« L’Etat savait ces zones inondables, les mairies aussi »

« L’Etat savait ces zones inondables, les mairies aussi » : comment des intempéries dévastatrices ont frappé les Alpes-Maritimes

Par  Sylvie Gittus et  Sofia Fischer

Publié hier à 15h28, mis à jour hier à 19h05

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/10/09/l-etat-savait-ces-zones-inondables-les-mairies-aussi-comment-des-intemperies-devastatrices-ont-frappe-les-alpes-maritimes_6055453_3244.html

DÉCRYPTAGES

Vendredi 2 octobre, la conjonction d’un « épisode méditerranéen », un phénomène météorologique récurrent, avec la tempête Alex a donné lieu à des précipitations d’une rare violence dans le département.

« De mémoire d’homme », dit-on dans les vallées comme une antienne, jamais l’eau n’est vraiment sortie de son lit. « Les orages, les pluies, ici, pourtant, on connaît », répètent en boucle les habitants des communes dévastées, encore abasourdis devant les paysages défigurés par la puissance de l’eau qui s’est déversée, vendredi 2 octobre, dans les Alpes-Maritimes. Chaque année, souvent à l’automne, les reliefs de l’arrière-pays niçois sont soumis à des orages particulièrement violents. Baptisés « épisodes méditerranéens », ils surviennent quand l’air sur les hauteurs se refroidit alors que la mer, elle, est encore chaude après l’été. Ce sont des phénomènes météorologiques particulièrement violents, propres à la Méditerranée, qui surviennent plusieurs fois par an, avec une fréquence plus élevée à l’automne, au moment où l’eau est la plus chaude. On parle d’épisode méditerranéen à partir de 200 mm de pluie tombée en vingt-quatre heures.

Mais, vendredi 2 octobre, la conjonction d’un de ces épisodes « habituels » avec la tempête Alex, inhabituelle, a donné lieu à un événement climatique d’une rare violence, avec des crues exceptionnelles. C’est un record de pluviométrie historique pour les Alpes-Maritimes : 500 mm d’eau, soit 500 litres par mètre carré, sont tombés en seulement vingt-quatre heures à Saint-Martin-Vésubie, ce village dévasté qui n’a pas terminé de compter ses morts.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Inondations dans le Sud-Est : « Certains ont vu des cercueils passer sous leurs yeux dans la rivière »

Un phénomène extraordinaire, mais peut-être plus vraiment exceptionnel. Si les experts planchent encore sur les calculs de probabilité d’une telle crue, allant jusqu’à se demander si elle n’était pas millénale (qui a lieu tous les mille ans en moyenne), ils sont nombreux à s’inquiéter de la fréquence et l’intensité croissante de ce type d’épisodes depuis une vingtaine d’années. « Malheureusement, tant que la Méditerranée ne s’est pas refroidie, on est condamnés à revoir ça. Il va falloir s’en protéger et prendre conscience que, statistiquement, le risque est plus grave qu’avant », analyse Jean-Philippe Bellot, hydrogéologue, qui a beaucoup travaillé dans la région.

La conscience du risque, justement, est au cœur du problème. Dans ces vallées aux routes sinueuses construites sur du gypse, des pans de montagne s’écroulent régulièrement après des grosses pluies. Or, celles-ci sont de plus en plus fréquentes, de plus en plus soudaines et de plus en plus massives. Les épisodes de sécheresse, à l’inverse, sont, eux, de plus en plus rudes. Il y a deux ans, à Sospel, à 20 kilomètres de Breil-sur-Roya, 200 000 m3 de roche et 200 mètres de route se sont effondrés après de fortes averses, coupant entièrement une partie du village du reste du monde pendant presque deux ans. Ses habitants, dont une femme enceinte et des personnes âgées, ont dû emprunter un chemin de randonnée et marcher quarante minutes à travers la forêt tous les jours pendant vingt mois afin de se rendre au travail ou aller faire les courses.

