La crise sanitaire a montré combien les réformes menées sous le quinquennat Sarkozy ont brutalisé l’hôpital

La droite face au défi d’un hôpital public qu’elle a mis à mal

14 OCTOBRE 2020 PAR ILYES RAMDANI

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La crise sanitaire a montré combien les réformes menées sous le quinquennat Sarkozy ont brutalisé l’hôpital. Embarrassée face au désarroi des personnels, la droite républicaine est contrainte de réinventer sa doctrine.

Pour de nombreux personnels et connaisseurs de l’hôpital public, c’est la source d’une grande partie de ses maux. La loi « Hôpital Patient Santé Territoire » (HPST), promulguée en 2009 sous l’impulsion de Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé, avait été vivement combattue à l’époque. Elle est jugée encore plus sévèrement à la lumière de la crise sanitaire. « Ils ont choisi de détruire l’hôpital en le mettant sous contrainte, assène André Grimaldi, professeur en diabétologie et auteur de plusieurs livres, dont Santé : urgence en mai dernier. On est entrés à ce moment-là dans une logique folle. »

La logique en question, c’est celle d’un hôpital public censé revenir à l’équilibre budgétaire et à qui on impose de se serrer la ceinture… quoi qu’il en coûte socialement. Pour mener à bien cette ambition, le gouvernement réforme le mode de gouvernance des hôpitaux (« un patron et un seul » dans chaque hôpital, répétera à l’envi Nicolas Sarkozy), leur impose des regroupements pour mutualiser les moyens et généralise la tarification à l’activité (T2A). Dans les faits, ces mesures se sont traduites par une course permanente à l’économie, des suppressions d’emplois et une tension sociale croissante dans les hôpitaux.Frédéric Mitterrand, Xavier Bertrand (de dos), Roselyne Bachelot et François Fillon à l'Assemblée nationale, en 2011. © Fred Dufour / AFPFrédéric Mitterrand, Xavier Bertrand (de dos), Roselyne Bachelot et François Fillon à l’Assemblée nationale, en 2011. © Fred Dufour / AFP

Autant de conséquences qui se sont révélées avec fracas au cœur de la crise sanitaire, quand la souffrance des soignants a sonné comme la preuve cinglante de l’échec des politiques menées depuis quinze ans. Pourtant fidèle soutien de Nicolas Sarkozy, Bernard Debré (décédé le 13 septembre) montrait du doigt en août, dans un entretien à La Revue des Deux Mondes, la réforme « catastrophique » de 2009 et regrettait qu’on ait alors « réduit les dépenses » de l’hôpital « sur le dos du personnel soignant ».

Lors de l’ouverture du Ségur de la santé, fin mai, Édouard Philippe dénonçait « la sempiternelle baisse des budgets de la santé » et ceux qui ont « demandé à l’hôpital de faire toujours mieux avec moins ». 

S’il est incarné par le quinquennat Sarkozy, le délitement progressif de l’hôpital ne lui est pas propre. La T2A a été instaurée en 2004 par le ministre de la santé de l’époque, Jean-François Mattei, avec l’étonnant soutien des socialistes. De retour au pouvoir, la gauche de François Hollande n’a pas enrayé – tant s’en faut – cette dégradation. André Grimaldi parle du continuum d’une « vision néolibérale de l’hôpital »« largement partagée par la droite et par la gauche ».  

Le 12 mars, Emmanuel Macron a semblé interroger ce modèle dans une allocution télévisée : « Ce que révèle cette pandémie, c’est que la santé gratuite et notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables. Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. » Dans une réinvention en trompe-l’œil, le chef de l’État estimait que, parce que « la santé n’a pas de prix », avoir délégué « notre capacité à soigner […] à d’autres »avait été une « folie ».

À droite, les responsables politiques sont rares à partager cette remise en question des paradigmes passés. Secrétaire d’État à la santé de 2010 à 2012, Nora Berra ne juge « absolument pas » le quinquennat Sarkozy responsable de la crise actuelle de l’hôpital. « Nous avons amorcé de grandes réformes à l’hôpital, estime-t-elle. Quand nous étions aux affaires, nous avons mis des milliards d’euros pour moderniser les hôpitaux. On ne peut vraiment pas dire que l’hôpital public ait été en reste. » 

L’actuelle conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes défend la vision portée à l’époque au sein des gouvernements Fillon : « On a cherché à rendre les hôpitaux plus efficients, à mieux dépenser l’argent, affirme-t-elle. On a par exemple mutualisé des outils comme la stérilisation, la blanchisserie, la comptabilité… En tant que ministre, j’ai aussi mis en place les maisons de santé pluridisciplinaires. C’est une des réponses et ça marche. »  

Comment expliquer, dès lors, les cris d’alarme des personnels ? Nora Berra martèle que la France a un « système de santé extrêmement protecteur et généreux, envié par le reste du monde ». L’ancienne ministre concède toutefois quelques failles à la marge : sur la création des agences régionales de santé, par exemple, dont « les délégués départementaux n’ont pas joué leur rôle de proximité » ou sur la tarification à l’acte « qui ne prend pas en compte toutes les dimensions du soin ».

