Le Covid-19, une maladie socialement inégalitaire
L’enquête EpiCov, coordonnée par l’Inserm, dresse le premier portrait à grande échelle des personnes touchées par le virus, dans leur corps ou dans leurs conditions de vie.
Par Nathaniel Herzberg Publié aujourd’hui à 06h01, mis à jour à 11h24

Cette photo était attendue depuis longtemps. Une image tout à la fois large et détaillée de l’impact de la pandémie de Covid-19 en France. Quelle proportion de la population avait été infectée par le virus ? Quelles professions, quels groupes sociaux, issus de quelles origines ? Mais plus largement encore, comment l’épidémie et les règles nouvelles qu’elle nous a imposées avaient-elles pesé sur la vie des Français, dans toute leur diversité ?
Cette batterie de questions, l’enquête EpiCov, lancée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), avec le concours de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), de l’Insee et de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SpF), y apporte une série de réponses éclairantes.
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Rendus publics vendredi 9 octobre par l’équipe d’épidémiologistes, de sociologues et de démographes qui y ont participé, les résultats de son premier volet dresse un tableau aussi contrasté que détaillé du pays frappé par le coronavirus.
En mai, 4,5 % de la population de France métropolitaine avait été touchée par le virus. Les sérologies réalisées sur un échantillon représentatif de la population française de 15 000 personnes ont confirmé les résultats déjà avancés par l’Institut Pasteur pendant l’été. Autant dire que l’on était loin, très loin, d’une quelconque immunité de groupe, évaluée à environ 60 % de la population.
Importance de la transmission familiale
Ce chiffre brut cache toutefois des réalités diverses, détaillées dans une publication de la Drees. Sans surprise, la géographie de la séroprévalence suit celle des hospitalisations et des décès observés pendant la première vague. La proportion de personnes positives varie ainsi de 1,5 % en région Bourgogne-Franche-Comté à 6,7 % dans le Grand-Est et 9,2 % en Ile-de-France. Au niveau départemental, le Haut-Rhin reste le plus frappé, avec une prévalence de 10,6 %, suivi par les départements de la petite couronne (9,5 %) et Paris (9 %). En cette fin de printemps, les Bouches-du-Rhône et leurs 3,5 % semblaient relativement épargnés.
Moins attendus sont les résultats par catégorie d’âge. Lors de cette première vague, le virus a ciblé en premier lieu les 30-49 ans (6,5 %). A l’inverse, seulement 1,3 % des personnes âgées de plus de 65 ans ont été infectées. « Les premiers, au cours de la vie active, ont pu avoir plus de contacts, propose la Drees. A l’inverse, les personnes les plus à risque de développer une forme grave de la maladie, et particulièrement les plus âgées, ont été invitées à moins sortir de chez elles. »Compte tenu du tribut déjà payé par ces dernières, on imagine à quoi elles ont échappé.
Les autres éléments du portrait-robot du Français le plus touché mélangent des traits attendus et de vraies surprises. Il s’agit plutôt d’une femme (5 % de prévalence contre 3,9 % pour les hommes, alors même que ces derniers développent beaucoup plus de formes graves), travaillant dans une profession essentiellement dans le domaine du soin (11,4 %), diplômée (6,2 % chez les « bac + 3 » et plus), vivant dans une commune très dense (6,4 %), un quartier prioritaire (8,2 %) et surtout dans un logement « surpeuplé », soit moins de 18 mètres carrés par personne (9,2 %).

Ce Français type partage par ailleurs son foyer avec un autre cas suspect (12,9 %), témoignant de l’importance de la transmission familiale.
« Le confinement a profité aux plus riches »
Quant à sa couleur de peau, elle est plutôt foncée, puisque la prévalence est de 9,4 % chez les immigrés d’origine non européenne, de 6,2 % chez leurs enfants, de seulement 4,8 % chez les immigrés européens et de 4,1 % chez ceux dont les parents sont nés en France. Ce résultat rejoint les enquêtes réalisées notamment aux Etats-Unis, qui constatent la surreprésentation des populations noires et hispaniques parmi les malades.
