« Le gouvernement était paumé, rien ne marchait » : des maires de grandes villes racontent les premiers mois de la pandémie
Publié le 16 octobre 2020 à 06h30 – Mis à jour le 16 octobre 2020 à 21h14
ENQUÊTE
De nombreux élus craignent d’avoir à nouveau à compenser les carences de l’Etat. Toutes tendances politiques confondues, ils gardent en mémoire la gestion chaotique de la crise au printemps.
Cette fois, il ne les a pas oubliés. Dans son entretien présidentiel du 14 octobre, Emmanuel Macron a pris soin de préciser que les mesures contraignantes pour freiner la propagation du Covid-19 se prendraient désormais « en concertation avec les élus ». Face à une pandémie sans fin, au guet inquiet de la deuxième vague, aux prédictions morbides d’hôpitaux en passe d’être saturés, les maires, qui se sont retrouvés à gérer l’impensable et l’impossible depuis huit mois, aimeraient croire qu’ils seront désormais davantage écoutés et épaulés.
Après d’épuisantes batailles et de nombreux « énervements » – notamment sur la fermeture en septembre des bars à 22 heures dans la capitale sans qu’on lui demande son avis ni ne l’informe –, Anne Hidalgo, maire (PS) de Paris, se dit « plutôt optimiste ». « On avance dans le dialogue, nous expliquait-elle le 6 octobre. J’espère que le gouvernement a compris que, pour rétablir la confiance avec la population, il faut de la transparence, de la pédagogie et du travail en commun avec les maires. » Mercredi soir, après l’allocution présidentielle, elle s’engageait à jouer le jeu. « Nous devons rester unis et appliquer les mesures annoncées par le président de la République, même si elles sont dures », écrivait-elle sur son compte Twitter. Elle croise les doigts pour que cela dure, pour que ce « couple maire-préfet », vanté si tardivement par Emmanuel Macron au moment du déconfinement, devienne enfin une réalité.
Devant la forte circulation du #Covid_19 en France et à Paris, nous devons rester unis et appliquer les mesures ann… https://t.co/SINZelKIcS— Anne_Hidalgo (@Anne Hidalgo)
La plupart de ses collègues élus des grandes villes, eux, restent« dubitatifs ». « On sent une volonté de nous associer de la part du président, mais on reste malheureusement dans une gestion hypercentralisée, où le ministère de la santé et l’ARS [Agence régionale de santé] décident de tout, soupire le maire (LR) de Nice, Christian Estrosi. Quand je vois la queue devant les labos pour les tests, la pénurie de vaccins contre la grippe qui se profile, j’ai l’impression qu’ils n’ont rien appris. »« Depuis six mois, ils n’ont pas commandé de respirateurs, ils n’ont pas cru à une deuxième vague, ils ne l’ont pas préparée. Nous sommes à peu près au même point qu’en mars dernier, cingle, pour sa part, Philippe Juvin, chef des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou et maire (LR) de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine). On n’est pas dans la concertation, mais dans la communication. »
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S’ils ont du mal à croire aux paroles apaisantes du gouvernement, c’est que les élus en ont gros sur le cœur. Beaucoup affirment avoir vécu un cauchemar pendant des mois. Lorsque la première vague est apparue, en mars, ils ont dû agir seuls face à un Etat déboussolé, improviser avec des doctrines oscillantes et contradictoires, pallier les insuffisances des pouvoirs publics, protéger leurs populations avec les moyens du bord. Quelles que soient leurs étiquettes politiques, ils ont eu à faire face aux mêmes difficultés, compensant leur sentiment d’abandon par une solidarité inédite entre communes, notamment par le biais de l’association France urbaine, qui s’est transformée en véritable réseau d’entraide et de soutien.
Pendant longtemps, ils n’ont pas voulu « tirer à boulets rouges » sur un gouvernement qui a affronté une situation inédite, comme l’explique la maire (LR) de Mulhouse, Michèle Lutz. Parce qu’« ailleurs, ce n’était pas forcément mieux » et qu’ils n’auraient pas aimé « être à leur place », dixit son homologue cannois, David Lisnard (LR), ils ont tu leur colère. Mais aucun n’a oublié ces mois fous qui les ont transformés à jamais. Leurs témoignages aident à comprendre cette période si particulière, désormais au cœur des investigations judiciaires sur la gestion de la crise.
