Les chiffres sur la pandémie de Covid-19 ont un intérêt, mais ils n’expliquent pas tout
La place prise par les chiffres, parfois qualifiés d’« anxiogènes », pose question. S’il est tentant de se penser épidémiologiste, l’analyse de la situation n’est pas aussi simple qu’on peut le croire.
Par Adrien Sénécat Publié le 02 octobre 2020 à 06h30 – Mis à jour le 05 octobre 2020 à 20h47
Analyse. Dans la vie au rythme de l’épidémie de Covid-19, un nouveau rendez-vous du soir a remplacé la météo quotidienne. Impossible d’échapper à ces chiffres, ces courbes et ces cartes de France en couleurs diffusées par Santé publique France (SPF), qui compile les dernières données sur l’évolution de la situation sanitaire.
Analyse. Dans la vie au rythme de l’épidémie de Covid-19, un nouveau rendez-vous du soir a remplacé la météo quotidienne. Impossible d’échapper à ces chiffres, ces courbes et ces cartes de France en couleurs diffusées par Santé publique France (SPF), qui compile les dernières données sur l’évolution de la situation sanitaire.
On s’inquiète de lire au réveil que le nombre de cas a « dépassé la barre des 10 000 » sur une journée. Puis on relativise en écoutant à la radio un épidémiologiste qui dénonce un discours ambiant « anxiogène » selon lui, parce qu’à cette date, le coronavirus SARS-CoV-2 tue peu dans le pays. Mais on est pris d’un doute en lisant une série de Tweet qui annonce au contraire, graphiques à l’appui, que le pire est à venir. Et on finit par ne plus savoir qui croire entre ceux qui s’alarment d’une progression « exponentielle » du virus et ceux qui rétorquent que la « deuxième vague » s’essouffle déjà.
Derrière ces querelles de chiffres, la place prise par les indicateurs quotidiens dans le débat public pose question. S’il peut être tentant de s’improviser épidémiologiste, l’analyse de la situation n’est pas aussi simple qu’on peut le croire. Le nombre de « cas confirmés » de Covid-19, qui est depuis le cœur de l’été la donnée la plus commentée en France, l’illustre bien. Il s’agit du nombre de personnes qui ont subi un test dont le résultat s’est avéré positif. Ce qui dépend fortement de la politique de dépistage, c’est-à-dire de la population que l’on teste et du nombre d’analyses pratiquées.
« On ne peut souvent pas directement comparer le nombre de cas confirmés entre différents pays, ou même à l’intérieur du même pays à différentes périodes »
C’est pourquoi on ne peut souvent pas directement comparer le nombre de cas confirmés entre différents pays, ou même à l’intérieur du même pays à différentes périodes. Par exemple, la « barre des 10 000 nouveaux cas journaliers » de Covid-19 a été dépassée pour la première fois en septembre en France, mais cela ne veut pas dire qu’il y avait plus de personnes infectées par le virus qu’au printemps. Si seuls quelques milliers de cas étaient détectés à l’époque, des études rétrospectives de l’Institut Pasteur et de Santé publique France ont estimé qu’en réalité, plus de 100 000 personnes étaient infectées chaque jour au début du confinement.
Les « clusters », partie émergée de l’iceberg
Autre exemple : celui des « clusters », c’est-à-dire les foyers épidémiques impliquant au moins trois cas confirmés recensés en moins de sept jours. Certes, leur étude peut avoir un intérêt pour tenter de retracer et de prévenir la circulation du virus. Elle attire notamment l’attention sur les rassemblements familiaux, les entreprises ou le milieu scolaire et universitaire. Mais ce thermomètre n’est que très partiel : plus de neuf cas confirmés sur dix n’étaient pas reliés à des clusters à la mi-septembre, selon le point épidémiologique de SPF publié le 24 septembre. Les foyers identifiés ne sont donc que la (petite) partie émergée de l’iceberg. Dans la grande majorité des cas, on ne sait pas aujourd’hui expliquer où et quand le patient a pu être infecté par le virus.
Une trop grande attention sur les chiffres quotidiens dans le débat pose aussi le risque de formuler des analyses à courte vue. A la fin du mois d’août, les spéculations allaient bon train concernant une possible baisse de la dangerosité du coronavirus SARS-CoV-2. Cette piste était censée, pour certains, expliquer le fait que le nombre de cas confirmés de Covid-19 était alors en hausse, alors que le bilan humain de l’épidémie stagnait. Sauf que le nombre d’admissions à l’hôpital, y compris dans les services de réanimation, et le nombre de morts liées à la pandémie ont augmenté depuis – sans atteindre, à ce stade, les niveaux observés au printemps. Et malgré des soubresauts d’un jour à l’autre, cette tendance est indéniable avec un peu de recul, en prenant les chiffres hebdomadaires par exemple.
Bon nombre de spécialistes insistent également sur le fait qu’il y a un décalage de quelques semaines entre le moment des contaminations et leurs conséquences les plus sévères. Le paradoxe étant qu’il vaut mieux agir avant de voir les courbes s’envoler, mais qu’il est difficile de justifier des décisions prises tant que la menace est peu visible dans les courbes.