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Surprise en revanche, les niveaux de vie les plus touchés sont aux deux extrêmes du spectre, les 10 % les plus pauvres (5,7 %) et les 10 % les plus riches (6 %), contre environ 3 % pour les quatre déciles médians. Un phénomène vraisemblablement lié à la nature des interactions sociales dans ces deux groupes, que pourrait expliquer une autre enquête de l’Inserm, en cours de publication. Baptisée Sapris, celle-ci a suivi 66 000 personnes avant et pendant le confinement. En mars, ce sont les classes favorisées qui déclaraient le plus de symptômes ; en mai, c’était l’inverse. « Le confinement a été efficace, c’est indéniable, mais il a surtout profité aux plus riches, commente Nathalie Bajos, de l’Inserm, coordinatrice de Sapris et d’EpiCov. Socialement, il a même creusé les inégalités. »
Ce constat dressé sur le statut sérologique, l’enquête EpiCov le prolonge cette fois au niveau des conditions de vie. Dans ce second volet, publié dans la revue Questions de santé publique, les chercheurs ont interrogé en mai un échantillon aléatoire de 135 000 personnes, redressé par l’Insee pour obtenir une estimation représentative de la population. De quoi analyser tout à la fois « l’effet des conditions de vie sur l’exposition au virus et, réciproquement, ceux de l’épidémie sur les conditions de vie », indique l’article.
Les immigrés en première ligne
Le paysage social dans lequel intervient le confinement se révèle particulièrement contrasté. Ainsi le surpeuplement dans le logement, facteur de risque établi : il touche 23 % des ouvriers qualifiés contre 11 % des cadres. En zoomant encore, on constate que 21 % des personnels de nettoyage, 18 % des aides à domicile, 20 % des ouvriers du bâtiment vivent dans cette promiscuité. La proportion passe à 29 % chez les 10 % des personnes aux revenus les plus faibles, et à 41 % chez les immigrés non européens de première génération (30 % pour la seconde). De plus, ces derniers sont 71 % à habiter dans une commune « très dense », autre critère favorable à la contamination, contre 31 % pour les non-immigrés. Des contrastes dont l’ampleur a surpris les auteurs, qui sont pourtant habitués aux études sur les inégalités.
D’autant que ces inégalités ont été renforcées par le confinement, constate l’enquête. Pas celles de genre : assez étonnamment, là où les crises frappent souvent d’abord les femmes, les deux sexes semblent avoir été cette fois pareillement affectés, du moins pour ce qui est du travail et des revenus ici observés. On trouve ainsi une même proportion d’hommes et de femmes (31 %) ayant dû continuer à travailler continûment à l’extérieur pendant le confinement.
A l’inverse, les distinctions sociales, professionnelles ou d’origine apparaissent criantes. Ainsi 50 % des cadres ont pu télétravailler, contre 1 % des ouvriers. Là encore les immigrés sont en première ligne :* ils sont les moins nombreux à avoir travaillé à distance (15,4 %) et les plus nombreux à n’avoir pas pu travailler du tout (18,4 %).
Les chercheurs constatent toutefois que les dispositifs d’aide mis en place par l’Etat, et notamment le chômage technique ou partiel, ont bien rempli leur office, en protégeant les plus faibles : 42 % des plus pauvres ont pu en profiter contre 24 % des plus riches, 23 % des ouvriers (contre 7,8 % des cadres supérieurs) mais encore 45 % des immigrés non européens et plus de 50 % des ouvriers.
« Un effet cumulatif des inégalités sociales »
Les personnes exerçant une profession considérée comme essentielle présentent un profil évidemment particulier : 70 % d’entre elles ont ainsi travaillé à temps plein sur le lieu de travail. « Sans l’intervention des autorités en faveur du maintien de l’activité économique, ces inégalités se seraient sans doute aggravées davantage », insiste les chercheurs.

Une façon de souligner que, malgré ces dispositifs, elles se sont déjà aggravées. En effet, si une personne sur quatre déclare avoir vu sa situation financière se dégrader, elles sont 38 % à le penser chez les plus pauvres (20 % chez les plus aisés), 32 % chez les titulaires de BEP ou de CAP (22 % chez les « bac + 5 ») et 38 % chez les immigrés non européens (27 % chez les Français nés de parents français).
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En réalité, c’est à « un effet cumulatif des inégalités sociales » que conclut ce premier volet de l’enquête. Ainsi, « les groupes sociaux les plus concernés par le risque d’exposition, qui adoptent tout autant les gestes barrières, sont aussi ceux qui ont été les plus contaminés par le virus », insiste l’enquête dans sa conclusion. Ce sont eux qui enregistrent, par ailleurs, le plus de pathologies associées, « au risque de développer des formes graves de la maladie ». Eux enfin qui ont « connu une dégradation particulièrement marquée de leur situation financière » pendant le confinement.
