Publié le 08/10/2020
Prix Nobel de Chimie : la fierté française est-elle déplacée autour de la récompense d’Emmanuelle Charpentier ?

Paris, le jeudi 8 octobre 2020 – « Mes plus sincères félicitations à Emmanuelle Charpentier qui se voit décerner le Prix Nobel de Chimie avec Jennifer A. Doudna pour leurs travaux sur les ciseaux moléculaires. Une immense fierté pour l’ensemble de notre recherche et pour la chimie française » a annoncé en début d’après-midi la ministre de la Recherche, Frédérique Vidal.
Une technique révolutionnaire
Hier, l’heure était à la fierté patriotique, quand en fin de matinée, les membres de l’Académie royale des sciences de Suède ont annoncé que le Prix Nobel de chimie était attribué à la française Emmanuelle Charpentier et à l’américaine Jennifer A. Doudna pour leur « développement d’une méthode d’édition du génome ». La récompense n’est pas tout à fait une surprise : depuis plusieurs années déjà, les deux chercheuses sont pressenties pour être saluées par le Prix Nobel, même si les paris prédisaient plutôt qu’elles recevraient celui de médecine. Bien qu’elle ne soit pas totalement indemne de discussions dans la sphère scientifique, en raison de l’existence de limites quant à sa spécificité, la méthode d’édition du génome, appelée parfois « technique des ciseaux moléculaires », mise au point par les deux scientifiques est en effet considérée comme « révolutionnaire».
Un jeu d’enfant
En collaboration avec l’équipe de Jennifer Doudna (université de Berkeley), Emmanuelle Charpentier, a en 2011, époque à laquelle elle travaillait déjà pour l’institut Max Planck en Allemagne (dont elle dirige aujourd’hui le Centre de recherche pour la science des pathogènes), « mis en évidence un nouveau mécanisme moléculaire ARN-dépendant impliquant le système immunitaire bactérien CRISPR-Cas ». « Son laboratoire a démontré que le système CRISPR Cas est actif dans l’acquisition de gènes de virulence en interférant avec le maintien de phages envahisseurs porteurs de ces gènes modulant ainsi la diversité du potentiel de virulence des bactéries pathogènes. Emmanuelle Charpentier a montré que la maturation du CRISPR-RNA requiert une seconde molécule d’ARN, un ARN guide, le tracRNA, et une protéine associée au système CRISPR, Cas9. Cette étude a été à la base d’une technique maintenant appelée CRISPR-Cas9 qui permet de réaliser des mutations et autres manipulations dans les génomes de mammifères et de plantes » avait décrit l’Académie des sciences française au moment de lui remettre le Prix Jean-Pierre Lecoq en 2014. Cette technique adoptée en très peu de temps par les équipes de chercheurs du monde entier a contribué à considérablement simplifier les méthodes de modification d’un gène dans une cellule, les rendant quasiment aussi accessibles qu’un « jeu d’enfant » avait observé, enthousiaste, la Fondation Louis-Jeantet qui lui remettait à son tour un prix l’année suivante.
Une probabilité faible de trouver le même appui et les mêmes financements en France
La réception de ces différents prix est une occasion pour Emmanuelle Charpentier de retrouver pour quelques heures la France qu’elle a quittée en 1995 après l’obtention de son doctorat de microbiologie à l’Université Pierre et Marie Curie (devenue Sorbonne Université). Après être passé par New York (à la New York University Langone Medical Center et au Skirball Institute of Biomolecular Medicine), Memphis (au Saint Jude Children’s Research Hospital) et Vienne (Max F. Perutz Laboratories of the University of Vienna), Emmanuelle Charpentier aurait pu vouloir retrouver la France. Cependant, « la direction de Pasteur n’a pas su faire une proposition à la hauteur de ses qualités » avait commenté sobrement dans Le Monde il y a quelques années Patrice Courvalin, bactériologiste qui fut son directeur de thèse. « La santé de la recherche en France, comme dans d’autres pays européens, n’est pas au mieux et je suis touchée, voire déprimée, lorsque j’en discute avec mes collègues français. Je ne sais pas si, étant donné le contexte, j’aurais pu mener à bien le projet CRISPR-Cas9 en France. Si j’avais fait une demande de financement, il est probable que l’Agence nationale de la recherche n’aurait pas alloué de fonds à mon projet. On parle de fuite des scientifiques, les fameux « cerveaux », mais il y a un nombre incroyable d’excellents chercheurs qui n’ont pas quitté la France » avait de son côté observé quelques temps plus tard Emmanuelle Charpentier. Hier, alors que les médias français se pressaient autour d’elle, son discours n’avait guère changé : « Les moyens financiers que j’ai à Berlin, à l’Institut Max-Planck, je ne les aurais certainement pas en France », a-t-elle confié sur RTL. Outre la question des moyens, beaucoup ont également signalé les nombreux blocages réglementaires, voire éthiques, existant en France, particulièrement prégnants face à des recherches telles celles conduites par Emmanuelle Charpentier (les lois actuelles empêchent par exemple l’utilisation en France des techniques d’édition du génome en agriculture). Enfin, la souplesse des organisations est également un élément important ; alors que beaucoup ont évoqué le caractère « d’entrepreneur » d’Emmanuelle Charpentier qui a su façonner de manière indépendante son laboratoire au sein de l’institut Max Planck.
La loi de l’attractivité
Emmanuelle Charpentier est loin d’être la seule à tenir ce discours sur la recherche française. Les dénonciations se sont multipliées ces dernières années pour déplorer les très nombreux freins existant et la forme de désespoir qui étreint les jeunes français tentés par la recherche. Pourtant, peut-être en partie parce qu’en dépit de la faiblesse des moyens, les laboratoires français connaissent dans de nombreux domaines des résultats importants, le gouvernement veut continuer à croire en « l’attractivité » de notre recherche. Ainsi, le Premier ministre, Jean Castex n’a-t-il pas hésité à lancer hier sur Twitter que ce Prix Nobel consacrait « l’attractivité internationale » de la recherche Française. Plus lucide, Emmanuel Macron a pour sa part relevé : « La France a tous les talents en recherche fondamentale mais elle doit savoir les retenir et les faire fructifier ». Sans doute faudra-t-il pour cela commencer (avant de multiples autres champs) par une véritable réflexion sur les rémunérations. Aujourd’hui, un maître de conférence perçoit en France une rémunération brute qui varie entre 2 146,20 euros (premier échelon maître de conférence) et 3 865 euros (cinquième échelon maître de conférence hors classe, après cinq ans). Le grade équivalent aux Etats-Unis, l’Associate professor, perçoit une rémunération moyenne de 5 825,91 euros par mois (des différences importantes existent cependant en fonction des universités).
Aurélie Haroche