Une multitude d’autres facteurs en jeu
Aussi utiles qu’ils soient, les chiffres ne rendent pas plus compte d’une multitude d’autres facteurs qui entrent en jeu. L’un d’entre eux concerne la gestion des équipes hospitalières, déjà fortement éprouvées au printemps. Pour faire face à l’épidémie, « il faut avoir du personnel rompu à la prise en charge de malades graves en réanimation. Le personnel, il est fatigué », s’inquiétait ainsi sur France 5, le 11 septembre, Bertrand Guidet, chef du service de réanimation à l’hôpital Saint-Antoine à Paris.
Autre inquiétude : qu’un éventuel nouvel afflux de patients atteints du Covid-19 dans les hôpitaux intervienne à un moment où ces derniers seraient également mis à contribution par une forte épidémie de grippe, ou d’autres types de pathologies saisonnières. D’où les espoirs placés dans la campagne de vaccination contre la grippe dans les semaines qui viennent.
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Si les chiffres quotidiens donnent une idée de la pression exercée par l’épidémie au niveau national (ou local lorsque l’on en consulte le détail), ils ne mettent pas directement en évidence le fait que certains hôpitaux doivent déjà ouvrir des lits supplémentaires, comme à Marseille. Pas plus qu’ils ne chiffrent les effets collatéraux des perturbations liées à la crise (déprogrammation d’interventions hospitalières, perturbations dans le suivi de certains patients…). C’est aussi cette possible catastrophe, difficile à chiffrer, que redoutent les personnels hospitaliers en cas de «deuxième vague » comparable à celle du printemps.
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Comment interpréter les données chiffrées sur le Covid-19
La communication inédite sur les chiffres de la pandémie doit être interrogée au regard des multiples conséquences de la crise sanitaire.
Par Delphine Roucaute Publié aujourd’hui à 09h33

Il n’y a jamais eu autant de données pour documenter en temps réel une crise sanitaire, elle-même inédite par son ampleur. Les indicateurs tels que le taux d’incidence, le taux de positivité et le taux de reproduction ont fait irruption depuis quelques mois dans le quotidien des Français à travers les points épidémiologiques de Santé publique France (SPF).Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : les données incomplètes de Santé publique France compliquent le suivi de l’épidémie
Alors que les conférences de presse du directeur général de la santé, Jérôme Salomon, ont créé le rendez-vous d’une sorte de « météo du Covid-19 » à suivre sur une carte de vigilance, les points hebdomadaires du ministre de la santé, Olivier Véran, ont pris le relais depuis la rentrée pour désigner les territoires où « les seuils ont été franchis ». Cette attention portée aux chiffres et le couperet qu’elle implique dans la mise en place de mesures sanitaires aux conséquences très concrètes dans la vie sociale et économique de la population méritent d’être questionnés.
« Le temps des médias »
La première difficulté réside dans la complexité même de ces chiffres diffusés en surabondance par les autorités sanitaires et politiques. Comment les interpréter avec justesse ? Les indicateurs « sont des données passées à la moulinette », souligne Mircea Sofonea, maître de conférences en épidémiologie des maladies infectieuses à l’université de Montpellier. Il s’agit donc de données travaillées auxquelles est proposée une interprétation. « Or, les intervalles de confiance ne sont jamais mentionnés », relève l’épidémiologiste. C’est pourquoi de nombreux scientifiques plaident pour plus de pédagogie dans la communication gouvernementale. « Ce sont des documents complexes, des analyses qui nécessitent un certain savoir, et qui sont utilisés brut de décoffrage. Ces chiffres nécessitent un accompagnement », explique Pierre Corvol, professeur émérite au Collège de France et président de l’Académie des sciences.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : le Nord et Lille confrontés au risque d’un « engorgement sanitaire »
L’accès aux chiffres donne l’illusion du contrôle. « Il y a une forme d’anxiété, on a envie que tout soit tout de suite lisible », observe Mircea Sofonea. Or, aucune donnée quotidienne n’est pertinente, ne serait-ce qu’en raison du retard dans la remontée des données certains jours, comme les week-ends. Il faut s’astreindre à étudier les tendances, à prendre du recul. Mais ce temps de la recherche scientifique est malmené par l’urgence sanitaire. « Il y a aujourd’hui une réactivité imposée aux scientifiques qu’ils n’ont jamais connue. Les délais d’expertise se sont raccourcis », témoigne Mircea Sofonea.
De plus en plus d’études sont publiées directement sur Internet en préprint, c’est-à-dire avant relecture par les pairs, accélérant le temps de la recherche et poussant les spécialistes à réagir à chaud à des hypothèses parfois peu étayées. Il leur faut désormais inventer de nouvelles formes de communication. « Le temps des médias n’est pas compatible avec l’analyse scientifique », assène Mircea Sofonea.