Pauvres, urbains, mal-logés, immigrés… Seront-ils aussi les plus affectés dans la durée ? Réponse dans quelques mois, après la seconde vague de réponses, prévue plus tard cet automne.
Covid-19 : « Cette enquête déconstruit certains discours sur la surexposition des immigrés »
La sociologue Nathalie Bajos et l’anthropologue et démographe François Héran commentent une vaste enquête épidémiologique sur les inégalités sociales face au coronavirus.
Propos recueillis par Nathaniel Herzberg Publié le 09 octobre 2020 à 11h45 – Mis à jour le 09 octobre 2020 à 12h14
Directrice de recherche à l’Inserm, la sociologue Nathalie Bajos a coordonné l’enquête « Epidémiologie et conditions de vie » (EpiCov) sur la France à l’heure du Covid-19. Démographe et anthropologue, professeur au Collège de France, François Héran en a coprésidé le conseil scientifique.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le Covid-19, une maladie socialement inégalitaire
Qu’est-ce qui fait l’originalité de cette étude dans le paysage du Covid-19 ?
Nathalie Bajos : C’est une des très rares enquêtes qui aborde simultanément les enjeux sociaux et épidémiologiques et c’est toute sa richesse. Cela permet de comprendre avec les analyses sociologiques la réalité des données de séroprévalence de l’épidémie. Sur le Covid, je pense que c’est unique. C’est ce qui permet de déconstruire certains discours établis, par exemple sur les raisons de la surexposition des immigrés. L’autre richesse, c’est le dispositif mis en place grâce à l’Insee, qui a permis d’obtenir un échantillon très conséquent de 135 000 personnes parfaitement représentatif de la diversité de la population française.
François Héran : C’est l’une des plus grosses enquêtes jamais réalisée en France, hors recensement, conduite qui plus est en un temps record. Avoir réussi à faire de notre belle statistique administrative habituée à son propre rythme un outil d’urgence qui puisse aider à la décision, c’est exceptionnel.
Comment cela a-t-il été possible ?
N.B. : Par une réactivité de toutes les instances, qu’elles soient statistiques ou épidémiologiques. Ce qui prend des mois a été fait en quelques jours. Tous les acteurs ont joué le jeu. La CNIL [Commission nationale de l’informatique et des libertés], par exemple, a répondu en vingt-quatre heures. Et l’équipe de chercheurs a travaillé nuit et jour pour être dans les temps du confinement. Sortir en octobre des données de mai, ça peut sembler long ; mais pour la recherche, c’est du jamais-vu. Et l’Inserm nous a permis de recruter quelqu’un, là encore en vingt-quatre heures. Impensable en temps normal.
F.H. : C’est donc possible ! Je connais la lourdeur des dispositifs et, franchement, je n’y croyais pas.
Pourquoi ne pas être passé par les grandes cohortes épidémiologiques existantes ?
N.B. : Nous y avons pensé car elles fonctionnent déjà, avec des personnes prêtes à répondre. De plus, elles disposent déjà de données de santé et de données sociales préexistantes à l’épidémie. Nous l’avons fait avec l’enquête Sapris. Mais une cohorte, ce n’est pas représentatif de la population : ce sont des volontaires, motivés, avec un rapport à la santé sans doute particulier. Josiane Warszawski, coresponsable de l’enquête, a eu l’idée de lancer cette enquête en population générale.
Ce croisement des approches, qu’a-t-il apporté ?
F.H. : Il a permis de mettre en perspective les différents indicateurs, en sortant qui plus est des catégories habituelles. Savoir par exemple que 21 % des agents de nettoyage vivent en logement surpeuplé, on n’en avait aucune idée précise. On comprend alors tout de suite que ces personnes cumulent deux risques de contamination.
