Un million supplémentaire de pauvres, estimation basse, pendant que le revenu des 0,1% des plus riches a explosé !

Après la suppression de l’ISF, les revenus des 0,1 % les plus riches a explosé en France

Un rapport sur les effets des réformes Macron sur le capital fait ce constat, alors que le gouvernement cherche à convaincre de l’intérêt de nouvelles mesures proentreprises. 

Par Audrey Tonnelier  Publié aujourd’hui à 13h22, mis à jour à 14h34

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/08/apres-la-suppression-de-l-isf-les-revenus-des-tres-aises-et-la-distribution-de-dividendes-ont-explose-en-france_6055276_823448.html

Distribution des dividendes.
Distribution des dividendes. LEE WOODGATE / IKON IMAGE / PHOTONONONSTOP

C’est un rapport hautement inflammable, à l’heure où l’épidémie de Covid-19 fait basculer de plus en plus de ménages modestes dans la pauvreté et où l’exécutif assume de donner la priorité à des mesures proentreprises dans son plan de relance pour doper l’économie et l’emploi. La suppression de l’impôt sur la fortune (ISF) et l’instauration de la « flat tax » au début du quinquennat ont eu pour effet de faire fortement augmenter les revenus des 0,1 % de Français les plus aisés, tandis que la distribution de dividendes, de plus en plus concentrée, a explosé.

Ce sont les conclusions qui ressortent du deuxième rapport du comité d’évaluation des réformes de la fiscalité, publié jeudi 8 octobre. Réalisé sous l’égide de France Stratégie, l’organisme d’évaluation et de prospective rattaché à Matignon, ce travail est la suite d’un premier document, il y a un an, qui peinait à conclure sur l’efficacité des réformes-phares du quinquennat en matière de fiscalité du capital : la suppression depuis le 1er janvier 2018 de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), transformé en impôt sur la fortune immobilière (IFI) et la création d’un prélèvement forfaitaire unique (PFU, « flat tax ») de 30 % sur les revenus du capital. Deux mesures visant initialement à « favoriser la croissance de notre tissu d’entreprises, stimuler l’investissement et l’innovation », selon la lettre de mission de Matignon au comité, en décembre 2018.

Les dividendes : plus de 60 % distribués en 2018

Si ce deuxième rapport précise de nouveau qu’une évaluation complète des deux réformes reste impossible – il s’est appuyé principalement sur des données de l’année 2018 –, les informations qu’il fournit sont plus précises. « Les dividendes distribués ont fortement augmenté en 2018 et la hausse se poursuit en 2019 », ont expliqué les auteurs de l’étude lors d’une conférence de presse. Ils ont augmenté de plus de 60 %, passant de 14,3 milliards d’euros en 2017 à 23,2 milliards un an plus tard.

De plus, « la hausse des dividendes est de plus en plus concentrée dans la population », relèvent les auteurs : en 2018, 0,1 % des foyers fiscaux (38 000 personnes environ) ont perçu les deux tiers du total, alors qu’ils n’en recevaient que la moitié en 2017. Et les ultrariches (0,01 % des foyers fiscaux, 3 800 personnes environ) qui en captaient un cinquième, en ont reçu le tiers.

Si l’on s’intéresse aux revenus, « les 0,1 % de Français les plus aisés sont un quart de fois plus riches que les 0,1 % de 2017 » (bien que ce ne soit pas nécessairement les mêmes personnes d’une année sur l’autre), souligne France Stratégie. La hausse de leurs revenus est beaucoup plus rapide que celle du revenu médian, en raison de ces hausses de dividendes notamment. « Plusieurs éléments laissent clairement penser que la forte hausse des dividendes reçus par les ménages en 2018 est en partie causée par la réforme du PFU », insiste le rapport.

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« Incapable » de mesurer l’impact sur l’économie

Au-delà de ces chiffres frappants, toute la question est de savoir ce que ces Français très aisés ont fait et feront de cet argent : l’épargner, le dépenser, l’investir dans l’économie ? Là encore, les données actuellement à la disposition du comité ne leur permettent pas de répondre à cette question. Mais ils ont, en parallèle, étudié une autre réforme, plus ancienne et « inverse » : celle de 2013.

A l’époque, le gouvernement Hollande avait impulsé le mouvement contraire : les revenus du capital avaient été alignés sur le barème de l’impôt sur le revenu, donc globalement, davantage taxés. « Pour l’heure, le comité est incapable de répondre par oui ou par non à la question de savoir si la réforme de 2018 a eu un impact positif sur l’économie. Mais en étudiant la réforme symétrique de 2013, on ne voit pas d’impact sur l’investissement des entreprises », assène Fabrice Lenglart, le président du ­comité d’évaluation.

« Ces réformes ont permis de rapprocher la taxation des revenus du capital des standards internationaux », martèle Bercy

Une sacrée pierre dans le jardin de Bercy et des tenants de la politique de l’offre, selon laquelle soutenir massivement les entreprises permet de doper la croissance et l’emploi. Or, c’est précisément la ligne de conduite actuelle du gouvernement, qui a prévu dans son plan de relance de 100 milliards d’euros de baisser de 20 milliards les impôts de production des entreprises, des taxes sur le chiffre d’affaires. « Ces réformes ont permis de rapprocher la taxation des revenus du capital des standards internationaux. Elles s’inscrivent bien dans l’action du gouvernement pour améliorer la compétitivité française et l’investissement », soutient Bercy. « L’effet sur l’emploi prendra du temps à se matérialiser mais à moyen terme, il bénéficiera à l’ensemble de la population en créant de l’investissement et de l’emploi », assure le ministère des finances.