« Complètement aux fraises »
Ce 9 février, le Grenoblois Eric Piolle (EELV) s’en souvient comme si c’était hier. Il comprend, ce jour-là, que « quelque chose ne tourne pas rond ». Alors que la ministre de la santé, Agnès Buzyn, visite le CHU de Grenoble, où est soignée une famille britannique atteinte du Covid-19, le maire en profite pour l’interroger sur la dangerosité de l’épidémie. « Tout va bien », répond tranquillement la ministre. « J’étais sidéré, témoigne M. Piolle. La Chine avait confiné 60 millions de personnes, on pouvait logiquement se dire que la situation était extrêmement grave. Or tous les messages que l’on recevait du gouvernement étaient dignes de l’époque Tchernobyl : “RAS.” Ils étaient complètement aux fraises, aveuglés par leur agenda politique – la tenue des municipales – et par la réforme des retraites. »
« Nous avons été républicains. On ne l’a pas attaqué car ce gouvernement a eu à gérer une situation à laquelle personne n’était préparé »
François Baroin, maire (LR) de Troyes
Malgré le discours rassurant des autorités, la plupart des élus se préparent alors au pire. Fin janvier, la maire (PS) de Rennes, Nathalie Appéré, réunit ses principaux chefs de service pour faire un point sur l’état des stocks de sa commune et réactive la cellule de prévention des risques. Le pointage est satisfaisant : 800 000 masques pour 217 000 habitants (430 000 avec la métropole), des FFP1 et des FFP2 issus de la crise du H1-N1, tous en bon état. Dans les semaines suivantes, elle organise le télétravail des 6 000 agents communaux, réfléchit aux dispositifs d’aide aux plus vulnérables, s’assure de la continuité du service public.
De son côté, dès les premiers jours de mars, Anne Hidalgo met en place une cellule de crise quotidienne avec l’ensemble des directions de la ville, en lien permanent avec Martin Hirsch, le directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, pour tenter de comprendre l’évolution de l’épidémie. Elle échange également avec ses homologues étrangers, les maires de Los Angeles et de San Francisco notamment, et sollicite les préconisations de Philippe Klein, médecin généraliste français basé à Wuhan.
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A l’autre bout de la France, le Cannois David Lisnard, ancien commerçant dynamique et pragmatique, n’attend pas que le gouvernement mette au point sa doctrine. Avant même l’arrivée de la pandémie sur le territoire, il fait l’inventaire de ses réserves. Cannes (75 000 habitants) a été prévoyante. Elle dispose de 1,2 million de masques, de réserves de médicaments, dont la fameuse hydroxychloroquine, de vêtements de protection, de désinfectant. Au vu de ce qui se passe en Lombardie, il envoie dès le 23 février un courriel à ses équipes rapprochées : « Nous pouvons craindre le pire, écrit-il. Nous devons donc anticiper sur le plan sanitaire pour protéger les Cannois. Je vais alerter le préfet, mais une fois de plus l’Etat risque de ne pas être à la hauteur. »
Pendant que les élus sont au charbon, les sourires et les mines réconfortantes disparaissent des visages des membres du gouvernement. Les cas se multiplient, les hôpitaux sonnent l’alerte, les morts s’accumulent. En quelques jours, le vocabulaire change, la situation n’est plus « maîtrisée », elle devient « préoccupante », puis « inquiétante » et enfin « grave ». Un vent de panique secoue la capitale. Le jeudi 12 mars, le gouvernement annonce la fermeture des écoles. Le 14, veille du premier tour des élections municipales, le premier ministre Edouard Philippe décide de celle des bars, des restaurants et des lieux publics. Le 17, le confinement de la France entière entre en vigueur.