N.B. : C’est aussi grâce à ce croisement que l’on a pu mettre en évidence le caractère cumulatif des facteurs de vulnérabilité. On comprend alors la place de la question des origines dans ce paysage. Les données épidémiologiques constatent un gradient spectaculaire entre les immigrés de première génération non européenne, leurs enfants, puis les immigrés européens et leurs enfants. C’est très frappant. Le risque, c’est d’essentialiser ces résultats. Mais, si l’on tient compte de la structure professionnelle, des revenus, des conditions de logement, qui sont ici documentés, il n’y a plus d’effet immigré. D’autant que l’enquête a montré qu’ils respectent autant que les autres les gestes barrières (masque, gel, distanciation physique), comme globalement les catégories populaires, d’ailleurs…
F.H. : On sait depuis longtemps que les immigrés qui arrivent en France ont en réalité été sélectionnés : ce sont ceux qui sont en meilleure santé. Mais, au cours de leurs premières années ici, leur situation se dégrade et leur état de santé devient nettement inférieur à celui de la population d’accueil. Dans cette enquête aussi, ce sont ces conditions de vie qui expliquent les écarts, pas l’Homo arabicus, l’Homo ottomanius, ou que sais-je… Toute chose égale par ailleurs, le Covid ne fait pas la différence. Mais pour démontrer que l’origine ne joue pas, encore faut-il disposer de la variable de l’origine.
La statistique publique le permet-elle ?
F.H. : Oui, sous le régime de la dérogation. Normalement, on ne peut traiter aucune donnée personnelle qui permette d’identifier toute sorte d’appartenance : les origines, l’apparence ethno-raciale mais aussi l’orientation sexuelle, l’état de santé, les positions politiques. Mais nous travaillons tous sous le régime de la dérogation, et la CNIL les accorde en fonction de la finalité de l’enquête, de l’anonymat, de la taille de l’échantillon, des conditions de protection des données, du consentement des personnes…
Les questions des origines migratoires ont longtemps été difficiles à faire accepter, mais comme tous les autres pays européens le faisaient, la CNIL a entendu l’argument de la comparabilité internationale. On a même pu faire exceptionnellement accepter, dans le cadre d’une enquête sur l’excision, que soit précisée l’ethnie d’origine des femmes. Et depuis 2003, dans toutes les grandes enquêtes de l’Insee, on relève le pays de naissance et la première nationalité des personnes interrogées et de leurs parents.
Dans cette enquête, disposer de telles données a-t-il posé des difficultés ?
N.B. : Oui. La Drees [direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du ministère de la santé] considérait que ces données n’étaient pas prioritaires, qu’il fallait aller vite et qu’on intégrerait ces questions dans un second temps. Pour nous, c’était au contraire fondamental. Cela a été arbitré… en haut lieu.
F.H. : Ensuite, nous avons eu une discussion sur les catégories. Nous voulions distinguer immigration visible et non visible. Eux ont voulu en rester à la séparation entre Européens et non-Européens. Les personnes nées aux Etats-Unis ou en Australie se retrouvent donc avec celles originaires du Sénégal ou du Maroc. Nous avons cédé pour que les choses avancent. Mais cela traduit la frilosité d’une partie de la statistique publique. Eviter les difficultés, les sujets qui fâchent.
Et puis c’est l’éternel problème du modèle républicain que l’on peut voir de deux manières : soit par la répétition inlassable de cet idéal qui doit s’imposer à tous, soit par la mesure de l’écart entre l’idéal et la réalité. Pour moi, la statistique est un bien public, qui doit obliger l’Etat à rendre des comptes. L’Etat doit être comptable dans les deux sens du terme : capable de compter et capable de rendre des comptes. Sur ce second terrain, il reste du chemin à faire.
Dans ses résultats, l’enquête vous a-t-elle réservé des surprises ?
N.B. : On n’a pas l’habitude d’observer des résultats aussi nets. Pour beaucoup d’indicateurs, en particulier pour les facteurs d’exposition au virus, on observe des gradients sociaux dont on rêverait pour faire des cours de sociologie. En revanche, et cela a été pour moi une vraie surprise, on n’a pas constaté de différence hommes-femmes. Pas dans les conditions de vie ni dans l’obligation de travailler à l’extérieur. Bien sûr il y a les caissières, les aides-soignantes, les aides à domicile, mais de l’autre côté, il y a les livreurs et les magasiniers, les conducteurs de bus, les agents de sécurité.
Finalement, les professions essentielles reflètent la partition genrée du monde professionnel mais il y en a des deux côtés. Sur la séroprévalence, en revanche, il y a une petite surexposition des femmes, que nos données sociologiques n’expliquent pas.