« C’est au politique d’assumer »
L’enjeu est grand pour les responsables politiques, tiraillés entre l’exigence de transparence et la prise de décisions efficaces face à l’urgence sanitaire. « Quoi que décident les politiques, on le leur reprochera. Sans une communication sur les chiffres, on leur dirait que les décisions prises sont arbitraires », avance Philippe Ravaud, directeur du Centre de recherche en épidémiologie et statistique Sorbonne Paris Cité. A ce titre, les commissions d’enquête du Parlement visant à évaluer la gestion de la crise sanitaire lors de la première vague du Covid-19 ont nécessairement une influence sur les décisions prises alors que se profile une deuxième vague. Mais le risque de cette attention permanente aux chiffres est de les prendre comme seule boussole de l’action politique.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : la consommation de médicaments fortement modifiée pendant le confinement… et après
« Le problème du politique ne peut être résolu seulement avec des indicateurs sanitaires, il faut aussi prendre en compte les conséquences économiques et la vie sociétale. C’est au politique d’assumer de façon systémique tous ces facteurs », affirme Pierre Corvol. Sans cela, le risque est de rentrer dans une sorte de pilotage automatique, où le franchissement de seuils d’alerte déterminés en amont déclencherait sans délai la mise en application d’un ensemble de mesures graduées. D’où l’enjeu pour le gouvernement d’établir une véritable concertation avec les élus des territoires placés en zone d’alerte maximale aux côtés d’Aix-Marseille, Paris et la Guadeloupe. « C’est se défaire de sa responsabilité politique que de se laisser porter par les données. Ce n’est pas à la science de supporter le poids de cette responsabilité », mesure Mircea Sofonea.
C’est pour cela qu’aujourd’hui il s’agit de se réapproprier le débat citoyen, notamment sur la question de ce que la population est prête à céder sur ses libertés pour préserver ses membres de la maladie et de la mort. Pour Pierre Corvol, la science doit être participative, et, si ces enjeux ont été balayés au printemps par l’urgence sanitaire, « il faut maintenant travailler à une concertation avec la population » et réfléchir ensemble aux mesures qui pourraient être prises localement et les faire évoluer progressivement. C’est à ce prix que l’adhésion de la population aux mesures sanitaires pourra perdurer dans le temps.
*Coronavirus : ce que la science ignore encore à l’heure du déconfinement
Par Hervé Morin , Sandrine Cabut , David Larousserie , Pascale Santi , Paul Benkimoun , Nathaniel Herzberg et Chloé Hecketsweiler
Publié le 11 mai 2020 à 04h13 – Mis à jour le 19 mai 2020 à 16h48
DÉCRYPTAGES
De nombreuses incertitudes demeurent, au moment où la principale mesure d’endiguement de la pandémie est levée.
La période de déconfinement s’ouvre en France, alors qu’un certain nombre d’incertitudes subsistent sur le comportement du nouveau coronavirus et notre capacité à enrayer l’épidémie hors d’un cadre très contraint de réduction des contacts interindividuels, facteurs de contamination. Depuis quatre mois, la machine scientifique tourne à plein régime pour comprendre les spécificités de cette pandémie, mais elle est loin d’en avoir percé tous les secrets. A l’heure où on s’apprête à baisser la garde face au SARS-CoV-2, passage en revue de questions scientifiques en suspens.
Qui ont été les contaminés du confinement ?
Selon les chiffres de la direction générale de la santé, 8 674 nouveaux tests positifs au SARS-CoV-2 ont été officiellement enregistrés entre le 1eret le 9 mai, en France. Malgré les gestes barrières, malgré la distanciation sociale, malgré le confinement, il y aurait encore, en réalité, de 3 000 à 4 000 nouvelles contaminations chaque jour, selon l’épidémiologiste Daniel Lévy-Bruhl, responsable de l’unité des infections respiratoires de Santé publique France (SPF). « C’est nettement moins qu’il y a un mois, mais c’est encore beaucoup, rappelle Anne-Claude Crémieux, professeure d’infectiologie à l’hôpital Saint-Louis, à Paris. On va donc déconfiner avec des chaînes de contamination encore actives et une connaissance très grossière de ce qui se passe. On ne dispose pas d’un état des lieux sur l’ensemble des Ehpad, ni dans tous les hôpitaux, et on ne connaît pas les conditions d’infection des nouveaux contaminés, alors que cette période aurait dû nous permettre de bien analyser tous ces points. Il n’y a pas eu de réelle stratégie de santé publique pour réussir le déconfinement. »
Le constat est sévère. Il est vrai que l’infectiologue alerte depuis déjà un mois, à travers les communiqués de l’Académie de médecine, dont elle est membre, ou par des entretiens dans la presse. « Quand nous avons vu qu’après trois semaines de confinement les niveaux d’infection restaient très élevés, nous avons réclamé un changement de stratégie. » Comme casser notamment les chaînes familiales en développant les accueils de malades dans des hôtels médicaux. Différentes études internationales ont montré, il est vrai, le rôle des contaminations à domicile. Dès février, les premières études chinoises conduites sur les foyers (« clusters ») de plus de trois cas ont conclu que 80 % étaient familiaux. Une autre étude, réalisée à Hongkong sur 318 regroupements de malades, a trouvé le même résultat. Loin derrière figuraient les transports.