Au ministère de l’économie, on met aussi en avant le gain pour les finances publiques, également mis en lumière par le rapport. « Les foyers les plus riches ont été concernés par la plus grande partie de la hausse des dividendes, mais auparavant ces derniers n’étaient tout simplement plus versés [car trop taxés]. Donc soit ils étaient thésaurisés dans des sociétés holding, soit ils induisaient des comportements d’optimisation », argue Bercy. Le rapport note en effet une hausse des consommations intermédiaires des entreprises, « ce qui correspond probablement à des frais des dirigeants échappant à tout impôt », explique le ministère.Lire aussi  Les dividendes versés dans le monde atteignent un montant record

La hausse des dividendes a effectivement permis davantage de recettes fiscales, si bien que sur un coût budgétaire estimé initial 1,1 milliard d’euros, ce sont 600 millions qui sont finalement rentrés par ricochet dans les caisses de l’Etat. Quelques mois après l’instauration de ce comité d’évaluation, lors de sa conférence de presse post-grand débat national, le 25 avril 2019, Emmanuel Macron avait déclaré : « Cette réforme (…) sera évaluée en 2020 et, (…) si elle n’est pas efficace, nous la corrigerons. »

Un an et demi et deux rapports d’évaluation plus tard, la porte semble fermée. « Il n’est pas question dans le contexte de crise actuelle de revenir à une instabilité fiscale nuisible ni d’augmenter les impôts, qui ont baissé de 45 milliards d’euros pour les ménages et les entreprises depuis le début du quinquennat », répond Bercy.

Audrey Tonnelier

Covid-19 : la crise sanitaire a fait basculer un million de Françaises et de Français dans la pauvreté

Ils sont étudiants, intérimaires, artisans. Selon les associations caritatives, une nouvelle population a basculé dans la précarité depuis le début de la pandémie. 

Par Isabelle Rey-LefebvreRichard SchittlyGilles RofPhilippe GagnebetBenjamin Keltz et Jordan Pouille  Publié le 06 octobre 2020 à 03h34 – Mis à jour le 06 octobre 2020 à 20h34

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/06/un-million-de-nouveaux-pauvres-fin-2020-en-raison-de-la-crise-due-au-covid-19_6054872_3224.html

Distribution de produits alimentaires dans une antenne des Restos du cœur, en juin à Paris.
Distribution de produits alimentaires dans une antenne des Restos du cœur, en juin à Paris. GUILLAUME HERBAUT POUR « LE MONDE »

Etudiants, intérimaires, chômeurs, mais aussi autoentrepreneurs et artisans. Selon les associations caritatives, la crise sanitaire a fait basculer dans la pauvreté un million de Français, qui s’ajoutent ainsi aux 9,3 millions de personnes vivant déjà au-dessous du seuil de pauvreté monétaire à 1 063 euros par mois et par unité de consommation, il concernait 14,8 % des ménages en 2018, selon l’Insee.

Dix représentants d’associations (Fondation Abbé Pierre, Médecins du monde, Secours catholique, ATD Quart Monde, Emmaüs…) ont été reçus pour la première fois, vendredi 2 octobre, par Jean Castex, pour demander une hausse des principaux minima sociaux, ainsi que l’ouverture du RSA dès 18 ans. « Nous avons eu une écoute attentive de la part du premier ministre, qui est sensible au sujet de la précarité. Mais nous restons déçus, impatients, faute de réponses immédiates, a résumé Christophe Devys, président du collectif Alerte. Nous avons repris rendez-vous pour le 17 octobre. » Cette date symbolique, celle de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, verra, espère-t-il, l’annonce de nouvelles mesures. 

« Ce chiffre d’un million supplémentaire de pauvres est malheureusement une estimation basse, compte tenu des 800 000 pertes d’emploi attendues fin 2020 », redoute Florent Guéguen, directeur général de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS). La Banque de France confirme en anticipant un taux de chômage au-dessus des 10 % en 2020, puis de 11 % dès le premier semestre 2021. Partout en France, les indicateurs virent au rouge.

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  • Le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire bondit d’environ 30 %

L’un des signes les plus spectaculaires de cette crise est l’explosion de l’aide alimentaire : la Fédération française des banques alimentaires, qui approvisionne 5 400 structures, a augmenté ses distributions de 25 %, « et la demande ne faiblit pas, en août, en septembre, à tel point que nous avons dû piocher dans nos stocks de longue durée », confie Laurence Champier, sa directrice générale. Le ministre des solidarités et de la santé, Olivier Véran, avançait, le 8 septembre, le chiffre de 8 millions de personnes ayant besoin de cette aide, alors qu’elles n’étaient que 5,5 millions en 2019.

A Lyon, sous les capuches dégoulinantes de pluie, ce 1er octobre, les nouveaux visages de la pauvreté s’alignent dans la file d’attente des Restos du cœur du centre Henry-Vallée. Renata, 34 ans, prend des provisions pour la semaine. Œufs, lait, riz, pâtes… « juste ce qu’il me faut, je peux encore acheter le complément », s’excuse l’étudiante en master de droit social, venue en France pour valider son diplôme brésilien et qui travaille, le soir, comme assistante de vie. Mais sans aide sociale ni bourse, une fois le loyer et les charges payés, ses revenus ne suffisent pas pour assurer son alimentation. C’est aussi le cas de Juan, 46 ans, qui vient chaque semaine, depuis six mois, s’approvisionner en légumes et conserves : « J’ai été licencié sans aucun droit, j’attends une décision du tribunal », explique ce père de deux enfants.