D’autant que les cas graves et les décès touchent d’abord les hommes…
N.B. : C’est vrai. Pour les comprendre, on a des explications médicales, comme les facteurs de comorbidité ou des hypothèses hormonales. Mais il faudrait aussi analyser toutes les étapes d’accès au système de perception des symptômes, au système de dépistage, au système de soin… Encore un long travail à entreprendre.
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*Immigrés : une mortalité deux fois plus élevée face à la pandémie de Covid-19
Entre mars et avril, la hausse des décès a atteint 48 % pour les personnes nées à l’étranger, contre 22 % pour celles nées en France.
Par Julia Pascual Publié le 07 juillet 2020 à 09h58 – Mis à jour le 08 juillet 2020 à 05h53
Les hommes ne sont pas égaux devant la mort, et ceux nés à l’étranger ont été beaucoup plus vulnérables au Covid-19. Dans une étude parue mardi 7 juillet,l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) démontre qu’au plus fort de la pandémie, pendant les mois de mars et d’avril, l’augmentation du nombre de décès a été deux fois plus forte pour les immigrés que pour les personnes nées en France.
Il y a eu 129 000 décès dans tout le pays, entre mars et avril, toutes causes confondues, contre 102 800 à la même période en 2019. Cette surmortalité étant liée au Covid-19. Pour les personnes nées en France, la hausse du nombre de décès a été de 22 %, alors qu’elle a atteint 48 % pour celles nées à l’étranger.
C’est la première fois que cette inégalité face au virus est mise en lumière en France alors que plusieurs pays ont révélé des situations similaires. Ainsi, en Suède, dès le mois d’avril, l’agence de santé publique du pays avait révélé que les résidents suédois nés en Somalie étaient surreprésentés parmi les personnes nécessitant des soins face au Covid-19 – suivis par ceux nés en Irak, en Syrie, en Finlande ou encore en Turquie.
Les personnes nées en Afrique ou en Asie plus touchées
Des études similaires ont été publiées au Canada par la ville de Toronto, indiquant que les nouveaux immigrants étaient plus susceptibles d’être atteints par le virus et hospitalisés.
De même, il est apparu qu’aux Etats-Unis, selon les données de plusieurs Etats, les Noirs sont trois à quatre fois plus touchés par le virus, et au Royaume-Uni, selon l’Institute for fiscal studies, spécialisé dans l’évaluation des politiques publiques, le nombre de décès dans la population noire et issue de minorités est bien plus élevé que parmi les Blancs.

Une unité mobile de dépistage du Covid-19 à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, le 22 mai. STÉPHANE DE SAKUTIN / AF
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En France, l’Insee révèle que « la hausse [de la mortalité] a été plus forte pour les personnes nées en Afrique ou en Asie » : elle a atteint 54 % pour les personnes nées au Maghreb, 91 % pour les personnes originaires d’Asie et 114 % pour les personnes nées en Afrique (hors Maghreb). A l’inverse, la hausse des décès des personnes nées en Europe a été « proche de celle observée pour les personnes nées en France », évoque l’Insee.
Comment expliquer ces inégalités face au virus ? « Le plus fort excédent de décès pour les personnes nées en Afrique ou en Asie peut notamment s’expliquer par le fait qu’elles résident plus souvent en Ile-de-France, région de loin la plus fortement touchée par le Covid-19 », écrivent les auteurs de l’étude, Sylvain Papon et Isabelle Robert-Bobée. Un tiers des personnes nées au Maghreb résident en région parisienne, et c’est aussi le cas de la moitié des personnes nées dans un autre pays d’Afrique ou en Asie.
De même, soulignent les auteurs, « si 35 % des personnes nées en France résident dans les communes les plus densément peuplées, c’est le cas de 65 % de celles nées dans un pays du Maghreb et de plus de 70 % de celles nées dans un autre pays d’Afrique ou en Asie ».

Logement, transports, métier
Outre le lieu de résidence, c’est aussi « l’environnement des personnes », et en particulier les conditions de logement, les moyens de transport utilisés ou le métier exercé, qui ont « joué un rôle dans l’ampleur de la hausse des décès ».