560 millions de tonnes d’eau en quelques heures

Cumul de pluies du vendredi 2 octobre, en mm

Source : Météo France

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Cette fois-ci encore, les intempéries ont montré les failles dans l’aménagement du territoire. Une centaine de maisons, mais aussi des bâtiments publics et des stations d’épuration ont été emportés par les flots furieux. Les PPRN (plans de prévision des risques naturels) des communes de l’arrière-pays niçois ont beau délimiter les zones dangereuses et non constructibles, le zonage est rarement appliqué. Et pour cause : les élus locaux ont besoin de faire vivre ces territoires enclavés, qui dépendent énormément du tourisme. D’autant plus que, hors périodes de crues, les cours d’eau qui parcourent les vallées de la Vésubie, de la Tinée et de la Roya, véritables joyaux de la région, sont un argument de taille pour le tourisme. L’arrière-pays, bucolique, avec sa route de la fin du XIXe siècle, bâtie pour des diligences, et proche de la chaîne du Mercantour, attire énormément de monde, été comme hiver.

Cumuls pluviométriques du 2 octobre

Difficile donc de refuser un permis de construire pour un jeune couple qui s’installe ou un camping qui souhaite ouvrir près de la rivière. « L’Etat savait ces zones inondables, les mairies aussi, reconnaît André Ipert, l’ancien maire de Breil-sur-Roya. Mais chacun se bat pour protéger l’économie locale et l’on a laissé perdurer une certaine ambiguïté. Cette fois, il y a eu des morts et l’on ne pourra plus vivre comme avant. »

Roquebillière

AprèsSource : Pléiades @CNES 2020, distribution Airbus DS AvantSource : ESRI World Imagery – 2016 

Dans l’aéroport de Nice, où atterrissent depuis samedi les rescapés, plusieurs parlent de quitter la montagne. « Ils n’ont plus confiance »,estime Charles-Ange Ginesy, président LR du conseil départemental. « Une catastrophe », selon l’élu, qui tient à l’aspect montagnard de son département. « Encore aujourd’hui, sur le terrain, une dame qui travaille dans un collège est venue m’annoncer qu’elle quittait la montagne. Il y a beaucoup de gens comme elle. Je lui ai dit : “On va mettre des cellules psychologiques, attendez, allez les voir, et après vous prendrez votre décision.” Si les gens se mettent à vider les hauteurs, ça sera terrible. » 

Saint-Martin-Vésubie

AprèsSource : Pléiades @CNES 2020, distribution Airbus DS AvantSource : ESRI World Imagery – 2016 Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Jamais, jamais, je n’ai cru qu’il y avait un risque » : habitants et élus des vallées inondées tentent de comprendre la catastrophe

La facture est énorme et il faudra du temps pour tout reconstruire. Dans les vallées de la Vésubie et de la Tinée, plus de 25 kilomètres de réseaux d’eau potable ont été détruits. Même situation pour les eaux usées, avec au moins quatre stations d’épuration à reconstruire et 10 kilomètres de réseau. La route traversant la Roya, qui part de la côte italienne, à Vintimille, n’est plus qu’une série de pointillés à flanc de montagne. Dans la Vésubie, 25 à 30 kilomètres de routes et trois ponts sont aussi à rebâtir. 

Breil-sur-Roya

AprèsSource : Pléiades @CNES 2020, distribution Airbus DS AvantSource : ESRI World Imagery – 2016 

L’aide du gouvernement a été promise à une condition : reconstruire en prenant en compte la vulnérabilité du territoire et limiter l’artificialisation des sols pour prévenir les catastrophes. Le président de la République a prévenu que certaines communes sinistrées ne pourraient pas « être reconstruites à l’identique ». Expliquant qu’il faudrait « penser l’aménagement de notre territoire un peu différemment », il a précisé que « oui, on doit aller voir certains habitants et leur dire : “La maison que vous occupez, il va falloir l’évacuer” », a-t-il détaillé, assurant que « la législation le permet ».

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Sylvie Gittus

Sofia Fischer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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