D’autres enquêtes ont suivi les chaînes de contamination. A Shenzhen, le taux d’attaques secondaires, autrement dit la proportion de personnes en contact avec un premier malade et qui se voient ainsi contaminées, est de 11 % dans la famille, selon une étude publiée le 27 avril dans TheLancet Infectious Diseases. A Taïwan, il est plus bas, proche de 5 %. « Mais hors de la famille, c’est 1 % », insiste Anne-Claude Crémieux, sur la foi d’un article publié dans la revue JAMA Internal Medicine. La professeure d’infectiologie avance encore le constat fait à Wuhan lorsque, après les multiples mesures de distanciation, avec des malades maintenus à domicile, le R0 – c’est-à-dire le nombre de personnes contaminées par un individu infecté – restait à 1,32. « Ils ont décidé d’isoler les patients dans des hôtels réquisitionnés : le R0 est tombé à 0,32. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dentistes, ophtalmologues, kinés, dermatologues… l’inquiétude des professionnels de santé de ville qui rouvrent ce lundi 11 mai
Les familles, donc. Mais aussi les hôpitaux et les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Didier Guillemot, directeur d’unité à l’Institut Pasteur et professeur de médecine à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), vient de lancer une vaste étude pour tenter de déterminer l’ampleur et l’origine de la contamination des personnels hospitaliers. « Comment se sont-ils infectés ? Au contact de patients, dans leur famille, ailleurs dans la ville ? », s’interroge-t-il. Et qui ont-ils pu infecter à leur tour ? L’enjeu est essentiel tant le rôle de l’hôpital dans la dynamique épidémique globale apparaît ambigu. « Lorsqu’on hospitalise les patients les plus contagieux, fait-on baisser cette dynamique, car on contrôle ainsi des vecteurs potentiels, ou l’hôpital joue-t-il au contraire un rôle d’amplificateur ? » Le professeur Guillemot entend bien apporter une réponse. « Mais pas avant début juillet », prévient-il.
Ce n’est également pas avant juillet que le professeur Philippe Vanhems, des Hospices civils de Lyon, espère disposer des premiers résultats d’une étude du même type sur les Ehpad de la région, qui devrait permettre de caractériser les regroupements de cas, selon la situation des patients, des soignants, l’organisation des ressources, l’environnement extérieur… Un rythme éclair pour la recherche, mais qui n’offrira de leçons que deux mois après le déconfinement.
« Nous avons quelques observations empiriques, explique Renaud Piarroux, chef du service de parasitologie à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, à Paris, et promoteur du réseau Covisan, ces équipes mobiles récemment mises en place en région parisienne, chargées de repérer les malades et de tracer leurs contacts. On voit beaucoup de familles en grande promiscuité. Des résidents de foyers. Quelques contaminations au travail, également : policiers, personnels hospitaliers ou d’Ehpad, des petits boulots… Mais ça reste très impressionniste. La vérité, c’est qu’à ma connaissance il n’y a pas eu d’étude précise. D’abord on a dit aux gens de rester chez eux tant qu’ils le pouvaient pour ne pas encombrer le système. Donc on s’est privé de toute information. Maintenant on va les voir, mais on nous a demandé de ne pas les accabler de questions, juste le minimum, de quoi trouver leurs contacts, les isoler, briser les chaînes de contamination. On ne s’est jamais donné les moyens de savoir. »
Le port du masque est-il efficace?
La nécessité de porter un masque reste un sujet incertain pour le grand public. Sans doute en raison du changement de discours du gouvernement ces dernières semaines. Après avoir martelé que les masques devaient être réservés aux soignants, les jugeant même inutiles, voire « contre-productifs » sur les personnes non infectées (s’appuyant pour cela sur les recommandations de médecins), il a ensuite opté pour un autre discours, encourageant, début avril, « le grand public, s’il le souhaite, à porter des masques ». Ce changement de doctrine a suscité la polémique, en raison de la pénurie.Lire aussi Comment un masque protège-t-il contre le virus SARS-CoV-2 ?
Depuis lundi 11 mai, le masque est devenu obligatoire dans les transports en commun et dans certains lieux publics. Dès le 31 mars, l’Académie de médecine suggérait qu’il soit rendu obligatoire pour les sorties. C’était d’ailleurs l’un des prérequis à la levée du confinement établis par le conseil scientifique, le 20 avril. « Compte tenu du rôle possible des infections présymptomatiques ou asymptomatiques dans la transmission du SARS-CoV-2, le port systématique d’un masque dans les espaces publics pourrait contribuer à réduire la transmission dans la communauté », indique une note de SPF, diffusée le 5 mai. L’agence sanitaire met toutefois en garde contre « le sentiment de fausse sécurité donné à tort par le port d’un masque ». Il doit être couplé avec le strict respect des mesures barrières et de la distanciation physique et avec le respect des consignes d’utilisation.
Les recherches restent toutefois limitées sur l’efficacité des masques alternatifs. Kar Keung Cheng et ses collègues (université de Birmingham) recommandaient, dans un commentaire de la revue The Lancet, le 16 avril, un large usage du masque, quel qu’il soit, par la population, comme cela a été fait à Hongkong et en Corée du Sud, estimant que cette initiative relève de l’altruisme, puisque le porteur protège les autres.Lire aussi Risque de transmission aéroportée du coronavirus SARS-CoV-2 : de l’importance du port du masque et de locaux bien ventilés
Quel est le poids des asymptomatiques ?