Dans un département comme la Seine-Saint-Denis, le nombre de décès de personnes nées en France a augmenté de 95 %, alors que celui des personnes nées au Maghreb a grimpé de 191 %. « Pour les personnes nées en Afrique hors Maghreb, la hausse des décès a été de 368 % », révèle l’Insee. *** Coronavirus : une surmortalité très élevée en Seine-Saint-Denis
On sait que les ressortissants de pays d’Afrique (hors Maghreb) vivent dans des logements souvent plus exigus, utilisent davantage les transports en commun pour aller travailler (49 % en 2016, contre 15 % pour ceux nés en France) et sont surreprésentés parmi les « travailleurs clés » dans des secteurs tels que le commerce alimentaire, le nettoyage ou encore la livraison.
La vulnérabilité des personnes nées à l’étranger face au Covid-19 est aussi révélée par l’âge auquel elles sont mortes. « Parmi les personnes nées à l’étranger hors Europe, le nombre de décès de personnes de moins de 65 ans a fortement augmenté (+ 30 % pour les personnes nées dans un pays du Maghreb, + 96 % pour celles nées dans un autre pays d’Afrique), alors qu’il est quasiment stable pour les personnes nées en Europe (+ 3 % pour les personnes nées en France) », révèle l’Insee.
« Faute d’informations suffisantes disponibles sur les personnes décédées », l’étude est peu diserte sur les facteurs explicatifs de cette surmortalité. Les éléments tels que le lieu de résidence ou la profession ne permettent pas à eux seuls d’expliquer les différences observées. « D’autres facteurs comme l’état de santé ou l’accès aux soins, non abordés dans cette étude, ont aussi pu contribuer aux écarts observés », signalent les auteurs.
**En France, le Covid-19 a beaucoup tué dans les villes pauvres
Une étude française met en évidence un excès de mortalité particulièrement important dans les communes les plus modestes. En cause, le surpeuplement des logements et la nature des emplois occupés.
Par Nathaniel Herzberg Publié le 20 juillet 2020 à 19h52 – Mis à jour le 21 juillet 2020 à 13h47

Mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade : la phrase de Francis Blanche, même prononcée avec le sourire, a pris des allures de dicton. Le comédien aurait-il pu imaginer que quelques décennies plus tard, un vilain virus donnerait à sa boutade le sérieux d’un résultat scientifique ? Quatre économistes français viennent en effet de montrer que le Covid-19 tue d’abord, et de façon particulièrement importante, les plus modestes. En croisant les données de mortalité, le revenu des communes et les zones de déconfinement, ils mettent en évidence, pour la première fois, par une étude systématique, l’excès de mortalité provoqué par l’épidémie dans les municipalités aux revenus les plus bas. Leur travail vient d’être rendu public, en prépublication, sur le site d’archives ouvertes HAL.

C’est en écoutant une chronique radio laissant entendre que le Covid-19 ressemblait fort à « une maladie de pauvres » que les quatre économistes du travail, issus de l’Ecole d’économie de Paris (PSE), du Centre d’étude de l’emploi et du travail et de la Norwegian School of Economics, ont été piqués au vif. « Il y avait eu des études dans plusieurs pays montrant la surreprésentation des minorités parmi les malades, mais rien de systématique sur les inégalités de richesse, souligne Simon Briole, chercheur à PSE et à la branche européenne du J-PAL, le laboratoire de la Prix Nobel Esther Duflo spécialisé dans la lutte contre la pauvreté. Or en France, l’Insee fournit des données statistiques exceptionnelles, uniques au monde, qui devaient pouvoir nous permettre d’apporter une preuve. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : « Refuser de prendre en compte les inégalités sociales face à la maladie est suicidaire »
Encore fallait-il choisir les bonnes données. Pour étudier l’impact de la maladie, les résultats des tests – notoirement insuffisants en France – ne pouvaient convenir. Ni même les décès attribués au coronavirus, qui peuvent ignorer la présence du virus chez certains morts, notamment ceux qui ne sont pas passés par l’hôpital. L’Insee fournit en revanche, chaque semaine, les données brutes de mortalité à l’échelon municipal, et plus particulièrement la surmortalité en 2020 par rapport à 2018 et 2019. « C’est cette donnée-là que nous avons croisée avec le revenu médian de chaque commune située en zone urbaine », indique Simon Briole.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : « Les inégalités tuent aujourd’hui en Seine-Saint-Denis »
Différence éclatante
Leur résultat est spectaculaire. D’un côté, les trois quarts des communes du territoire français considérées comme les plus riches connaissent un excès moyen de mortalité, dû au Covid-19, de 50 % pour l’année 2020. De l’autre, dans le quart des communes les plus pauvres, il atteint 88 %. « On s’est demandé si la surmortalité ne pouvait pas venir d’autres causes, en particulier du confinement », raconte le chercheur. Lui et ses collègues ont donc comparé les résultats dans les territoires à faible circulation du virus – les fameuses zones vertes du déconfinement – et dans les zones les plus infectées (rouges). La différence est là encore apparue éclatante : dans les zones vertes, qui ont pourtant connu sept semaines de confinement strict, les communes riches et pauvres enregistrent une surmortalité limitée et proche. A l’inverse, dans les zones rouges, le tribut payé par les pauvres est incomparablement plus élevé.
