semaine plus tard l’état d’urgence.
Ne disposant pas de moyens légaux pour contraindre les commerces à fermer, le gouvernement, et surtout les gouverneurs des provinces, ont agi en enjoignant à la population de respecter un certain nombre de mesures barrières : port du masque, distanciation physique, hygiène des mains, télétravail ou confinement volontaire, prise de température et désinfection des mains à l’entrée des commerces et établissements publics. Après la levée de l’état d’urgence fin mai, ces appels à la vigilance ont été maintenus.
Selon le politologue Kazuto Suzuki, de l’université d’Hokkaido, le Japon a moins cherché à éradiquer le virus qu’à circonvenir les foyers et à les isoler. Il s’est également fermé à l’étranger, imposant des mesures sévères aux non-Japonais résidents pour rentrer dans l’Archipel s’ils en sortaient. Assouplies, ces mesures restent contraignantes.
« Maniaques de la propreté »
Bien que l’insuffisance des tests de dépistage laisse planer des incertitudes sur l’étendue réelle de la contamination dans l’Archipel, le sens des responsabilités individuelles et collectives a joué un rôle essentiel pour limiter la contagion.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Face au coronavirus, une exception japonaise intransmissible
Japonais et Coréens sont éduqués depuis l’enfance à ne pas gêner les autres et à respecter les mesures d’hygiène : dès l’école primaire, les élèves apprennent à faire le ménage dans les salles de classe et à ramasser les déchets aux environs de l’école ; le temps de nettoyage fait partie du programme scolaire quotidien. Adultes, ils participent souvent au nettoyage des rues, sans que les autorités aient à mettre en place des campagnes de communication.
Les Japonais sont des « maniaques de la propreté », ironisent des étrangers. Peut-être. Les premiers Occidentaux arrivés dans l’Archipel à la suite de son ouverture au milieu du XIXe siècle s’étonnaient du fait que les Japonais se rendent si souvent au bain public. Les autochtones ne l’étaient pas moins que leurs visiteurs n’en fassent pas autant…
Pression sociale
Le souci de propreté dans les deux pays relève de la responsabilité individuelle, mais aussi collective, au point de nourrir un sentiment de culpabilité chez ceux qui n’ont pas pris les précautions nécessaires. La pression sociale à se conformer à ce que l’autre attend de soi (et que soi-même on attend de l’autre) n’est pas ressentie comme une atteinte à l’individualité de chacun, mais comme une obligation de la vie en communauté.
Dans certains cas, elle est excessive : selon un sondage réalisé en mai par l’université de Séoul, 62 % des personnes interrogées avouaient avoir plus peur de la stigmatisation en cas de contamination que des risques pour leur santé. Au Japon, ces pressions conjuguées à la dépression provoquée par les pertes d’emploi parmi les travailleurs précaires, dont la majorité sont des femmes, ont conduit certains au suicide (le taux a bondi en août).Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Japon, le coronavirus à l’origine d’une nouvelle épidémie de suicides
En dépit de ces effets tragiques dus à une sensibilité excessive de certains à la pression sociale, le sens de la responsabilité collective dans les deux pays paraît avoir été efficace pour endiguer la crise sanitaire. A commencer par l’usage du masque, qui fait partie des réflexes habituels pour ne pas contaminer les autres et se protéger soi-même (de la grippe en hiver ou du rhume des foins au printemps).
Si, au début de la pandémie, il y eut pénurie de masques au Japon, la majorité de la population en avait en réserve. Et en Corée du Sud, le gouvernement a immédiatement organisé un système de distribution et incité de petites entreprises à en fabriquer. Ces réflexes individuels et collectifs ont vraisemblablement contribué à contenir la contagion autant, sinon plus, que les mesures gouvernementales.
Philippe Mesmer(Tokyo, correspondance) et Philippe Pons(Tokyo, correspondant)