Installé dans le 7e arrondissement de Lyon, ce Resto du cœur a, en septembre, aidé 428 familles, contre 330 en mars. Dans le même temps, la fréquentation individuelle est passée de 391 à 1 106 personnes. Les courbes ascendantes sont affichées sur un mur, près de la remise, tel un indicateur de la paupérisation. « Depuis le confinement, nous voyons de plus en plus de jeunes et d’étudiants qui ne faisaient pas partie de nos bénéficiaires auparavant, des apprentis qui n’ont pas trouvé de stage », confirme Josiane Chevauchet, 77 ans, bénévole au centre de distribution des Restos du cœur, à Perrache (2e arrondissement).

De son côté, le Secours populaire a, depuis mars, enregistré une hausse de 45 % des demandes d’aide alimentaire dans le département du Rhône, la même qu’au niveau national. « Nous voyons des publics nouveaux, des autoentrepreneurs, des artisans, observe Sébastien Thollot, responsable départemental. Des événements inattendus, des frais d’obsèques, par exemple, les font basculer dans la précarité. »

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La banque alimentaire des Bouches-du-Rhône, qui distribuait 50 tonnes de nourriture chaque semaine avant le confinement, a doublé son flux, soit l’équivalent de 200 000 repas fournis. Dans les quartiers nord de Marseille, le McDonald’s de Sainte-Marthe est devenu une plate-forme de distribution essentielle. « Une machine de guerre qui, par semaine, distribue 700 colis alimentaires et en livre près de 170 chez ceux qui ne peuvent pas se déplacer, explique Kamel Guemari, leader syndical et figure de ce restaurant occupé depuis plusieurs mois par ses employés. Entre nous, on l’appelle le Ubersolidaire »,déclare-t-il en souriant, avant de redevenir sérieux : « Dans les files d’attente, je vois des gens que je connais, qui avaient un job, une situation stable et qui, aujourd’hui, sont obligés de venir ici. »

  • 10 % de demandeurs du revenu de solidarité active en plus

Autre signe de paupérisation, les départements voient arriver de nouveaux demandeurs du revenu de solidarité active (RSA), en moyenne + 10 % sur l’ensemble du pays. Tous les types de territoires sont touchés, ruraux ou urbains, des grandes ou des petites villes… D’après l’Assemblée des départements de France (ADF), sur un échantillon de quinze départements, les dépenses consacrées au RSA ont bondi de 9,2 % en août par rapport à la même période en 2019.

En Seine-Saint-Denis, par exemple, le nombre d’allocataires a augmenté de 4,7 % entre juin 2019 et juin 2020, la hausse la plus forte observée depuis 2014. A ce rythme, ils devraient être 90 000 fin 2020, contre 85 000 en mars, et représenter un surcoût qui met les finances du département en tension. Le territoire consacre déjà 532 millions d’euros à cette prestation sociale, dont 207 millions à sa charge car non compensés par l’Etat.

Dans le Loir-et-Cher, la hausse est plus forte encore : + 14 % d’allocataires entre août 2019 et août 2020, soit 7 217 contre 6 318, et une rallonge de 4 millions d’euros à la charge du conseil départemental. Dans le département voisin du Cher, la hausse atteint 7,5 %, et les nouveaux allocataires sont souvent de jeunes couples qui n’ont pas vu leur contrat à durée déterminée ou leur mission d’intérim renouvelés.

Dans les Bouches-du-Rhône, le nombre d’allocataires du RSA a fait un bond de 11 % depuis janvier, à désormais 78 713, pour la plupart marseillais. En Haute-Garonne, l’évolution atteint + 6,7 %. La métropole de Lyon reçoit, chaque mois, 2 500 nouvelles demandes, contre 2 000 par mois courant 2019, entraînant une hausse de leur nombre de 10 % depuis janvier. Elle est plus forte encore dans le Maine-et-Loire, de 11 % depuis le début de la crise sanitaire.

Le département du Val-de-Marne est également durement touché par le chômage, avec, en particulier, l’arrêt des activités de l’aéroport d’Orly, ses commerces, sa sécurité, et le ralentissement du marché de Rungis où les achats par les restaurateurs s’effondrent. « Nous comptons 10 % de chômeurs de plus et une demande grandissante de RSA, avec 5 000 nouveaux dossiers entre février et juin, un flux qui ne se tarit pas en septembre, détaille Christophe Blesbois, directeur de l’action sociale du département. C’est simple, en fin d’année nous aurons dépensé 20 millions d’euros de plus qu’en 2019, alors que les recettes, par exemple les droits de mutation des transactions immobilières, diminuent. Cet effet de ciseau entre recettes et dépenses nous inquiète pour 2021. »

En Ille-et-Vilaine, les services sociaux ont reçu 1 200 demandes de RSA au deuxième trimestre, une hausse « brutale » et « inédite » de la précarité (19 000 bénéficiaires au 1er juillet), selon Jean-Luc Chenut, président (PS) du conseil départemental, et qui coûtera au moins 10 millions d’euros. « Notre seule variable d’ajustement pour assumer cette charge ? L’épargne. Si la situation se poursuit en 2021, nous n’aurons plus de capacité d’investissement », avertit l’élu, qui appelle l’Etat à participer au financement des nouvelles demandes de RSA.