Que sait-on de la proportion d’asymptomatiques et de leur rôle dans la propagation de l’épidémie ? Selon Daniel Lévy-Bruhl, ils représenteraiententre 20 % et 50 % (du total des contaminés), avec pas mal d’incertitudes : « Pour la France, on aura une idée plus précise quand les résultats des enquêtes séroépidémiologiques [permettant de mesurer la présence d’anticorps dans le sang] seront disponibles. Elles nous diront combien de personnes ont été infectées, chiffre que nous comparerons avec l’estimation du nombre de cas. Mais cela restera un calcul approximatif. » La charge virale des personnes asymptomatiques n’est probablement pas très différente de celle des symptomatiques, estime-t-il. « Mais la transmissibilité est vraisemblablement liée à l’expression clinique de la maladie : si vous toussez, si vous éternuez, vous avez un potentiel de transmission bien plus important que quelqu’un qui n’a aucun symptôme. »
« La proportion de porteurs asymptomatiques est encore mal connue, évaluée autour de 20 % ou plus, avec toute la prudence que ce chiffre impose », avançait le Conseil scientifique Covid-19 dans un avis du 20 avril. De fait, des études menées dans différents pays retrouvent des résultats très variables. Entre 1,2 % et 57 % des individus testés positifs sont asymptomatiques, et entre 23 % et 78 % des personnes asymptomatiques au moment du test développent des symptômes dans les jours suivants (on parle de personnes présymptomatiques), selon un rapport québécois de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux.
« Le pourcentage d’asymptomatiques dépend de nombreux facteurs : la circulation du virus dans la population étudiée et le profil de celle-ci, la technique de test, mais aussi ce que l’on retient comme symptômes évocateurs de Covid », énumère le professeur Xavier Duval, du centre d’investigation clinique de l’hôpital Bichat (AP-HP, Paris). Avec son équipe, il étudie une cohorte prospective de sujets ayant eu un contact avéré avec une personne Covid +, identifiés lors d’une enquête de contact tracing au début de l’épidémie (dont le cluster des Contamines-Montjoie, en Haute-Savoie), ou lors du suivi de soignants infectés. L’étude a pratiquement terminé l’inclusion des 300 participants prévus. « Nos premières estimations, dans nos conditions expérimentales et sur la base de résultats préliminaires, montrent qu’après un contact rapproché, non protégé, souvent unique avec un individu Covid +, une personne sur cinq s’infecterait. Et seulement 20 % d’entre elles resteraient complètement asymptomatiques à la suite de cette infection », résume le professeur Duval, en précisant que tout symptôme, même banal (maux de tête…), est pris en compte, et que ce recueil prospectif permet une grande sensibilité.
Cette recherche française a aussi montré que certains individus excrètent du virus avant même de présenter le moindre symptôme, s’ils en déclarent. Le poids des sujets asymptomatiques et présymptomatiques dans la transmission du SARS-CoV-2 serait même important : ils sont à l’origine de presque la moitié des cas de contamination (44 %), selon une étude chinoise publiée le 15 avril dans la revue Nature Medicine, portant sur une centaine de malades.
Les enfants sont-ils peu transmetteurs ?
Les enfants semblent autant sujets à l’infection par le SARS-CoV-2 que les adultes. Mais, en Corée du Sud ou en Islande, les moins de 10 ans seraient moins touchés (6,7 %) que les plus de 10 ans (14 %). L’analyse présentée par l’équipe du professeur Christian Drosten (hôpital de La Charité, Berlin) indique que les très jeunes patients infectés par le SARS-CoV-2 ne présentent pas une charge virale significativement différente de celle des adultes.
Au niveau mondial, le nombre d’enfants atteints de Covid-19 représente entre 1 % et 5 % de l’ensemble des cas. Ils font moins de formes graves et présentent majoritairement des formes asymptomatiques ou peu graves. En France, entre le 1er mars et le 24 avril, les moins de 18 ans ont représenté 0,16 % des cas hospitalisés et 0,04 % des décès survenus à l’hôpital, selon SPF.