Réunion hebdomadaire en « visio »
A Mulhouse (110 000 habitants), Michèle Lutz est, depuis des semaines déjà, « dans l’œil du cyclone », avec le cluster provoqué par un rassemblement évangélique. « On se rend compte qu’on est face à quelque chose de phénoménal. L’hôpital se remplit à toute vitesse, le SAMU est saturé d’appels, on comprend que le virus est dangereux, avec des malades dans des états très graves. Dès le 10 mars, je décide de fermer les écoles, les bibliothèques, les salles de sport. Je suis en relation avec le préfet et l’ARS, mais je me débrouille seule. » Comme elle, bien des élus locaux découvrent avec consternation la confusion qui règne au sommet de l’Etat. Propos contradictoires, doctrine floue, ARS dépassées. Autant de défaillances pointées dans le rapport d’étape de l’infectiologue suisse Didier Pittet, remis mardi 13 octobre, qui déplore « des défauts manifestes d’anticipation, de préparation et de gestion ».
Dès le mois de mars, Nathalie Appéré, à Rennes, saisit l’ampleur du problème quand la préfète lui demande : « Madame la maire, avez-vous des masques à me donner ? Je n’ai rien pour protéger les agents de la préfecture. » La maire la dépanne de 10 000 masques. Elle comprend surtout qu’elle ne peut compter que sur elle. Le puissant maire de Nice, Christian Estrosi, résume sèchement : « Le gouvernement était à poil, la chaîne de commandement out. » « Nous avons assisté à l’effondrement de l’Etat, confirme celui de Troyes, François Baroin (LR). Le gouvernement était paumé, accablé d’incertitudes, rien ne marchait. Nous avons été républicains. On ne l’a pas attaqué, car ce gouvernement a eu à gérer une situation à laquelle personne n’était préparé. Mais si, à l’époque, nous étions allés sur les plateaux télé pour raconter ce qu’il se passait, nous faisions exploser le système. »
Dès la première semaine du confinement, les élus des grandes villes, réunis au sein de l’association France urbaine, ont instauré une réunion hebdomadaire en « visio ». Ils sont alors une quarantaine, toutes couleurs politiques confondues, à échanger, chaque samedi après-midi, impressions, bonnes adresses, fiches techniques et conseils en tous genres. Des heures ensemble à se parler, à se remonter le moral, à s’agacer contre ces pouvoirs publics qu’ils jugent « aveugles » et « sourds » aux réalités de terrain.
La question des masques, cet immense cafouillage du début de crise, est au centre de leurs conversations. Qu’ils disposent ou non d’un stock suffisant, les maires comprennent d’emblée la nécessité d’en mettre à disposition de tous les soignants et de ceux qui travaillent au contact de la population. « Les rapports avec l’ARS sont alors très tendus, se souvient Nathalie Appéré. Nous avons l’intuition que le port du masque est déterminant, et nous nous interrogeons sur le décalage entre la littérature scientifique et la position de l’Etat. Quand on voit que l’ARS ne maîtrise pas la situation, on prend la main. »
La chasse aux masques
Partout en France, ses collègues ont le même réflexe. Alors que le gouvernement conclut encore à l’inutilité des masques, une véritable chasse au trésor embrase les territoires. Chacun passe des commandes, fait produire localement par des ateliers de couture, des associations ou des entreprises, comme François Baroin, qui a pu compter sur les ouvriers des usines Lacoste, Petit Bateau et Le Coq sportif pour en livrer près de 400 000. Blouses, masques, gel, gants sont stockés dans la salle des mariages de la mairie. Pour les achats, le maire de Troyes exige que les avions atterrissent à Saint-Etienne plutôt qu’à Roissy pour éviter les réquisitions de l’Etat. Il envoie lui-même des véhicules communaux récupérer les cartons « au cul du camion, le carnet de chèque à la main. Il fallait être le plus agile possible, commente-t-il. Les fournisseurs allaient au plus offrant ».
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Les maires s’échangent les bons tuyaux, agitent leurs réseaux. A Dijon, le maire, François Rebsamen (PS), qui n’en dispose pas en quantités suffisantes (70 000 FFP2) s’en voit offrir 30 000 par l’association des Chinois de sa ville. Mais c’est encore trop peu pour équiper les soignants, les patients et le personnel municipal. Il entre alors en contact avec un intermédiaire, à Taïwan, qui lui promet une livraison de Chine. Après moult coups de fil, il passe une commande groupée avec la région Bourgogne pour 2,5 millions de masques. Le 2 avril, Marie-Guite Dufay, la présidente de région, l’appelle, affolée : « François, c’est une catastrophe, on s’est fait piquer notre cargaison ! » L’Etat a réquisitionné les cartons sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse, où l’avion a atterri, au motif que « le Grand-Est en a davantage besoin ».