Entre février et septembre, le département du Nord est passé de 100 000 à 107 000 allocataires. Cette forte augmentation est-elle liée à l’arrêt, durant le confinement, des contrôles auprès des bénéficiaires que le département avait intensifiés ces trois dernières années, se félicitant d’ailleurs d’avoir ainsi économisé 12 millions d’euros entre 2017 et 2020 ?

Les associations de lutte contre la pauvreté réclament depuis longtemps la création d’un revenu minimal garanti accordé dès l’âge de 18 ans, contre 25 ans aujourd’hui. La crise sociale et sanitaire donne un écho renforcé à cette revendication. « Autant le gouvernement a, dans la crise, été réactif sur les aides d’urgence, alimentaires et d’hébergement, et attentif aux demandes des associations, autant il semble réfractaire à l’idée même de, par exemple, revaloriser le RSA et l’ouvrir aux jeunes », observe Florent Guéguen.

« Il faut faire confiance aux jeunes, cesser de demander des contreparties à la moindre aide, comme attester d’une recherche active d’emploi, plaide Véronique Fayet, présidente du Secours catholique. C’est une maltraitance institutionnelle qui sanctionne et insécurise en coupant les vivres. »

  • Les impayés de loyers touchent surtout le secteur HLM

La pandémie et le confinement ont provoqué un pic d’impayés de loyers qui s’est atténué après le 11 mai et a principalement touché le parc social à qui il manque, en septembre, 100 millions d’euros de loyers (sur plus de 20 milliards d’euros). Ainsi, l’office HLM Seine-Saint-Denis Habitat a constaté 18 % d’impayés en avril, mais ils sont redescendus à 11,8 % en septembre – leur niveau habituel – soit 2 500 ménages ayant une dette moyenne de 500 euros. Le département a débloqué une aide exceptionnelle, grâce à son fonds de solidarité logement, qui aura donc, au 31 octobre, bénéficié à quelque 1 000 ménages à hauteur de 480 euros chacun.

Le bailleur social de la capitale, Paris Habitat (125 000 logements), a, lui, enregistré, durant le confinement, un taux d’impayés de 7,6 %, un peu supérieur à l’ordinaire. « Nous avons entre 5 000 et 6 000 locataires primo-débiteurs qui ne connaissent pas tous les mécanismes de prévention et d’étalement des dettes, explique Stéphane Dauphin, son directeur. Les services publics qui pourraient leur venir en aide ne sont accessibles que sur rendez-vous et les dossiers traînent en longueur pour obtenir le RSA, renouveler son titre de séjour, toucher une indemnité ou sa retraite… Ces obstacles fragilisent les ressources de nos locataires. » Ainsi, sur une recette annuelle de loyers de 620 millions d’euros, il manque 47 millions d’euros à Paris Habitat.

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Le conseil départemental de Maine-et-Loire a, lui aussi, dû abonder son fonds de solidarité logement de 500 000 euros, en plus des 3 millions d’euros prévus, et relever l’aide maximale accordée à chaque ménage de 988 euros à 1 739 euros.

Le parc locatif privé, lui, est un peu l’angle mort des politiques sociales. « Nous avons beaucoup de mal à communiquer avec les locataires et les bailleurs, qui sont loin des institutions, remarque Christophe Blesbois, du département du Val-de-Marne, mais nous n’en sommes pas moins inquiets puisque nous recevons de plus en plus de demandes d’aide financière de la part des locataires. Leur nombre est passé de 2 000 par mois, en février, à 3 600 en juillet, avant de retomber à 3 300 en septembre. Le risque, c’est que ces locataires nous sollicitent trop tard, juste avant l’expulsion. »

« Le 12 du mois j’ai ma paye, le 15, j’ai plus rien » : retraités, autoentrepreneurs ou étudiants, la nouvelle précarité de la crise sanitaire

Les associations voient arriver de nouvelles personnes, touchées par la perte d’une activité, où avec une pension de retraite trop faible

Par Aline LeclercRichard SchittlyPhilippe GagnebetBenjamin Keltz et Jordan Pouille  Publié le 06 octobre 2020 à 12h42 – Mis à jour le 06 octobre 2020 à 17h03

Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/06/independants-retraites-jeunes-la-crise-due-au-covid-19-destabilise-des-publics-jusqu-ici-preserves_6054960_3224.html

Lors d’une manifestation, à Paris, le 12 septembre.
Lors d’une manifestation, à Paris, le 12 septembre. ALAIN JOCARD / AFP

Intérimaires, autoentrepreneurs, travailleurs au noir, étudiants, seniors, retraités… Un tout nouveau public peu familiarisé avec le système des aides sociales risque, à cause de la crise sanitaire, de basculer de la précarité vers la pauvreté.

Après huit mois chez PSA en 2019, Harris (son prénom a été modifié à sa demande), 31 ans, avait enchaîné au début de l’année par une mission chez Renault à Flins (Yvelines). Elle s’est arrêtée « brutalement » pendant le confinement et, après quatre mois de chômage, il a fini par retrouver des missions ponctuelles dans la manutention. « Je prends tout, parce que je suis en galère. J’ai même fait des missions d’un jour. Actuellement, quand tu as une mission d’un mois, c’est énorme. On n’a aucune visibilité, ce n’est pas stable », souligne-t-il.