L’importance des enfants dans la transmission du virus reste mal connue. La transmission est dépendante des symptômes et de leur sévérité, comme l’a montré l’étude chinoise de Lei Luo (Centre de contrôle et de prévention des maladies, Guangzhou-Canton) sur la transmission aux contacts proches. Contrairement à ce qui était dit au début de l’épidémie, par analogie avec d’autres virus comme la grippe, les enfants transmettraient moins la maladie. « Dans plusieurs séries, la majorité (près de 90 %) des enfants infectés l’ont été par l’intermédiaire d’une exposition intrafamiliale à un cas suspecté ou confirmé chez un adulte », souligne SPF. Une récente étude des services de santé australiens a montré que, dans quinze écoles primaires et secondaires de Nouvelle-Galles du Sud, 18 personnes (neuf élèves et neuf membres du personnel) ont été testées positives au coronavirus. Dans leur entourage de 735 élèves et 128 membres du personnel, seuls deux enfants semblent avoir contracté le virus.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : un plan de déconfinement sous la pression de l’opinion
Du côté des adolescents, la transmission dans le milieu scolaire semble cependant plus forte qu’au sein de la famille, comme l’indique une étude de détection d’anticorps contre le SARS-CoV-2, menée par une équipe dirigée par Arnaud Fontanet (Institut Pasteur) à Crépy-en-Valois (Oise), autour d’un lycée où deux cas avaient été détectés début février, l’un des premiers foyers épidémiques en France. Elle a mis en évidence chez les lycéens une fréquence de la présence d’anticorps (38 %) se rapprochant de celle de leurs enseignants (43 %) ou des personnels administratifs (59 %) – signe d’une circulation importante du virus dans l’établissement –, mais nettement plus élevée que dans leur milieu familial (10 % des parents et 11 % de la fratrie). D’autres études en cours visent à mieux évaluer le risque. A ce stade des connaissances, « il est actuellement très difficile d’évaluer la circulation du virus », expliquait un document de SPF début mai. Par conséquent, « l’appréciation du rôle des enfants lors du “déconfinement” est très incertaine », notait l’établissement.
Quant à savoir pourquoi les enfants et les adolescents développent des formes moins graves, plusieurs hypothèses sont évoquées. Selon le pédiatre Robert Cohen, « il existe plusieurs exemples de maladies infectieuses plus graves chez l’adulte que chez l’enfant, la varicelle, la rougeole, les oreillons… où l’on voit que l’enfant contrôle mieux sa réponse immunitaire ». Une des portes d’entrée du virus, le récepteur cellulaire ACE2, qui lui permet de pénétrer dans les cellules respiratoires, serait quasi absente chez l’enfant. La piste génétique est aussi explorée.
Une inconnue demeure sur des cas d’enfants et d’adolescents hospitalisés en France et dans d’autres pays pour des syndromes inflammatoires rares, avec des atteintes cardiaques dans certains cas proches du syndrome de Kawasaki. Une quarantaine de cas en France sont en cours d’investigation pour ces atteintes « vraisemblablement en lien avec une infection symptomatique ou non par le SARS-CoV-2 », précisait SPF le 4 mai. Le gouverneur de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, a annoncé samedi 9 mai le décès de trois « jeunes New-Yorkais »de cette maladie inflammatoire. Soixante-treize cas seraient recensés aux Etats-Unis.
Des modélisations épidémiques évaluant l’impact sur les capacités des services de réanimation d’Ile-de-France de différents scénarios de réouverture des établissements scolaires ont précédé la décision, annoncée jeudi 7 mai par le premier ministre, d’engager à partir du 11 mai une sortie progressive du confinement. L’équipe Inserm-Sorbonne Université de Vittoria Colizza et Pierre-Yves Boëlle prévoyait ainsi qu’une reprise pour les seuls écoliers de maternelle et primaire le 11 mai ne mobiliserait que 72 % des capacités hospitalières dans deux configurations : le maintien de la fermeture des autres établissements jusqu’aux vacances d’été ou bien une réouverture à 25 % des collèges et lycées, avec une augmentation progressive les semaines suivantes. A l’inverse, une reprise de l’ensemble des élèves, de la maternelle au lycée, le 11 mai, aurait exposé à une seconde vague épidémique, similaire à la première. Un événement qui, selon les modèles, pourrait être évité en limitant à 50 % l’effectif pour l’ensemble des classes.
Peut-on reconnaître les « super propagateurs » ?
L’installation de l’épidémie a fait un peu oublier que, derrière les moyennes, il y a de fortes variations individuelles. Le paramètre R0, qui indique combien de personnes peuvent être infectées par un porteur du virus, est un élément épidémiologique-clé pour comprendre et suivre l’épidémie : au-dessus de 1, la maladie se développe ; en dessous, elle s’arrête. Mais ce paramètre est une moyenne et n’interdit pas que des gens puissent contaminer plus, ou au contraire moins que ce qu’indique ce R0 moyen.
Ainsi, il est fort probable que des chaînes de contamination anciennes se soient arrêtées d’elles-mêmes, alors qu’on ne parlait pas encore d’épidémie, car le R0 du contaminé était inférieur à 1. « Cela signifie aussi que le premier cas détecté n’est peut-être pas celui responsable de l’épidémie », rappelle Samuel Alizon, chercheur du Centre national de recherche scientifique (CNRS) au laboratoire maladies infectieuses et vecteurs : écologie, génétique, évolution et contrôle de Montpellier.
En 1992, à Minneapolis, une seule personne a été responsable de 35 % des cas de tuberculose.
A l’inverse, il est connu que les épidémies se caractérisent par des profils « super propagateurs » dont le nombre de contaminations dépasse largement la moyenne du R0 et qui causent des flambées. Dans un article de 2010 de l’International Journal of Infectious Diseases faisant le point des connaissances sur ce phénomène, le biologiste Richard Stein (Princeton University) rappelle même une sorte de règle : un petit pourcentage, par exemple 20 %, cause la majorité des infections, par exemple 80 %. En 1992, à Minneapolis, une seule personne a été responsable de 35 % des cas de tuberculose. Ces événements peuvent donc avoir un effet sur l’évolution de l’épidémie, la rendant plus explosive. Ils sont d’autant plus imprévisibles que les spécialistes ignorent s’ils sont liés au virus (une virulence particulière), à l’hôte (son profil génétique, son état immunitaire), à une co-infection avec ce nouveau virus, à l’environnement (un rassemblement, des systèmes de ventilation). La menace de l’après-confinement est potentiellement là. D’où la précaution de continuer à limiter les rassemblements.