Christian Estrosi a été plus prudent. Grâce à son réseau de villes jumelles chinoises, il commande 25 tonnes de matériel dans ce pays, affrète un avion-cargo de la compagnie Emirates et obtient un plan de vol qui permette à l’avion d’atterrir directement à Nice. « J’ai exigé de l’ARS et du préfet qu’ils signent l’engagement de ne pas me réquisitionner », raconte-t-il. Il boucle son butin (masque, gels, surblouses, etc.) dans une chambre forte.
« Nous nous sommes heurtés à une bureaucratie délirante qui, de façon fanatique, conçoit son rôle comme celui de producteur de normes »
Anne Hidalgo, maire (PS) de Paris
Anne Hidalgo connaît aussi son lot de déboires. Sa réserve de 2,5 millions de masques ne suffit pas. Contre l’avis gouvernemental, elle en distribue une bonne partie aux médecins libéraux, aux infirmières, au personnel des Ehpad et des crèches, aux agents municipaux. Dès la première semaine de confinement, elle demande à ses équipes de commander à tout-va : « Le marché était compliqué, les prix montaient d’heure en heure. » Une cargaison de 2 millions de masques chinois achetée par la Ville est volée en Ukraine lors d’une escale.
A Mulhouse, la situation tourne au tragique. Michèle Lutz se retrouve « dans la situation terrible de dire à la population : “Je n’ai pas de masques à vous donner.” » Elle lance des commandes partout où elle peut, envoie des agents chercher en camion des masques en Belgique, récupère du virucide pour désinfecter les surfaces chez un fournisseur basé en région parisienne.
Système D
Lors de leur rendez-vous du samedi après-midi, où ils observent semaine après semaine les cernes de leurs collègues se creuser, les maires de France urbaine réfléchissent ensemble à la question des tests dans les Ehpad. Plusieurs élus s’écharpent avec les autorités gouvernementales à ce sujet : ils veulent tester les personnels asymptomatiques pour protéger les résidents, mais l’Etat s’y oppose. « Le combat a duré quinze jours, raconte Anne Hidalgo. C’est le pire souvenir de ma vie politique, un bras de fer harassant. Nous nous sommes heurtés à une bureaucratie délirante qui, de façon fanatique, conçoit son rôle comme celui de producteur de normes. »
Les maires échangent aussi sur d’autres sujets qui donnent lieu à des bagarres avec les représentants de l’Etat, comme l’ouverture des cimetières, des parcs et jardins ou encore des marchés. Idem pour l’accueil des enfants dans les écoles. L’Etat veut les ouvrir aux seuls enfants de soignants. Les édiles s’indignent : il faut élargir, s’occuper de ceux des policiers et des gendarmes, du personnel municipal de terrain, des salariés de la grande distribution.
Partout, c’est le système D, la solidarité, le bricolage. Les maires se sont transformés en entrepreneurs et en logisticiens : création de « drives », distribution de matériel et de paniers repas aux personnes âgées et aux plus démunis, ouverture de centres d’accueil pour les SDF, mise en place de plates-formes d’écoute téléphonique.
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A Cannes, David Lisnard crée une centrale d’achat pour acheter masques, charlottes, médicaments, gel, thermomètres thermiques. Il est si bien pourvu qu’il pallie les carences de l’Etat : « Les enseignants nous demandaient d’être leurs employeurs ! On leur a fourni ce que leur ministère n’était pas en mesure de leur donner pour travailler en sécurité. » Il met lui-même la main à la pâte pour poser les élastiques sur les masques et assurer le conditionnement du matériel. Il va voir « les personnalités friquées » de sa ville pour les convaincre de mettre la main au porte-monnaie, comme l’ancien footballeur Patrick Vieira, entraîneur de l’OGC Nice, qui donne 50 000 euros pour aider les plus démunis.
