Covid-19 : face à l’urgence sanitaire, l’exécutif veut préserver les enjeux économiques
Lors de son entretien télévisé, mercredi soir, Emmanuel Macron a souligné la gravité de la « seconde vague » épidémique, mais il a aussi précisé : « Nous allons continuer à travailler. »
Par Claire Gatinois et Audrey Tonnelier Publié aujourd’hui à 05h49, mis à jour à 10h44

aurant de Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) pendant l’entretien d’Emmanuel Macron sur la situation sanitaire, le 14 octobre. BOB EDME / AP
En alpinisme, la façon la plus courante de gravir un sommet est de l’aborder par l’arête, cette ligne où se rejoignent les deux parois. Un chemin étroit, où chaque pas menace de vous faire vaciller d’un côté ou de l’autre. Mercredi 14 octobre, lors de son entretien sur TF1 et France 2, Emmanuel Macron a emprunté cette périlleuse ligne de crête, cherchant l’équilibre entre les contraintes sanitaires liées à l’aggravation de la pandémie de Covid-19 et les enjeux économiques, démontrant aux Français que leur santé prime tout en s’échinant, « en même temps », à préserver une économie à genoux.
Le chef de l’Etat a ainsi décidé de ne pas choisir entre santé et relance. Certes, nous affrontons « la seconde vague » de l’épidémie, un « virus dangereux », « pour tout le monde », a rappelé M. Macron. Mais « nous allons continuer à travailler, notre économie et notre société en ont besoin. Nos enfants vont continuer à aller à l’école ». « On ne se sortira de cette crise qu’en travaillant plus », soutient-on à l’Elysée.Lire aussi Emmanuel Macron décrète un couvre-feu d’au moins quatre semaines en Ile-de-France et dans huit métropoles
L’électrochoc souhaité en annonçant un couvre-feu en Ile-de-France et dans huit grandes métropoles – dès samedi, entre 21 heures et 6 heures – avant que la situation ne dégénère davantage vise, de fait, à éviter un nouveau confinement. « Il serait disproportionné de reconfiner », a martelé M. Macron. La mesure qui s’était imposée au printemps, mettant le pays à l’arrêt pendant huit semaines et faisant plonger l’économie, est une « ligne rouge » pour le gouvernement, confie une source au ministère de l’économie.
L’Elysée n’a jamais été favorable, en réalité, à un dispositif qualifié de « moyenâgeux » par ses contempteurs. « Au fond de lui-même, Macron se demande s’il fallait confiner, mais la plupart des pays du monde se confinaient, la France ne pouvait pas se singulariser », rapporte une source proche du président. A l’époque, le discours visant à défendre le produit intérieur brut (PIB) face à un virus aussi méconnu que meurtrier était réservé à un Donald Trump aux Etats-Unis, ou à un Jair Bolsonaro au Brésil. Les esprits ont changé. L’exemple suédois, où aucun confinement strict n’a été imposé et où les écoles n’ont jamais fermé, parvenant bon an mal an à préserver son économie au prix d’un taux de mortalité élevé – mais pas dramatique – est scruté.
« Quoi qu’il en coûte »
« Il faut tenir les deux bouts de la chaîne et il semble que les Français l’ont compris », observe Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondages IFOP. Selon une étude IFOP-Fiducial pour CNews et Sud Radio datant du 2 octobre, 69 % des sondés se disent inquiets pour eux-mêmes et leur famille, mais ils sont 87 % à redouter les conséquences économiques de la crise. « Il y a davantage de débats [qu’au printemps], reconnaît-on au sommet de l’Etat. C’est pour cela que l’on doit trouver des solutions qui, pour être efficaces, doivent être appliquées et qui, pour être appliquées, doivent être comprises et acceptées. »
Pour mener à bien cette stratégie du « en même temps », le gouvernement maintient la ligne du « quoi qu’il en coûte ». « On va améliorer l’accompagnement économique pour tous ces secteurs dans les métropoles concernées », a promis M. Macron. Le détail des nouvelles mesures doit être annoncé jeudi 15 octobre, mais déjà le chef de l’Etat a évoqué le maintien du chômage partiel « réactivé »pris en charge à 100 % pour l’employeur (soit 84 % du salaire net pour le salarié, jusqu’à 4,5 smic).https://www.dailymotion.com/embed/video/k5QhW4UIVoUz8LwnkZf?ads_params=&api=postMessage&autoplay=false&id=player-k5QhW4UIVoUz8LwnkZf&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=false
Au risque de laisser penser aux Français, étourdis par les 460 milliards d’euros de mesures d’urgence et les 100 milliards d’euros du plan de relance annoncés, que l’Etat dispose bien d’« argent magique », le président de la République assume « la force de la réponse » de l’Etat, rappelant que « la France est l’un des pays qui a le plus accompagné économiquement et socialement » la crise.