Son épouse, aide médico-psychologique, ne travaille pas non plus à plein-temps. Ils ont trois enfants, le dernier n’a que 13 mois. « Même en travaillant tout le mois, je ne touche que 1 300 euros. Avec le loyer de 900 euros à payer, on s’en sort pas. Le 12 du mois j’ai ma paye, le 15, j’ai plus rien sur mon compte ! » Chaque mois, le couple paie des arriérés de factures d’électricité. Et il s’inquiète de l’arrivée de l’hiver : son chauffage est électrique. « Y’a des gens qui souffrent, il faut l’écrire ça, y’a des gens qui souffrent en silence aujourd’hui en France. » 

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« Il nous faut du temps pour rebondir »

La perte d’emploi est, en effet, le premier facteur de paupérisation. Dans sa dernière publication, jeudi 1er octobre, la direction des études et des statistiques du ministère du travail (Dares) dénombre 65 000 ruptures de contrats de travail annoncées par les entreprises depuis le début du mois de mars, soit trois fois plus qu’en 2019, sur la même période (19 241).

S’y ajoutent les 151 000 emplois détruits dans l’Intérim, en un an, selon Prism’emploi, fédération des professionnels de l’intérim. Des missions qui s’arrêtent du jour au lendemain, des CDD non renouvelés, des embauches reportées nourrissent le flux de ces nouveaux publics vers les guichets des services sociaux.

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Mais la crise économique fragilise aussi nombre de petits entrepreneurs, aujourd’hui au bord de la faillite. Laura (prénom d’emprunt) est ce qu’on appelle une « indépendante ». En 2017, elle a réalisé son rêve : ouvrir sous le statut d’autoentrepreneur son cabinet de praticienne en hypnose, à Lille. « C’est mon bébé cette entreprise, j’adore ce que je fais, s’enthousiasme-t-elle. Et ça a tout de suite très bien marché ! » En 2019, elle réalise 27 000 euros de chiffre d’affaires. « Là, mon chiffre… Je ris, mais j’en pleure en réalité. C’est dramatique, je suis à 3 000 euros sur les six derniers mois, et il faut encore déduire l’Urssaf. » 

Ses conférences et séances collectives, qui lui permettaient de renouveler sa clientèle, ont pris fin du jour au lendemain. Elle a pu bénéficier pendant trois mois du fonds de solidarité mis en place par l’Etat, une aide de 1 500 euros mensuels : « Sur le coup je me suis dit : on a de la chance d’être en France, d’être aidé, mais depuis l’été, c’est la cata… »

Pour payer le loyer de son appartement et celui de son cabinet, elle fait ponctuellement des surveillances d’examens, et sa mère lui a prêté de l’argent. « Comment je vais faire ? Je me pose la question tous les jours, ça impacte toute ma vie, mon sommeil… On espère toutes les semaines que le gouvernement débloque des aides, mais rien, y’a rien pour nous. Je n’aime pas quémander mais il nous faut du temps pour rebondir. Je suis au-dessous du seuil de pauvreté. Je voudrais pouvoir discuter avec quelqu’un du gouvernement, lui demander : vous vivez avec 300 euros par mois, vous ? »

« Les retraités éprouvent beaucoup de honte »

Les petits boulots et l’économie informelle ont disparu avec le confinement. A Blois, le groupe de jeunes mères africaines qui attend, ce 2 octobre, depuis une heure, la distribution de colis alimentaires organisée par le Secours populaire ne fait pas partie des habitués. « On ne les voit jamais en cette période, explique Danièle Royer, la directrice du centre. Elles bossent plutôt dans un atelier de confection de fleurs artificielles, en banlieue parisienne, pendant que d’autres femmes gardent leurs enfants. Mais cette année, l’atelier ne les a pas reprises. »

D’autres personnes, qui combinaient jusque-là revenus informels et aides sociales, patientent. Sylvie (le prénom a été modifié à sa demande), maman de cinq enfants, fait, avec son mari, le ménage dans les locaux de diverses entreprises, pour compléter leur RSA. « Des patrons ont réduit leurs heures à cause de la crise et préfèrent nettoyer en interne. Du coup, on gagne moins, mais comme on dépense 400 euros de fioul tous les deux mois, je préfère faire la queue pour de la nourriture que de voir mes gosses grelotter », explique Sylvie.

Jeunes et retraités ne sont pas épargnés. Dans la cuisine d’un ancien garage automobile de Saint-Brieuc où l’association du Secours populaire des Côtes-d’Armor assure quotidiennement la distribution alimentaire, son secrétaire général, Juan Pomarès, épluche les bilans d’activité : 8 500 « accueillis » en 2018 dans le département, 10 500 en 2019 et certainement 13 000 d’ici à fin 2020.

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Mais, depuis mars, les bénévoles notent la présence accrue de seniors. Dans ce département rural, où les revenus sont les plus bas de Bretagne, la pension de nombre de retraités ne leur suffit plus. « Ils éprouvent beaucoup de honte à franchir la porte d’une association caritative. Ils répètent : “Jamais je n’aurais pensé devoir venir ici après avoir travaillé toute ma vie” », confie Guénaëlle, bénéficiaire de 51 ans et bénévole assidue.

