« La finance est en train de se saisir de la question du développement durable »
TRIBUNE
Pascal Nguyen – Professeur à l’Université de Montpellier, ancien directeur de la faculté et de la recherche en management à l’Université catholique de Lyon
Le professeur de gestion Pascal Nguyen observe, dans une tribune au « Monde », la chute des investissements dans le secteur des énergies fossiles et la montée parallèle des fonds de l’investissement socialement responsable
Publié aujourd’hui à 05h45
Tribune. Chaque année, le thermomètre monte d’un degré et les incendies de forêts se font un peu plus dévastateurs. Si certains hommes politiques, à commencer par l’actuel président américain, refusent toujours d’admettre la réalité du changement climatique, ce n’est plus le cas des investisseurs. Les marchés financiers ont pris la mesure du problème. Les évolutions contrastées au sein du secteur de l’énergie en sont l’illustration. La finance est en train de se saisir de la question du développement durable.
Parmi les producteurs d’électricité, il y a d’un côté ceux qui ont fait le choix de se rallier aux énergies renouvelables, et de l’autre ceux qui hésitent à abandonner leur mode de production traditionnel. Les marchés ne se sont pas fait prier pour déclarer les vainqueurs. A ce jeu, l’allemand RWE et l’espagnol Iberdrola sont en progression d’environ 20 % depuis le début de l’année, tandis que leurs concurrents français Engie et EDF sont à la traîne, avec des baisses allant jusqu’à 25 %.
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La déroute des producteurs de charbon est encore plus spectaculaire. En Australie, premier pays exportateur de charbon au monde, les deux principales sociétés minières spécialisées dans ce secteur sont en forte baisse. Yancoal est en recul de 30 % depuis janvier. Pour Whitehaven, la chute atteint 50 %. Même aux Etats-Unis, la situation n’est guère meilleure. Le principal producteur de charbon, Peabody, est dans la tourmente. Après une faillite opportune en 2016 dans le but d’échapper à des poursuites judiciaires, la société avait fait son grand retour en bourse… avant d’entamer sa descente aux enfers et de perdre près de 95 % de sa valeur.
La défiance des investisseurs à l’égard du charbon
Visiblement, les investisseurs ne tiennent plus à détenir ce genre d’actifs. Le risque est que l’exploitation des réserves existantes soit abandonnée, comme c’est le cas avec certains producteurs de pétrole de schiste qui ont dû reboucher leurs puits en attendant des jours meilleurs qui ne viendront peut-être jamais.
Ce risque explique la réticence des banques à financer l’ouverture de nouvelles mines. Le groupe Adani en a fait l’expérience au moment de lancer l’exploitation en Australie de ce qui aurait été la plus grosse mine de charbon au monde. Malgré les exhortations du gouvernement de Canberra, les grandes banques du pays ont préféré se désister, obligeant Adani à revoir fortement à la baisse ses objectifs initiaux.
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La défiance des investisseurs à l’égard du charbon peut facilement se comprendre. Les progrès technologiques ont rendu l’énergie solaire nettement moins chère et beaucoup plus fiable qu’il y a quelques années. Le rendement énergétique des panneaux solaires a considérablement augmenté tandis que leur coût a baissé de plus de 90 %. Les problèmes de fiabilité liés aux caprices de la météo sont quant à eux peu à peu résolus par la mise au point de batteries plus performantes et moins chères.
Engouement pour l’investissement socialement responsable
A présent, beaucoup d’électriciens préfèrent le solaire aux centrales à charbon ou même au gaz naturel. Produire une énergie renouvelable à un prix abordable est en voie de devenir une réalité. Dès lors, il n’est pas surprenant que des firmes comme Tesla flambent en bourse. Car la société d’Elon Musk est présente sur ce segment, mais aussi sur celui de la mobilité durable.
De façon plus large, l’engouement pour l’investissement socialement responsable (ISR) ne fait que commencer. Jusque-là, les investisseurs ont vu leurs bonnes intentions contrariées par une offre de produits de placement peu lisible. Mais les choses évoluent et les premiers résultats sont plus qu’encourageants.
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Lorsque la société Morningstar a modifié son système de notation concernant plus de 20 000 fonds communs de placement afin de mieux traduire leur degré de soutenabilité, les particuliers se sont détournés des fonds les moins bien classés au profit de ceux ayant reçu les meilleures notes (« Do investors value sustainability ? A natural experiment examining ranking and fund flows », Samuel Hartzmark et Abigaël Sussman, Journal of Finance n° 74/6, 2019). Les investisseurs sont également prêts à accepter une rentabilité plus faible afin de soutenir les entreprises agissant de façon plus responsable (« Impact investing »,Brad Barber, Adair Morse, Ayako Yasuda, Journal of Financial Economics, 17 juillet 2020).
Investir de manière plus responsable
En vérité, l’ISR semble offrir de meilleurs rendements. Le risque est également plus faible, surtout lorsque les marchés sont chahutés. La crise sanitaire actuelle vient renforcer ce constat. Pendant la tempête du mois de mars, les entreprises les plus socialement responsables ont mieux résisté au plongeon des marchés. Leurs résultats financiers au premier trimestre ont été meilleurs que ceux de leurs concurrents (« Resiliency of environmental and social stocks : An analysis of the exogenous COVID-19 market crash », Rui Albuquerque, Yrjo Koskinen, Shuai Yang et Chendi Zhang, Review of Corporate Finance Studies, 7 juillet 2020).
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La théorie suggère qu’avec des clients plus fidèles et des salariés plus engagés, ces entreprises disposent d’une sorte d’assurance. Elles sont également mieux préparées à affronter les changements à venir. Cette performance ne fera qu’accentuer l’attrait de l’ISR. Blackrock, le géant de la gestion d’actifs avec plus de 10 000 milliards de dollars d’actifs en portefeuille, a parfaitement senti le vent tourner. En janvier, son président Larry Fink déclarait qu’il était temps d’investir de manière plus responsable et que sa société allait y contribuer en proposant une gamme plus étoffée de produits d’épargne orientés vers le développement durable, mais aussi en agissant plus activement par ses droits de vote pour que les entreprises s’y attellent sérieusement.
Il était temps que la finance s’attaque au problème du développement durable. Vu les prouesses qu’elle a déjà accomplies, comme par exemple la croissance fulgurante des géants de l’économie numérique, il est presque certain qu’elle saura répondre à ce nouveau défi. Elle dispose à travers l’ISR d’un outil de sélection puissant et d’une force de frappe de près de 30 000 milliards de dollars, selon la Global Sustainable Investment Alliance, qui est appelée encore à s’accroître.
Avec une information plus fine concernant les pratiques durables des entreprises et un meilleur fléchage des fonds d’investissement, on peut penser que les flux financiers iront plus vite et plus massivement soutenir les entreprises les plus socialement responsables, tandis que les autres auront un choix simple : améliorer leurs pratiques en matière de durabilité, ou périr asphyxiées par manque de financements.
Pascal Nguyen enseigne la théorie financière, la gestion de portefeuilles et la finance d’entreprise.
Pascal Nguyen(Professeur à l’Université de Montpellier, ancien directeur de la faculté et de la recherche en management à l’Université catholique de Lyon)