Ils ont joué tous les rôles. « J’étais à la fois maire et préfet », résume Christian Estrosi. Petite main aussi. Sur le parking de l’hôtel de ville, il remplit les coffres des voitures de soignants du CHU venus en cachette chercher le matériel qui leur manque. Il demande aux patrons de Sanofi de lui fournir sédatifs et médicaments qui font défaut aux hôpitaux. François Baroin, de son côté, est resté deux mois à Troyes à veiller jour et nuit, confronté parfois à des problèmes inattendus : la présence de renards dans les rues désertées par les humains, la station d’épuration qui menace de déborder, faute d’entretien.
Vision apocalyptique
A Mulhouse, où le système de santé s’effondre sous le poids des contaminations et des décès (1 600 à l’hôpital, sans compter les Ehpad), Michèle Lutz, avec l’aide du préfet, qu’elle connaît de longue date, se retrouve face à une situation terrifiante. « Notre centre funéraire débordait de cercueils, il a fallu créer un dépositoire pour stocker le surplus, j’ai dû chercher et faire aménager un hangar frigorifié à l’abri des regards. Je n’aurais jamais imaginé voir et vivre ça. » Elle se dit encore hantée par la vision apocalyptique des cercueils empilés dans des endroits exigus, le chagrin des familles dans l’impossibilité d’accompagner leurs proches, le ballet des hélicos, les sirènes d’ambulance vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’installation de l’hôpital militaire, le 23 mars. « On vivait presque une situation de guerre. »
Les maires rendent tous hommage aux bénévoles, associatifs, agents municipaux, privés, pour leur aide si précieuse dans l’urgence. Car ils se sont retrouvés bien seuls. La grande majorité du personnel municipal a basculé en télétravail. Les élus, eux, sont confinés. Comme ses collègues, Christian Estrosi fonctionne en commando, une dizaine de personnes bunkerisées à l’hôtel de ville de Nice, entre deux visites sur le terrain. Atteint du Covid-19, il se maquille avant chaque réunion en visioconférence pour ne pas inquiéter ses interlocuteurs avec sa mauvaise mine.
Face à la tempête, droite, gauche, écologistes ont travaillé ensemble au gré des circonstances et des relations personnelles. L’écologiste grenoblois Eric Piolle a ainsi passé une commande groupée avec le président (LR) de la région Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez. Le socialiste dijonnais François Rebsamen a appelé à la rescousse plusieurs maires, dont les sudistes Christian Estrosi et David Lisnard, qui l’ont dépanné de 500 000 masques. Ce même Estrosi a organisé l’accueil et le traitement de barges remplies d’ordures ménagères en provenance d’Ajaccio. Chacun s’est servi de ses contacts pour alerter les pouvoirs publics sur les difficultés rencontrées.
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François Baroin, en tant que président de l’Association des maires de France (AMF), a la ligne directe avec le gouvernement. Philippe Juvin, lui, s’est procuré le numéro de portable d’Emmanuel Macron, avec lequel il communique régulièrement sur la messagerie cryptée Telegram. « J’ai attiré son attention sur différentes choses comme la nécessité de transférer des patients à l’étranger, il me répond poliment, mais je ne suis pas sûr qu’il écoute », confie-t-il aujourd’hui, dépité. « On a produit des notes pour leur expliquer ce qu’on vivait localement et pour leur donner nos préconisations. C’est nous qui tenions le système, mais nous avions la désagréable impression d’être un impensé total du gouvernement », note Nathalie Appéré, qui n’a jamais reçu un appel d’un seul ministre pendant toute la durée de cette crise.
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Mi-avril, n’en pouvant plus, elle envoie un SMS à Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, pour déplorer « les préfets dans leur bulle », « les ARS tétanisées ». « La gestion de crise est largement décentralisée et en prendre acte pour mieux la valoriser serait opérant », écrit-elle. Dans son discours du 16 avril, le président de la République semble avoir entendu le message, puisqu’il prononce pour la première fois et à plusieurs reprises le mot « maire », avant de prôner, quelques jours plus tard, la nécessité du couple « maire-préfet ». Dans les réunions « visio » du samedi après-midi s’invitent ainsi Jean Castex, alors « M. Déconfinement », le ministre de la santé, Olivier Véran, et celui de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer.