L’été tuera-t-il le virus ?
Les exemples d’autres infections respiratoires montrent une évolution saisonnière de ces maladies, avec une baisse en été à cause de la température, mais surtout de l’humidité. En 2010, l’épidémiologiste américain Marc Lipsitch (Harvard) relevait cette corrélation favorable pour la grippe saisonnière. « Mais cela n’est souvent pas vrai pour les nouveaux virus. On se souvient qu’en 2009 l’été n’avait pas arrêté la grippe A, mais qu’elle avait continué à circuler à bas bruit avant de réémerger fin octobre, plus tôt que la grippe saisonnière », rappelle Pierre-Yves Boëlle, épidémiologiste à Sorbonne Université. Le SARS-CoV-2 se comportera-t-il de la même manière? Un espoir initial était né du fait que les pays « tropicaux » semblaient peu touchés, mais ça n’a pas duré et le coronavirus s’est répandu au Brésil ou dans d’autres pays de l’hémisphère Sud.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Comment le Covid-19 chamboule la recherche scientifique
Le 28 avril, une équipe de l’université de Pékin a fait le point dans Science of the Total Environmenten analysant les données de plus de 160 pays. Température et humidité ont bien un effet. Un degré de plus réduit de 1,5 % à 4,6 % le nombre de cas quotidiens. Un pour cent de plus d’humidité fait baisser ce nombre de 0,5 % à 1,2 %. Mais, préviennent les chercheurs, en admettant que « l’épidémie pourrait être partiellement supprimée par des augmentations de température et d’humidité, (…) des mesures actives doivent être prises pour contrôler les sources d’infections et bloquer les transmissions afin d’éviter de prochaines flambées ».
Dans un preprint, c’est-à-dire sans examen ni validation par des experts, mis en ligne le 7 avril sur Medrxiv.org, leurs collègues de Princeton estiment même, par des simulations, que le nombre de cas pourrait augmenter cet été en l’absence de mesures de contrôle. Enfin, toujours en prépublication, une équipe brésilienne, le 27 avril, a fait le tour de 17 articles parus sur le sujet et a conclu à la faiblesse des preuves que la météo pourrait stopper l’épidémie.
Existe-t-il des pistes thérapeutiques solides ?
Aucun traitement spécifique n’a pour l’heure fait ses preuves face au Covid-19, la prise en charge étant essentiellement celle des symptômes et complications (oxygénothérapie, assistance ventilatoire, prévention des embolies pulmonaires…). Les nombreuses études cliniques lancées dans le monde depuis le début de l’épidémie n’ont pas encore montré une efficacité avérée des médicaments testés. Ceux-là sont des traitements « repositionnés » – aucun n’a encore été développé spécifiquement pour combattre le SARS-CoV-2.
De nombreuses approches sont étudiées : antiviraux, modulateurs de l’immunité, anticorps présents dans le plasma de convalescents, pharmacopée traditionnelle chinoise… Désormais, plusieurs études paraissent chaque jour dans les revues scientifiques ou en prépublication. Cette production scientifique doit être abordée avec circonspection, car peu d’études cliniques répondent aux standards les plus élevés – un traitement comparé à d’autres ou à un placebo, administré à plusieurs groupes de patients constitués de façon aléatoire, et sans que patients et médecins aient connaissance du médicament délivré.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : premiers espoirs thérapeutiques dans la lutte contre les « tempêtes immunitaires », les formes les plus graves du Covid-19
Le 8 mai, The Lancet a cependant publié une étude approchant ces critères, montrant une efficacité accrue d’un traitement combinant interféron bêta-1b, lopinavir-ritonavir et ribavirine. « C’est la première étude montrant un effet antiviral peu discutable, constate le pharmacologue Mathieu Molimard (Université de Bordeaux). Il semblerait qu’il y ait une réduction de la durée d’hospitalisation… Cela demande à être confirmé par une étude de phase 3. »
L’AP-HP avait fait état de résultats intéressants avec le tocilizumab dans les formes graves, mais cette annonce prématurée, hors publication scientifique, s’est traduite par la démission du conseil scientifique qui supervisait cet essai clinique, toujours en cours.
Aux Etats-Unis, l’Institut national de l’allergie et des maladies infectieuses (ou Niaid, pour National Institute of Allergy and Infectious Diseases) a lui aussi fait état de résultats encourageants (réduction de la durée d’hospitalisation) pour le remdesivir administré de façon précoce, mais a dû reconnaître que la mortalité restait inchangée – comme le montrait une étude chinoise publiée dans The Lancet.