Une adresse à l’opposition, qui juge que le plan de relance n’est pas assez ambitieux ou que les mesures annoncées ne permettront pas aux PME de passer l’hiver. « Les prêts exceptionnels garantis par l’Etat proposés aux PME et TPE arriveront à échéance en fin d’année. Et après ? Le gouvernement doit remettre de l’argent sur la table », alerte notamment Christine Pirès Beaune, députée (Parti socialiste, PS) du Puy-de-Dôme.
« Le risque de la jacquerie »
La bascule de milliers de concitoyens dans la précarité, voire l’extrême pauvreté, fait aussi monter la pression politique contre le gouvernement, accusé d’aider les « premiers de cordée » et les plus fortunés.
Emmanuel Macron, qui avait maladroitement évoqué en 2018 « le pognon de dingue » que le pays consacre aux minima sociaux sans grand succès, refuse encore tous les appels à rehausser le revenu de solidarité active (RSA) ou à l’étendre aux moins de 25 ans. Le chef de l’Etat continue de penser que le problème de la pauvreté et des inégalités ne se réglera que par le retour à l’activité. Mais il promet, comme au printemps, « une aide exceptionnelle pendant les six semaines qui viennent de 150 euros auxquels s’ajoutent 100 euros par enfant », pour les allocataires du RSA et des aides au logement, permettant d’inclure les jeunes.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : Emmanuel Macron choisit le couvre-feu pour tenter d’endiguer la deuxième vague
Est-ce assez ? Pour une partie de l’opposition, une refonte de la politique fiscale reste nécessaire. « Il semble un peu anormal qu’en situation exceptionnelle on ne demande pas aux 0,1 % [de ménages les plus aisés] un effort exceptionnel. Ce sont eux qui épargnent ! Je ne comprends pas ce dogmatisme », regrette Mme Pirès Beaune, suivie dans sa requête par les élus de La France insoumise mais aussi par le groupe Ecologie Démocratie Solidarité. L’option, à ce jour, reste totalement écartée par Bercy.
Mais le plus délicat est encore de trouver le ton juste. Le gouvernement cherche la voie, maniant la peur afin de mieux faire respecter les contraintes sanitaires tout en prenant garde à ne pas pétrifier l’économie. Une « gestion erratique et non concertée, c’est le risque de la jacquerie », prévient le député (PS) des Landes Boris Vallaud. En cela, « Marseille est révélateur de ce qu’il ne faut pas faire : un coup politique seul », pense Jérémie Peletier, directeur des études à la Fondation Jean Jaurès.
« Remise en cause de la présidence jupitérienne »
Le 23 septembre, le ministre de la santé, Olivier Véran, avait annoncé abruptement la fermeture totale des restaurants en Guadeloupe et dans l’agglomération d’Aix-Marseille. Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, alors malade du Covid-19, n’avait pas participé au conseil de défense qui l’avait précédé. « Il n’y a pas eu de concertation », pestait son entourage, forcé de bricoler dans l’urgence les soutiens nécessaires aux établissements. « La crise oblige le pouvoir à être moins vertical, à privilégier la concertation sur la hiérarchie, c’est une profonde remise en cause de la présidence jupitérienne que voulait Emmanuel Macron », observe M. Peletier.
Cette concertation suffira-t-elle à faire accepter dans la durée des mesures mettant à mal rapports sociaux et convivialité ? A en croire certains économistes et experts, garantir l’efficacité des actions et limiter leurs effets secondaires sur l’économie requiert d’associer directement la population.
« Il faut demander aux gens ce qu’ils préfèrent. Etre confinés ? Se soumettre à un traçage précis comme en Corée du Sud ? Fermer les bars plutôt que les salles de sport ? On n’a pas fait assez confiance à la population. Sans ouvrir le débat, le gouvernement a appliqué une politique laissant circuler le virus, cherchant sans l’assumer une forme d’immunité collective, comme le prônait la Grande-Bretagne », pense Eric Charmes, directeur de recherche à l’Ecole de l’aménagement durable des territoires. Or, souligne-t-il, « ce genre de politique conduit, on le voit en Europe, à des confinements répétés, qui, sur la durée, sont probablement beaucoup plus défavorables à l’économie ».