Nouvelle journée de grève à l’hôpital, Jean Castex lâche du lest
Trois mois après leur dernière mobilisation le 14 juillet, les syndicats hospitaliers et les collectifs de soignants organisent, jeudi, une nouvelle journée de manifestations pour « des embauches massives immédiates ».
Le Monde avec AFP Publié le 15 octobre 2020 à 16h54 – Mis à jour le 15 octobre 2020 à 17h53
Temps de Lecture 3 min.
En pleine reprise de l’épidémie de Covid-19, une nouvelle journée de grève et de manifestations était organisée, jeudi 15 octobre, par des syndicats et collectifs hospitaliers, tandis que l’exécutif lâchait du lest pour remobiliser les soignants avant les vacances et le couvre-feu.
La trêve aura été de courte durée. Trois mois après leur dernière mobilisation le 14 juillet, la CGT et ses alliés appelaient une nouvelle fois les personnels des hôpitaux et des Ehpad à exprimer leur colère et leur désarroi
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A Paris, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées en début d’après-midi derrière les Invalides, d’où elles se sont élancées en cortège vers le ministère de la santé voisin. Dans la foule, Margarita, agente de service en psychiatrie, explique qu’il y a « de plus en plus de travail depuis le Covid et on est toujours en sous-effectif ».
A Rennes, où 200 à 300 personnes ont défilé dans le centre-ville à la mi-journée, « la situation à l’hôpital est pire qu’avant la première vague, le service des urgences déborde », affirme Lionel le Plagneul, délégué du personnel. Ils étaient également 200 à 300 à Besançon, défilant derrière un cercueil noir portant l’inscription « Usagers en danger, hospitaliers épuisés ».
« La deuxième vague risque de faire s’écrouler notre système de santé »
Hasard du calendrier, ces actions se sont déroulées au lendemain de l’annonce par Emmanuel Macron d’un couvre-feu en région parisienne et dans huit autres métropoles à compter de samedi. La date avait été fixée durant l’été par la CGT, rejointe début octobre par SUD-Santé, les urgentistes de l’AMUF, les infirmiers du SNPI, ainsi que les collectifs Inter-Urgences et Inter-Blocs.
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Ces organisations estiment que « la deuxième vague (épidémique) risque de faire s’écrouler notre système de santé et d’action sociale ». L’afflux de malades du Covid-19 dans les hôpitaux depuis la rentrée (9 173 mercredi, dont 1 664 en réanimation) a ravivé les craintes de soignants déjà durement éprouvés au printemps.
De nombreux établissements ont commencé à déprogrammer une partie de leurs interventions chirurgicales et à battre le rappel des personnels en prévision des vacances de la Toussaint. Syndicats et collectifs y voient la conséquence des « manques d’effectifs récurrents » dans le secteur et revendiquent « des embauches massives immédiates », ainsi que « la revalorisation significative des salaires ».
Castex promet une « indemnité compensatrice »
Des demandes auxquelles était déjà censé répondre le Ségur de la santé, signé en juillet par une majorité de syndicats hospitaliers (FO, CFDT et UNSA). Cet accord prévoit notamment une augmentation générale de 183 euros net par mois pour tous les personnels (hors médecins), dont une première hausse de 90 euros effective à partir du 1er septembre et versée « au plus tard » sur la paie d’octobre.
Le solde était prévu en mars, mais arrivera finalement « avant la fin de l’année », a annoncé jeudi Jean Castex lors d’une conférence de presse. Le premier ministre a aussi promis une « indemnité compensatrice » de 110 à 200 euros brut par jour pour ceux qui renonceront à leurs congés « dans les jours et les semaines à venir », à commencer par les vacances de la Toussaint.
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Un signe de la fébrilité de l’exécutif, qui cherche à éviter que la contestation se propage à l’hôpital, mais aussi au-delà. La tension monte en effet dans les établissements sociaux et médico-sociaux, restés en dehors du Ségur de la santé, et où la CFDT appelait à la grève mardi, FO menaçant d’en faire autant début novembre.
Négociations
Une négociation s’est ouverte en début de semaine, afin que les 17 000 agents concernés puissent bénéficier des mêmes revalorisations. En parallèle, des discussions ont débuté sur la refonte des grilles salariales, qui devrait se traduire par des gains supplémentaires début 2022.
« Ce n’est pas une solution instantanée, mais une solution durable (…) qui était devenue urgente, au problème de l’attractivité de l’hôpital », a affirmé Olivier Véran mercredi.
Le ministre de la santé a également vanté les 4 000 lits « à la demande » et les 15 000 embauches (dont la moitié sur des postes actuellement non pourvus) promis en juillet, lançant à l’adresse des soignants : « Tenez bon, on est avec vous, merci pour votre action, on y arrivera. »
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Le Monde avec AFP
« Ce n’est pas un Ségur de la santé, c’est un plan social » : à Annecy, le pessimisme des hospitaliers grévistes
Une petite centaine de soignants hospitaliers ont défilé, jeudi, à Annecy (Haute-Savoie), à l’occasion de la journée nationale de mobilisation. Mais la foi dans le service public a perdu peu à peu de sa force.
Par Fanny Hardy Publié le 15 octobre 2020 à 21h03 – Mis à jour le 15 octobre 2020 à 21h14
https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/15/ce-n-est-pas-un-segur-de-la-sante-c-est-un-plan-social-a-annecy-le-pessimisme-des-hospitaliers-grevistes_6056185_3224.html
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Quitter l’hôpital public ou y rester malgré tout, par la seule force de la conviction ? La journée de mobilisation des soignants hospitaliers a réuni une petite centaine de personnes, jeudi 15 octobre, à Annecy (Haute-Savoie) et la question n’a pas cessé de traverser le cortège.