Avec cette triple comparaison – communes riches contre communes pauvres, 2020 contre 2019/2018, zones très infectées contre zones peu infectées –, aucun doute ne semble plus permis : le Covid-19 apparaît non seulement comme une maladie dure avec les vieux, dure avec les faibles (qui ont des comorbidités), dure avec les minorités, mais aussi dure avec les plus démunis.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Il n’y a pas de victoire possible contre le Covid-19 sans une lutte contre « les inégalités sociales et territoriales »
Pour les quatre économistes, le travail n’était pourtant réalisé qu’à moitié. « Ce qui nous intéressait peut-être le plus, c’était les vecteurs de diffusion », admet Simon Briole. Autrement dit, comprendre les mécanismes qui faisaient des pauvres une cible privilégiée du virus. La littérature leur offrait deux « canaux potentiels » d’exposition : la surpopulation des logements et la nature des emplois occupés. Cette fois, outre les données de recensement, qui permettent de connaître la nature des habitations, ils ont profité de la déclaration annuelle de données sociales réalisée auprès des services fiscaux pour mesurer le poids des différents types d’emploi dans chaque commune.
Grande promiscuité
L’indice qu’ils ont ensuite construit laisse apparaître, là encore, des résultats indiscutables. Ces deux canaux expliqueraient jusqu’à 60 % de la surmortalité. L’économiste Eric Maurin, professeur à PSE et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), y voit d’ailleurs un des « points forts »de l’étude :
« Ce n’est pas simplement que les personnes pauvres sont plus souvent en mauvaise santé qui les a exposées à la surmortalité due au Covid, c’est aussi et surtout leurs conditions de logement et leur métier. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Aux Etats-Unis, la couleur du coronavirus
Des logements où règne une grande promiscuité – « le surpeuplement du logement est un facteur-clé dans beaucoup de domaines (l’éducation des enfants notamment) », insiste Eric Maurin – et des métiers à forte interaction avec le public. Caissiers, infirmiers, aides-soignants, agents de sécurité ou policiers, certains de ces métiers ont été exposés pendant le confinement. « Mais en réalité, c’est sans doute dans les semaines qui ont précédé le confinement que cette interaction avec le public a pesé le plus lourd », ajoute Simon Briole. Une époque où l’on manquait de tests, où l’on doutait des masques. C’était il y a quatre mois, une éternité.
***Coronavirus : une surmortalité très élevée en Seine-Saint-Denis
Ce département, très touché par l’épidémie de Covid-19, cumule les facteurs de risques économiques, sanitaires et sociaux.
Par Louise Couvelaire, Mathilde Costil, Delphine Papin, Sylvie Gittus, Eugénie Dumas et Eric Dedier Publié le 17 mai 2020 à 03h51 – Mis à jour le 18 mai 2020 à 10h52
Le département le plus jeune et le plus pauvre de France paie un lourd tribut à la pandémie du Covid-19.
Taux de surmortalité départementale observé entre le 1er mars et le 27 avril
Evolution des décès cumulés du 1er mars au 27 avril 2020 rapportés aux décès cumulés du 1er mars au 27 avril 2019Val-d’Oise+ 97,7 %Essonne+ 85,9 %Paris+ 89,8 %Val-de-Marne+ 96,7 %Seine-et-Marne+ 65,4 %Yvelines+ 67,3 %Hauts-
de-Seine+ 108,9 %Seine-Saint-Denis+ 128,9 %
Méthodologie : pour l’Ile-de-France, la surmortalité est représentée au département de résidence des personnes décédées. Pour la carte de la Seine-Saint-Denis, la surmortalité est représentée au lieu de décès de la personne (la donnée au lieu de résidence n’étant pas disponible) pour les habitants de ce département, les personnes résidant hors de Seine-Saint-Denis (mais y étant décédées) ont été exclues de ces calculs.