« Beaucoup ont repoussé leur venue ici en rognant sur les loisirs puis en sautant un repas par jour. Mais à un moment, il faut bien manger… », constate Régis Dumas, salarié de la structure briochine qui se prépare déjà à l’accueil de nouveaux seniors lorsque la production de leurs potager et poulailler ne leur permettra plus de subsister.

« Tsunami social »

A Toulouse et en Haute-Garonne s’abat un « tsunami social », selon les termes du président (PS) du conseil départemental, Georges Méric. Une nouvelle tranche de population subit les effets de la crise, les moins de 25 ans, qui ne peuvent pas bénéficier du revenu de solidarité active.

Au Secours populaire, les demandes d’aides financières ont augmenté de moitié depuis le printemps. « Ce sont surtout des étudiants qui ont perdu leurs petits boulots dans la restauration ou l’animation, et ne peuvent plus payer leurs factures », constate Houria Tareb, secrétaire générale départementale de l’association. Une permanence spéciale avait été mise en place dès 2017 pour ces publics, et 30 000 euros, soit un tiers du budget annuel, ont déjà été débloqués, depuis avril, pour les aider à payer des loyers ou l’électricité.

« Nous sentons une petite lassitude chez les bénévoles » : les associations au bord de l’épuisement humain et financier

La crise due au coronavirus fait croître leurs dépenses et diminuer dangereusement les stocks de nourriture et le nombre de bénévoles. 

Par Isabelle Rey-Lefebvre  Publié le 06 octobre 2020 à 12h34 – Mis à jour le 06 octobre 2020 à 13h37

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/06/nous-sentons-une-petite-lassitude-chez-les-benevoles-les-associations-au-bord-de-l-epuisement-humain-et-financier_6054958_3224.html

Distribution des Restos du cœur, à Orleans, le 26 mars 2020.
Distribution des Restos du cœur, à Orleans, le 26 mars 2020. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

L’engagement des salariés d’associations humanitaires comme de leurs bénévoles a peut-être approché ses limites dans cette crise inédite. « On s’est donné beaucoup de mal pour continuer les distributions de vivres, en se déplaçant chez les gens, en les livrant par la fenêtre par précaution sanitaire, raconte Sylvie Feige, responsable départementale des Restos du cœur dans le Territoire de Belfort. On espérait que cela ne durerait que quelques mois et nous sentons, aujourd’hui, une petite lassitude chez les bénévoles, récents ou anciens. Certains ne viennent plus et c’est à nous de les remobiliser. »

Au Samusocial à Lyon, Maud Bigot la directrice affirme de son côté que « le Covid[nous] a vraiment compliqué la tâche, nous ne pouvons plus distribuer les repas sur tables que nous proposions pour l’accueil de jour, et nos bénévoles les plus âgés se font rares. Ils évitent, par précaution, les contacts extérieurs ».

Le centre des Restos du cœur de Perrache, dans le 2e arrondissement de Lyon, sert chaque semaine 200 familles en paniers d’alimentation. Avant la crise, il pouvait compter sur une soixantaine de bénévoles : ils ne sont plus que vingt aujourd’hui. « Beaucoup, parmi les volontaires âgés, n’ont pas réapparu depuis le déconfinement, témoigne Michel Paillasson, 72 ans, son responsable. Et les jeunes qui nous aidaient le mardi soir pour la distribution ne sont pas revenus depuis la rentrée. »

« Nos militants âgés ne reviennent pas. Ils ont peut-être découvert qu’il y avait une vie ailleurs que dans nos permanences de consommateurs, suggère Jean-Yves Mano, président de l’association Consommation, logement, cadre de vie.

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Les bras manquent, les stocks à distribuer s’épuisent, l’argent ne rentre plus… « Si nous ne pouvons pas organiser notre collecte de denrées alimentaires dans les grandes surfaces, fin novembre nous serons en difficulté », s’alarme Laurence Champier, directrice générale de la Banque alimentaire.

Selon un bénévole des Restos du cœur lyonnais, les supermarchés bradent désormais, pour leur clientèle, les produits périssables aux dates limites de vente : « Ils nous donnent donc de moins en moins. Nous n’avons, par exemple, presque plus de viande ou de charcuterie. »

Dépenses en hausse, recettes en baisse

Les établissements médicaux et sociaux, centres d’hébergement, foyers de jeunes, établissements pour personnes âgées ou handicapées sont confrontés à un double défi : des dépenses en hausse, pour se doter d’équipements sanitaires et payer les heures supplémentaires ou les remplacements des personnels malades ou en quarantaine, et des recettes en baisse, faute de résidents.

« Notre enquête auprès de 1 700 associations gestionnaires fait ressortir que les surcoûts atteignent 27 millions d’euros, indique Jérôme Voiturier, directeur général de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (Uniopss), qui les fédère. Si l’on extrapole ce chiffre aux 35 000 associations de ce type, ce sont 400 millions d’euros qui font défaut. Soit quatre fois plus que l’aide du gouvernement inscrite dans le plan de relance. »

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Impayés de loyers : collectivités et bailleurs débloquent des fonds

En Seine-Saint-Denis, notamment, de nombreux locataires sont en difficulté et sans aide particulière de l’Etat. 