Finalement, si les personnels de l’hôpital souffrent tant, ce ne serait pas le sens des réformes qu’il faudrait remettre en cause mais la célérité des pouvoirs publics à les appliquer. « On ne va pas assez vite », résume Nora Berra, médecin de profession. Tonalité analogue chez Jean-François Copé, qui fait siens les objectifs portés à l’époque mais pas la modalité de leur mise en œuvre. « On n’a pas réussi de manière générale à faire des choix qui soient assez clairs, juge celui qui a dirigé l’Union pour un mouvement populaire (UMP) de 2010 à 2014. On a laissé perdurer une forme d’ambiguïté en fixant des orientations sans les mettre en œuvre. »

La critique est évidemment plus franche lorsqu’il s’agit de dénoncer l’héritage de la gauche au pouvoir, à commencer par le passage du temps de travail hebdomadaire à 35 heures. « Cette réforme a eu un effet pervers terrible, estime Jean-François Copé. Les personnels de santé travaillent plus sans être payés et ils se retrouvent avec des comptes épargne-temps vertigineux. On a eu les inconvénients sans les avantages : on n’a pas embauché et on n’a pas payé les heures supplémentaires. »

En mai 2020, Olivier Véran ouvrait lui-même la porte à un assouplissement des 35 heures. « De nombreuses infirmières sont contraintes de faire des ménages, c’est-à-dire des heures supplémentaires, illégalement, dans d’autres établissements », regrettait le ministre de la santé dans Le JDD pour justifier cette hypothèse – que le Ségur n’a finalement pas retenue.

Aujourd’hui en retrait de la scène nationale, Jean-François Copé fait valoir son expérience d’élu local pour déplacer le débat : « La crise a fait apparaître des lourdeurs évidentes dans l’administration. La grande leçon de tout ça, c’est que, plus on décide à Paris, moins ça marche. Il faut assouplir les règles de gestion et donner plus de marges de manœuvre aux hôpitaux. »

Philippe Juvin, maire Les Républicains (LR) de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine) et chef des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou, approuve et illustre : « Notre temps médical est submergé par des tâches administratives. On passe un temps fou en réunion, par exemple… Il y a une inflation de la norme et de la réglementation à l’hôpital. Et plus il y a d’administration, moins on a de temps pour soigner. »  

Formulé de longue date, cette « hyperadministration » de l’hôpital (dixit Juvin) n’a pas été endiguée par les gouvernements, de gauche comme de droite. « Je n’ai jamais vu refluer cet envahissement de la culture administrative, dit-il. La politique, c’est d’abord un acte d’exécution. On a le bon diagnostic mais comment on fait pour agir ? » C’est là toute la question pour LR et le reste de la droite républicaine. Que proposer, à présent ? Comment continuer à défendre l’austérité à l’hôpital ?

En 2017, François Fillon, le candidat LR à l’élection présidentielle, proposait dans son programme de supprimer 500 000 emplois dans la fonction publique – y compris hospitalière et d’augmenter le temps de travail à 39 heures payées 37. En 2018, Laurent Wauquiez, alors président du parti, proposait lui aussi le passage aux 39 heures pour tous les fonctionnaires.

La crise sanitaire a montré le caractère intenable de telles mesures, comme le reconnaît Philippe Juvin : « La suppression des 500 000 fonctionnaires, c’était irréalisable. Et imaginer augmenter le temps de travail à l’hôpital, c’est ne pas comprendre ce qui s’y passe. On est déjà crevés, on est au burn-out, des personnels craquent, beaucoup démissionnent… » Même constat sur le nombre de fonctionnaires : « Ce serait absurde de continuer à se battre sur le nombre de postes à supprimer. On manque d’infirmières, d’aides-soignantes… »  

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Même Jean-François Copé, fervent partisan de l’équilibre des comptes publics, regrette « des discours très portés sur la rigueur budgétaire qui n’étaient manifestement pas adaptés » et admet que « la santé doit être la base, la plus grande couverture sociale dans notre pays ». Le maire de Meaux (Seine-et-Marne) nuance et prend toutefois ses distances avec la théorie macronienne du « quoi qu’il en coûte » « On ne peut pas non plus faire croire aux gens des choses qui ne se feront pas. Ce ne sera pas la révolution. »

Pas la révolution, mais a minima des évolutions dans la façon dont la droite appréhende ces questions-là ? Philippe Juvin reconnaît que la crise l’a fait « réfléchir » : « Il y a un tapis roulant du quotidien qui obscurcit cette réflexion mais il faut être assez humble. On apprend de cette épidémie tous les jours. Je pense qu’il y a eu une prise de conscience collective. »

Jean-François Copé assume une évolution nécessaire de la doctrine. « Aujourd’hui, on n’en est plus à un sujet sur les 35 heures à l’hôpital. Au vu de la situation, revenir dessus, c’est devenu une fiction. » Nora Berra lui emboîte le pas : « Ce n’est pas le moment de dire aux gens : “Vous allez travailler plus longtemps”. Beaucoup de Français ont été précarisés par la crise. » L’ancienne ministre parle de « développer la médecine libérale » et de « travailler sur le maillage territorial ». De son côté, Copé propose de « repenser le ministère de la santé, devenue une machine à fabriquer de la norme »« développer des synergies sur le terrain entre le public et le privé »« faire marcher le pragmatisme et la réactivité »

En vue de l’échéance de 2022, Philippe Juvin esquisse une piste de réflexion : « À droite, nous devons être les défenseurs des services publics modernes. Je crois que c’est fondamental et que ça sera un des éléments de la prochaine campagne présidentielle. Il faut des gens là où il faut, avec de bonnes conditions de travail et une vraie gestion RH de la fonction publique. » Sur la fonction publique, le médecin urgentiste explique : « Quand on veut soigner les gens, il faut du monde. Pour que les personnes âgées dans les Ehpad aient une douche par jour, il faut des bras. À nous de dépenser dans le soin et pas dans l’administration du soin. Supprimez deux postes dans les ARS et donnez-moi une infirmière ! »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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