Plus de personnes à la santé fragile, davantage de salariés en première ligne et de familles nombreuses confinées dans des logements exigus… La Seine-Saint-Denis est le département francilien le plus éprouvé par la pandémie de Covid-19. Le taux de surmortalité y a bondi de près de 130 % entre le 1er mars et le 27 avril par rapport à la même période en 2019. C’est deux fois plus que dans les Yvelines (+ 67,3 %) ou la Seine-et-Marne (+ 65,4 %).
Deuxième département le plus peuplé de la région après Paris avec 1,6 million d’habitants, le 93 se situe loin devant la capitale, qui a enregistré une augmentation du taux de surmortalité d’un peu moins de 90 %, et juste devant les Hauts-de-Seine (+ 108,9 %). C’est ce que révèle l’infographie réalisée par Le Monde, qui s’appuie sur les données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et sur une étude de l’observatoire régional de la santé d’Ile-de-France publiée au mois d’avril. Les intercommunalités de Plaine Commune et Est Ensemble paient le plus lourd tribut avec des hausses de 179,5 % et 161,6 %.

Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, avait évoqué un excès de mortalité « exceptionnel » lié à l’épidémie de Covid-19 dans le 93, dès le 2 avril. « Si les raisons de cette fragilité sont multiples, à l’évidence ce sont les inégalités dont souffre la Seine-Saint-Denis à tous les niveaux qui expliquent ce terrible bilan », a écrit Stéphane Troussel, le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, dans une lettre adressée au chef de l’Etat fin avril.
Un public à la santé déjà fragile
Précarité, pauvreté, déserts médicaux, comorbidités, densité de l’habitat : les inégalités sociales et sanitaires préexistantes sont autant de facteurs de risque. Si la Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune de la région avec près de 30 % de sa population âgée de moins de 20 ans, c’est aussi celui qui compte le plus de personnes de plus de 65 ans atteintes de pathologies telles que le diabète (25 %) et les maladies respiratoires chroniques (13 %).

Des travailleurs-clés en nombre et plus amenés à se déplacer
C’est aussi dans ce territoire situé aux portes de Paris, le plus pauvre de la métropole, que résident le plus grand nombre de travailleurs-clés, officiant dans les secteurs d’activités les plus exposés : 16,2 % des agents hospitaliers de la région habitent en Seine-Saint-Denis, ainsi que 18,7 % des caissiers et des vendeurs, 21,6 % des livreurs et 15,4 % des aides-soignants (juste derrière la Seine-et-Marne, qui en compte 16,4 %). Ces salariés séquano-dionysiens font également plus de déplacements que les autres : plus de 50 % d’entre eux travaillent dans un département d’Ile-de-France différent de celui dans lequel ils résident. A titre de comparaison, ils sont seulement 24,4 % à Paris.

Des conditions de vie qui peuvent favoriser les transmissions
Leurs conditions de logement sont également susceptibles de favoriser le développement de « clusters familiaux » : 42 % des ménages de Seine-Saint-Denis comptent trois personnes ou plus contre 22 % dans la capitale. A noter que la surface moyenne par personne pour un quart des foyers du 93 est de 18 mètres carrés. Elle est de 25 mètres carrés dans le 75.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Vu que le centre commercial est fermé, y en a un deuxième qui ouvre, chez les gens » : débrouille et entraide dans les cités confinées de Clichy-Montfermeil
« Le plan annoncé par l’Etat en octobre 2019 pour rattraper les carences et les inégalités dans notre département doit être revu pour être beaucoup plus massif et plus rapide, a plaidé Stéphane Troussel dans sa lettre à Emmanuel Macron. Il doit concerner tous les secteurs régaliens que sont la santé, et en premier lieu l’hôpital, l’éducation, la police et la justice, mais aussi un volet social. » La Seine-Saint-Denis, comme les sept autres départements de la région parisienne, restent en zone rouge sur la carte établie par le gouvernement.

Louise Couvelaire, Mathilde Costil, Delphine Papin, Sylvie Gittus, Eugénie Dumas et Eric Dedier