Par Isabelle Rey-Lefebvre  Publié le 30 juin 2020 à 10h21 – Mis à jour le 01 juillet 2020 à 11h43

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/30/impayes-de-loyers-collectivites-et-bailleurs-debloquent-des-fonds_6044676_3224.html

Le « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron, prononcé plusieurs fois dans son allocution du 12 mars, pour caractériser l’effort de l’Etat destiné à amortir les conséquences de la crise sanitaire, est-il toujours de mise ? Les cordons de la bourse nationale se resserrent. Le gouvernement fait aujourd’hui la sourde oreille aux demandes répétées, notamment de la Fondation Abbé Pierre, de créer un fonds d’aide à la quittance pour les locataires en difficulté.

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Les impayés de loyers et de charges sont heureusement loin d’être généralisés et restent circonscrits, en France, à quelques zones. A Marseille, par exemple, et bien sûr dans le département le plus pauvre de France, la Seine-Saint-Denis : « Notre département est l’un des plus durement touchés par l’épidémie et son impact sur l’économie, rappelle Stéphane Troussel, président du conseil départemental. Nous avons donc débloqué, ce 30 juin, un fonds de 2 millions d’euros, pouvant être porté à 4 millions d’euros grâce à l’effort de notre office HLM, Seine-Saint-Denis Habitat, et de la Caisse d’allocations familiales, pour aider les ménages qui subissent des baisses de revenus à payer leurs charges de logement : crédit, loyer dans le parc social ou privé, factures d’eau, d’électricité… C’est un outil préventif d’urgence qui pallie l’inaction du gouvernement, pour éviter le surendettement et écarter tout risque d’expulsion à environ 8 000 familles, à concurrence de 480 euros chacune. »

Aides d’urgence

Seine-Saint-Denis Habitat, à la tête de 32 000 logements, déplore à lui seul une hausse de 13 % à 18 % des impayés, soit plus de 5 000 familles en difficulté. Cette aide exceptionnelle n’est pas automatique, car elle pourrait créer un effet d’aubaine. Elle est réservée aux familles qui gagnent moins d’un smic et demi par mois – 1 320 euros pour une personne seule ; 2 152 euros pour un couple ; 2 820 euros pour une famille de trois personnes – qui devront démontrer que leurs ressources ont, en raison du confinement, diminué d’au moins 20 % ou que leur taux d’effort pour assurer le poste logement dépasse 30 % des revenus d’avant le confinement ou 40 % pendant. En pratique, c’est le fonds de solidarité logement, géré par le département, qui examinera les demandess Lire aussi  L’inquiétante surmortalité en Seine-Saint-Denis : « Tous ceux qui vont au front et se mettent en danger, ce sont des habitants du 93 »

D’autres initiatives germent. Rennes Métropole compte aussi renflouer son fonds de solidarité logement afin d’aider les locataires. Action Logement (ex-1 % logement) ouvre également, mardi 30 juin, une aide d’urgence dotée de 100 millions d’euros pour les salariés de tous statuts (CDD, CDI ou intérim) locataires du parc privé ou public. En cas de difficulté pour honorer leur quittance, ils pourront percevoir une aide de 150 euros, renouvelable une fois. Le soutien envisagé à l’origine par Action Logement était plus conséquent, de 200 à 400 euros plus un éventuel prêt de 3 000 euros, mais les deux représentants du ministère des finances siégeant à son conseil d’administration s’y sont farouchement opposés.

Plusieurs bailleurs sociaux, comme Paris Habitat ou Seqens, proposent d’ores et déjà à leurs locataires en difficulté de reporter, par exemple, la régularisation des charges. Mais ce que de grands organismes à vocation sociale sont en mesure de proposer n’est pas à la portée des petits propriétaires, et l’inquiétude est donc plus forte du côté des locataires du secteur privé. « Nous demandons à l’Etat d’au moins prolonger la trêve hivernale qui suspend les expulsions et de revenir sur les baisses d’aides personnalisées au logement [APL] qui ont, depuis deux ans, privé les locataires et les bailleurs sociaux de plusieurs milliards d’euros dont ils auraient bien besoin dans la période », insiste Stéphane Troussel.

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L’inquiétante montée des loyers impayés en France

La France n’a pas créé de fonds d’urgence pendant la crise sanitaire, ni instauré de moratoire sur les loyers, comme certains voisins. 

Par Isabelle Rey-Lefebvre  Publié le 22 mai 2020 à 01h42 – Mis à jour le 22 mai 2020 à 10h39

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/22/impayes-de-loyers-les-difficiles-arbitrages-du-gouvernement_6040376_3224.html

A Marseille, en 2017.
A Marseille, en 2017. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Les signaux d’alerte sur les difficultés de paiement des loyers d’habitation, dans le secteur privé comme dans le social, se multiplient. La ligne de téléphone « SOS Loyers impayés » des agences départementales d’information sur le logement a, en avril, reçu près de 4 000 appels – soit deux fois plus qu’en janvier – et 63 % d’entre eux concernaient la situation économique des locataires. En Seine-Saint-Denis, par exemple, deux tiers des appelants étaient des locataires du parc privé.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Avec la crise du coronavirus, des locataires en difficulté pour payer leur loyer

A la Fédération nationale de l’immobilier (Fnaim), dont les adhérents gèrent 1,4 million de logements locatifs dans la France entière, l’inquiétude monte dans un quart des départements. Mais quatre sont plus touchés que les autres : les Bouches-du-Rhône, singulièrement Marseille, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et le Nord. Les incidents de paiement y dépassent 10 % et vont jusqu’à 20 % ou 25 % des loyers appelés. « Je ne parlerais pas d’impayés, plutôt de retards même si certains signes laissent craindre plus grave », analyse Jean-Marc Torrollion, président de la Fnaim.

