« Face au coronavirus, un égarement collectif »
CHRONIQUE
Françoise Fressoz – Editorialiste au « Monde »
Personne n’était prêt à admettre que la démocratie, soumise pendant quatre mois au régime de l’état d’urgence sanitaire, accepte de s’y laisser enfermer plus longtemps. On peut simplement déplorer que le principe de responsabilité n’ait pas davantage accompagné ce retour à la vie.
Publié le 06 octobre 2020 à 03h54 – Mis à jour le 06 octobre 2020 à 17h54 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. « Nous sommes en guerre », avait lancé, le 16 mars, Emmanuel Macron aux Français avant de décréter le confinement qui allait immobiliser le pays durant deux longs mois. A six reprises, le chef de l’Etat avait martelé cette phrase inspirée de Clemenceau et, sur le moment, beaucoup l’avaient jugée grandiloquente. Quel rapport pouvait-il bien exister entre la Grande Guerre et l’épidémie liée au coronavirus ? Sept mois plus tard, la réponse est là sous nos yeux, la guerre dure, et personne ne sait quand elle s’arrêtera. Certes, d’incontestables progrès ont été réalisés dans la connaissance du virus, son dépistage et le traitement des symptômes liés à la maladie, mais tant qu’un vaccin ne sera pas trouvé, les gouvernants seront à la merci d’un ennemi invisible qui, après avoir tué plus d’un million de personnes à travers le monde, continue de les faire tourner en bourrique.Lire aussi Coronavirus : bars, fêtes, piscines… quelles restrictions dans votre ville ou département ?
La durée de la guerre justifiait l’appel à la « mobilisation générale » que le président de la République avait alors lancé. Mais pourquoi diable avoir baissé la garde au cœur de l’été ? Pourquoi ne pas avoir multiplié les alertes de précaution ? Pourquoi avoir laissé croire qu’en testant et en isolant on vaincrait ? La légèreté est manifeste. Elle s’apparente à un égarement collectif. « Tout le monde a cru que c’était fini, notamment les jeunes qui ont voulu retrouver et fêter la vie », a reconnu François Bayrou, le président du MoDem, dimanche 4 octobre, sur France Inter. Le constat d’une démobilisation psychologique trop hâtive hante plusieurs ministres qui se demandent si l’erreur pourra être rattrapée car, depuis la rentrée, le gouvernement donne l’impression de courir derrière la crise sanitaire avec, pour conséquence, une recrudescence de la défiance. Dans le dernier sondage Odoxa-Dentsu Consulting, les trois quarts des Français estiment que le gouvernement ne prend pas les bonnes mesures et, dans le baromètre IFOP/Paris Match, la cote de popularité du premier ministre chute de 9 points, à 46 %.
« Décisions difficiles »
Avant de remplacer Edouard Philippe à Matignon, Jean Castex avait pourtant réussi une première : le déconfinement différencié, un quasi-sans-faute. Mais c’est précisément le contraste entre cette phase de gestion délicate mais bien maîtrisée et l’improvisation du mois de septembre qui nourrit le sentiment que quelque chose a déraillé pendant l’été. « Il faut rétablir la confiance ! », clame le chef du gouvernement à la fin du mois d’août en mettant en avant le plan de relance de 100 milliards d’euros. L’argument invoqué est que la crise économique et sociale se révélera beaucoup plus mortelle que la crise sanitaire si les Français ne se remettent pas très vite à travailler et consommer. La montagne de milliards annoncée est présentée comme l’antidote au poison du confinement. Elle est symboliquement érigée en rempart contre la maladie. Cependant, personne n’est dupe car tout de suite le virus se rappelle au bon souvenir de l’exécutif, qui doit constamment jongler entre deux priorités : la santé des Français et celle de l’économie.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid- 19 : sur la piste des futurs traitements
Un premier signe de tension apparaît lorsque Emmanuel Macron refuse de suivre, dans la première quinzaine de septembre, les recommandations du conseil scientifique qui, telle Cassandre, annonce le retour aux « décisions difficiles ». Une seconde friction oppose, le 23 septembre, le gouvernement aux élus marseillais qui, rétifs à toute mesure coercitive, se voient imposer la fermeture provisoire des bars et restaurants pour éviter la saturation des services de réanimation. De droite comme de gauche, tous clament, contre l’évidence, que l’épidémie est sous contrôle et que Paris joue sur la peur pour régler une fois de plus son compte à Marseille. La ville, depuis, envisage de se doter de son propre conseil scientifique.
Mesures coercitives
La France n’est évidemment pas le seul pays à connaître une réactivation de l’épidémie. Presque tous y sont confrontés, mais elle est l’un de ceux où le manque de confiance envers les gouvernants est le plus fort et où les frictions entre l’Etat et les collectivités locales sont les plus manifestes. L’expérimentation d’une gestion plus déconcentrée de l’épidémie sur un territoire désormais divisé en quatre zones selon le niveau du risque devait permettre de resserrer le lien distendu entre le pouvoir central et les élus locaux. Elle a, au contraire, mis en exergue l’impossibilité de parvenir à des décisions assumées collectivement. Les maires des grandes villes classées en zone d’alerte maximale ont tous tendance à s’ériger en porte-parole des nombreuses professions en détresse, à charge pour le gouvernement d’assumer seul la responsabilité des fermetures d’établissements qu’il juge nécessaire.
Les élus ne sont pas seuls en cause. La crise sanitaire met en jeu, sur le long terme, l’acceptabilité collective de mesures coercitives. Personne n’aurait juré que les Français, au tempérament frondeur, accepteraient sans rechigner, entre mars et mai, deux longs mois de confinement aux effets délétères. C’est pour compenser ces longues semaines d’enfermement que la chape a été largement ouverte ensuite. Il fallait que les jeunes vivent, fassent la fête durant l’été en compensation du sacrifice consenti aux anciens, eux qui sont le plus souvent asymptomatiques.
Personne n’était prêt à admettre que la démocratie, soumise pendant quatre mois, de mars à juillet, au régime éprouvant de l’état d’urgence sanitaire, accepte de s’y laisser enfermer plus longtemps. Il fallait de nouveau et autant que possible faire vivre les libertés publiques. La cause n’est pas discutable. On peut simplement déplorer que le principe de responsabilité n’ait pas davantage accompagné ce retour à la vie, car la guerre, elle, est toujours là.