Décisions « border line »
Dans cette gestion de crise, face à ce qu’ils estiment être l’incurie de l’Etat, les maires ont été contraints de désobéir et de jouer avec la loi. « Avec l’augmentation de la mortalité, les services de l’Etat ont voulu saisir notre stock de housses funéraires pour les corps, raconte Anne Hidalgo. J’en ai donné une partie, mais j’ai refusé de céder l’autre. La ville a été prévoyante, il était hors de question qu’on se retrouve sans rien. »
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Pour un Eric Piolle qui affirme avoir mis un point d’honneur à « ne pas [s]’affranchir des règles de l‘ARS », la plupart des maires ne cachent pas avoir été « border line », fait des choses interdites ou contraires aux consignes venues d’en haut. Au risque de se faire sanctionner, comme Philippe Laurent, maire UDI de Sceaux (Hauts-de-Seine), qui, au début du confinement, avait émis un arrêté municipal ordonnant le port du masque dans les rues de sa ville et qui s’est retrouvé traîné devant le tribunal administratif. Philippe Juvin, son homologue de La Garenne-Colombes, l’admet volontiers : son arrêté municipal obligeant le personnel de santé des Ehpad à se faire tester était juridiquement limite. Il ne le regrette pas : « Ça nous a permis de séparer les négatifs des positifs et de casser les chaînes de contamination. »
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David Lisnard a, lui, dérogé à la règle en rétablissant, avec moult précautions, les visites dans les Ehpad cannois et en autorisant les familles à assister aux obsèques : « S’occuper de ses aînés et enterrer ses morts, c’est la base de la civilisation », justifie-t-il. Michèle Lutz a sciemment enfreint le droit du travail à Mulhouse en envoyant des employés municipaux travailler bénévolement pour la banque alimentaire dont les principaux membres étaient atteints du Covid. A Rennes, Nathalie Apparée a tordu le bras de la CNIL pour se servir du fichier fiscal, « le seul outil que l’on avait à notre disposition pour connaître la composition exacte des foyers et organiser les distributions ». Pour faire respecter le confinement, Christian Estrosi, coutumier des arrêtés municipaux contestés, s’est arrogé de nombreux pouvoirs : fermeture de la plage, mise en place d’un couvre-feu, envoie de drones avec des haut-parleurs. « J’étais en dehors des clous, ça les contrariait beaucoup, mais ils n’avaient pas le choix. Comme ils étaient incapables de faire face à la situation, ils nous ont consenti de manière non réglementaire des prérogatives. »
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Comment en est-on arrivé là ? Cette question, les maires se la posent tous à l’heure de la seconde vague. Pour Anne Hidalgo, c’est le ministère de la santé qui a failli : « Il a été vidé de sa substance puisque tout est géré par des agences. Il est devenu une structure à élaborer des normes et des doctrines qu’on nous assénait tous les matins. » « L’ARS est un silo qui fonctionne de manière verticale et qui est dépassé, abonde François Rebsamen. L’Etat central est apparu dans sa grande faiblesse. Il a montré qu’il n’était pas en mesure de gérer une pandémie au niveau local. »François Baroin estime, lui, que l’Etat a commis une erreur stratégique en laissant le ministère de la santé gérer la crise, alors que « la logistique aurait dû être confiée au ministère de l’intérieur ».
A défaut d’être rassurés par un gouvernement qui ne leur apparaît pas encore opérant, les maires, comme il y a huit mois, se préparent à nouveau à gérer le pire. A Cannes, ville où le taux de chômage a explosé, David Lisnard s’apprête à lancer une cellule de soutien aux sinistrés du Covid-19. A Mulhouse, Michèle Lutz planche également jour et nuit. « Depuis cet été, le gouvernement n’a élaboré aucun protocole pour faire face à la deuxième vague. Nous avons donc mis en place nos propres directives, car nous ne voulons plus nous laisser dépasser par les événements. » Et l’élue d’ajouter dans un soupir : « Nous avons à peine enterré nos morts, mais, si la situation se dégrade à nouveau, je suis prête à l’affronter, je ne me décourage pas. »Vanessa Schneider