Dans le seul secteur social, le taux d’impayés est passé de 4 %, en temps ordinaire, à 4,8 % en avril, selon Marianne Louis, secrétaire générale de l’Union sociale pour l’habitat, qui regroupe les 600 organismes HLM à la tête de 4,5 millions de logements. « Et ce sont tout de même 200 millions d’euros de moins dans nos caisses, déplore-t-elle. Nous pouvons gérer la situation avec des mesures internes de report, de lissage, mais si cela devient structurel, durable, nous ne savons pas y remédier et l’Etat devra nous aider, par exemple en revalorisant les Aides personnalisées au logement [APL], sous-indexées ces dernières années. »

Chômage de longue durée

La Fédération des associations et des acteurs pour la promotion et l’insertion par le logement (Fapil), qui accueille et accompagne, dans le parc privé, en pension ou en foyer, 35 000 ménages en difficulté a, elle, constaté que sur un échantillon de près de 8 000 logements, les incidents de paiement augmentaient, en avril, de près de 49 % par rapport au mois précédent. « Nous avons été étonnés de cette hausse spectaculaire dans la mesure où la moitié de nos locataires sont aux minima sociaux et nous pensions qu’ils ne subiraient pas de baisse de ressources, explique Sébastien Cuny, délégué général de la Fapil. Mais la hausse de leurs dépenses, la perte des petits boulots, l’absence de pourboires, expliquent cette aggravation », détaille M. Cuny.

Tous les bailleurs redoutent, en juin ou juillet, un basculement vers le chômage de longue durée d’une bonne part des 8 millions de salariés actuellement en chômage partiel et que, parmi les 3 millions de travailleurs indépendants, beaucoup ne retrouvent pas un niveau d’activité et de ressources suffisant, sans oublier le sort des 256 000 intermittents du spectacle. Les enjeux économiques sont de taille puisque les locataires de France, tous secteurs confondus, versent 60 milliards d’euros de loyers et qu’un taux d’impayés qui passerait de 2 % à 4 % signifierait 1,2 milliard d’euros de recette annuelle en moins pour les bailleurs.

Le gouvernement ne veut pas, pour le moment, envisager de moratoire sur les loyers comme certains voisins européens le pratiquent. A Lisbonne, par exemple, 24 000 ménages ont vu leurs loyers d’avril à juin suspendus, et un délai accordé jusqu’au 1er janvier 2022 pour les rembourser sans frais ni pénalité. En Allemagne, les propriétaires ne peuvent pas lancer de procédure d’expulsion à l’encontre d’un locataire qui n’aurait pas honoré sa quittance entre le 1er avril et le 30 juin et qui bénéficie d’un délai de deux ans, jusqu’au 30 juin 2022, pour la rembourser.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Coronavirus : au Portugal « nous ne savons pas si cela durera un, deux, ou trois mois »

Pour le moment, la seule mesure mise en œuvre par le gouvernement français est la prolongation de la trêve hivernale jusqu’au 10 juillet, qui suspend donc l’exécution des expulsions déjà ordonnées par la justice mais n’empêche pas les bailleurs de réclamer leurs loyers et de lancer des procédures qui pourraient aboutir à des vagues d’expulsions futures.

Crainte d’un « effet d’aubaine massif »

« Il faut absolument créer un fonds national d’aide à la quittance », réclament, en chœur, Sébastien Cuny et Manuel Domergue, de la Fondation Abbé-Pierre qui observe que « pour 2,7 millions de ménages, le loyer pèse plus de 35 % de leurs revenus, leur laissant, pour vivre, moins de 650 euros par mois et par unité de consommation ».

Julien Denormandie, ministre du logement, a suggéré que les locataires à la recherche d’une aide frappent à la porte des Fonds de solidarité logement (FSL), dans chaque département ou dans les grandes intercommunalités, globalement dotés de 350 millions d’euros et qui subissent, depuis 2015, une baisse constante de la contribution de l’Etat. « Les FSL sont d’ores et déjà sous-dotés, difficiles à mobiliser, hétérogènes d’un département à l’autre et pas du tout dimensionnés à une hausse des impayés, constate M. Domergue. Pour éviter la spirale de l’endettement et de l’expulsion, pourquoi ne pas attribuer des aides individualisées durant quelques mois ? », suggère-t-il.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Loyers d’habitation : le gouvernement veut mobiliser les départements

Pour trouver les 200 à 500 millions d’euros nécessaires, les idées ne manquent pas, comme solliciter Action Logement (le 1 % logement des entreprises) qui pourrait, par exemple, débloquer une aide d’environ 150 euros par ménage et par mois, pendant trois mois, ou accorder des prêts à hauteur de 3 000 euros pour traiter les cas les plus urgents… Mais, jusqu’ici, Bercy et Matignon s’y refusent, craignant « un effet d’aubaine massif ». Autre idée : mobiliser les dépôts de garantie des locataires, soit 4 milliards d’euros dans le secteur privé, 1,7 milliard d’euros dans le public, et les regrouper dans un fonds éventuellement géré par la Caisse des dépôts et consignations.

A plus long terme et selon une suggestion du député du Val-d’Oise (Ecologie Démocratie Solidarité, ex-La République en marche), Aurélien Taché, pourrait être rendue obligatoire une assurance de loyers impayés.

Isabelle Rey-Lefebvre

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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