La Haute-Savoie a été touchée par la crise sanitaire dès le mois de février, sauf qu’il n’y a pas pour autant eu de quoi paniquer : « La période a été difficile, on y a mis beaucoup d’énergie. Maintenant, on ne l’a pas si mal vécue », évalue Marie, 52 ans, kinésithérapeute en réanimation. Mais « ceux qui nous ont aidés ont été tellement mal remerciés qu’ils ne reviendront pas en cas de vraie grosse deuxième vague », prévient Jonathan, infirmier de 38 ans.
Alix, jeune infirmière de 32 ans, sera probablement de ceux-là. Pendant trois mois, elle a officié d’un service à l’autre, enchaînant les heures de jour comme de nuit : « On a été à fond. On m’a envoyée en cardio, alors que je n’en ai jamais fait. Je me suis fait peur. » Alors après deux ans de diplôme comme infirmière de bloc opératoire pas encore spécialisée, « je n’irai pas au-delà des cinq années, je pense ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi En première ligne contre le Covid-19, les soignants payent un lourd tribut à la pandémie
« En un an, 60 % des soignants sont partis »
Selon les manifestants, la situation ne date pas de cette année. « Le bilan social 2019 de l’établissement a établi que 60 % des soignants embauchés un an plus tôt sont déjà partis », explique Renaud Chouquer, médecin réanimateur depuis dix ans au Centre hospitalier Annecy-Genevois, membre du Collectif inter-hôpitaux et du Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi aux autres spécialités (SNPHARE). Pour le médecin, « ce n’est pas un Ségur de la santé, c’est un plan social » pour l’hôpital public, alors que les arrêts maladie ne sont pas remplacés, les heures supplémentaires régulièrement impayées et la reconnaissance absente.
« Depuis le mois de juin, on est revenu au mode de gestion d’avant, on ne nous fait plus confiance », dit Renaud Chouquer, médecin réanimateur
« Or, poursuit-il, sans les soignants, il n’y aurait pas eu de réorganisation possible lors de la première vague de Covid-19. On a réfléchi, anticipé les demandes de l’ARS. On a beaucoup aidé la direction à prendre les bonnes orientations. Mais, depuis le mois de juin, on est revenu au mode de gestion d’avant, on ne nous fait plus confiance. » L’hospitalier prévient : « Pour que les soignants se mettent en grève, c’est que c’est grave. Parce qu’habituellement on se plie toujours en quatre pour combler le défaut d’organisation de l’Etat et ils le savent très bien au ministère. »
Après trois mois de crise, « la prime, c’est bien, admet Emilie, infirmière de bloc de 28 ans. Mais ce n’est pas ce qu’on attendait. Il nous faut des gens ». Jonathan, l’infirmier de 38 ans, va dans le même sens : « Oui, on a le matériel, les locaux, mais pas le personnel pour faire tourner ces lits. Il nous manque des soignants. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi « On était vigilants, on est devenu inquiets » : face à la deuxième vague de l’épidémie, les hôpitaux sur la corde raide
« Un retour à l’anormal » avec « des soignants épuisés »
« L’hôpital tourne, parce qu’on vient remplacer les collègues absents », estiment Emilie, 42 ans, et Séverine, 43 ans, infirmières de la permanence d’accès aux soins, et « ce n’est pas rassurant, parce que tout le monde se met à baisser les bras », d’après Marie, kiné en réanimation. « Je pense qu’on s’est un peu illusionné après la crise, même pas au niveau de nos salaires, mais au niveau organisationnel », avance Lydie, 52 ans, infirmière en bloc opératoire, pointant, elle aussi, « un retour à l’anormal » avec, en plus, « des soignants épuisés » après la crise du printemps.
Selim, 27 ans, est infirmier en psychiatrie à La Roche-sur-Foron, en Haute-Savoie. Il a quitté l’hôpital d’Annecy il y a trois ans, « parce que je n’étais pas fier du travail que l’on faisait ici ». A cette époque, il va voir un médecin du travail qui, raconte-t-il, ne va pas par quatre chemins : « Il m’a dit : “Quittez l’hôpital, je ne peux rien faire pour vous.” » Mais, aujourd’hui encore, même si ses conditions de travail se sont améliorées, il s’interroge sur le sens à donner à son activité : « Si l’idée est d’être gardien en psychiatrie, autant devenir gardien de prison. Quel sens ça a de garder des gens à l’hôpital simplement pendant que le médicament fait son effet ? Il faut arrêter l’hypocrisie. On nous parle de qualité de soins et de bienveillance, mais on n’en a pas les moyens. »
L’infirmier se dit « pessimiste » : « C’est un naufrage annoncé. Ça va se passer, c’est sous nos yeux et on y assiste, impuissants. L’hôpital va vivre ce qui s’est passé à La Poste. » Comme beaucoup de soignants haut-savoyards, il regarde donc de l’autre côté de la frontière, en Suisse, où, au-delà des salaires plus avantageux, les conditions de travail sont bien meilleures. « Moi, j’adore le service public, j’y suis attaché et c’est pour ça que je ne suis pas encore parti. Mais je me donne trois ans et, après, l’hôpital public, c’est fini. Je suis dégoûté de le dire, mais je ne reviendrai pas. »