Enfin, concernant le traitement recommandé par Didier Raoult (institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infections), combinant hydroxychloroquine et azithromycine, aucune étude de qualité n’a à ce jour confirmé son intérêt thérapeutique – des alertes de pharmacovigilance mettant en garde contre de potentiels effets indésirables, d’ordre cardiaque notamment.
Quelle est la bonne distance de sécurité ?
Six pieds, soit 1,83 m, 1,50 m ou 1 mètre ? Les recommandations de distance physique à respecter entre deux personnes varient selon les pays. Les autorités américaines préconisent six pieds, et celles du Royaume-Uni et de l’Italie 2 mètres. C’est 1,50 m dans des pays comme l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. La France fait partie de ceux qui se sont alignés sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : 1 mètre au minimum.
Quel que soit le seuil retenu, l’objectif est de réduire les risques de contamination du nouveau coronavirus, qui se transmet essentiellement de personne à personne. Selon le Centre de contrôle des maladies américain (CDC), cette transmission se fait principalement par le biais « des gouttelettes respiratoires produites lorsqu’une personne infectée tousse, éternue ou parle », « celles-ci peuvent atterrir dans la bouche ou le nez des personnes qui se trouvent à proximité ou être inhalées dans les poumons ». Pour mémoire, la contamination peut aussi se faire par l’intermédiaire des mains ou des selles. Il existe également des transmissions indirectes par des surfaces infectées et probablement par aérosols, comme l’ont suggéré plusieurs études.
Dans un avis validé le 24 avril, le Haut Comité de santé publique (HCSP) considère que « la distance d’au moins 1 mètre promue en France depuis des années correspond à une distance de sécurité minimale, étroitement dépendante de caractéristiques biologiques, climatiques et comportementales ». Le HCSP note que « cette distance a été régulièrement remise en cause pour d’autres pathologies à transmission respiratoire par le passé ».
« En règle générale et lorsque le site le permet, un espace libre de 4 m2autour d’une personne est recommandé » Le Haut Comité de santé publique
De fait, la question n’est pas simple : si la grande majorité des gouttelettes propageant le virus se dispersent dans un rayon de 1 ou 2 mètres, il n’y a pas de certitude de ne retrouver aucune particule virale au-delà de cette distance, c’est juste la probabilité qui diminue. Les travaux d’une chercheuse du Massachusetts Institute of Technology (MIT, Cambridge) ont ainsi montré que, dans certaines conditions, les gouttelettes contenant des agents pathogènes émises lors de toux ou de postillons peuvent être propulsées dans un nuage jusqu’à environ 8 mètres (JAMA, 26 mars).
« En règle générale et lorsque le site le permet, un espace libre de 4 m2autour d’une personne est recommandé », affirme le HCSP. Il est aussi prudent de prendre ses distances lors d’activités sportives avec une ventilation soutenue, car « les émissions de gouttelettes sont particulièrement importantes et à risque de transmission », explique le HCSP. Lors d’un jogging ou à vélo, la distance minimale à respecter est de 10 mètres, prévient le ministère des sports.
Combien de personnes le confinement a-t-il sauvées (et mises en danger) ?
Le confinement aurait permis d’éviter en France près de 62 000 décès, soit une réduction de 67 % à 96 %, selon des modélisations réalisées par une équipe de l’Ecole des hautes études de la santé publique (EHESP), non encore publiées. Selon cette même étude, le confinement aurait aussi réduit de 87,8 % les hospitalisations en France (− 587 730 personnes), de 90,8 % les admissions en réanimation (− 140 320), évitant la saturation du système hospitalier. Mais cette analyse a été critiquée par Eric Le Bourg (CNRS), Quentin de Larochelambert et Jean-François Toussaint (Irmes) qui mettent en cause plusieurs paramètres, notamment l’intervalle de confiance. Ces modèles mathématiques sont sujets à discussion. Il ne fait cependant aucun doute que le confinement a sauvé un grand nombre de personnes. Mais certains redoutent des effets collatéraux de cette mesure de protection de la population.
Depuis le début du confinement, les consultations chez les médecins spécialistes ont baissé de 51 %
Les hôpitaux ont en effet dû augmenter les capacités de lits de réanimation et déprogrammer des opérations chirurgicales. Depuis le début du confinement, les consultations chez les médecins spécialistes ont baissé de 51 %, selon les chiffres communiqués le 7 mai par le ministère de la santé et les autorités sanitaires, et de 25 % chez les médecins généralistes, du 13 au 26 avril, par rapport à la même période en 2019.
Une diminution du nombre de passages aux urgences et d’hospitalisations pour des pathologies cardio et neuro-vasculaires susceptibles de représenter des urgences vitales a aussi été constatée au début du confinement, ce qui fait craindre des retards de prises en charge.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Entre retards de diagnostic et traitements interrompus, les répercussions du Covid-19 inquiètent
Dans le domaine du cancer, une étude conduite par Alvina Lai et ses collègues (University College London), publiée sur ResearchGate sous forme de prépublication, a montré qu’il y aurait 6 270 décès supplémentaires parmi les patients atteints de cancer dans un an en Angleterre et 33 890 décès supplémentaires parmi les patients atteints de cancer aux Etats-Unis pour cette même période. Une autre étude d’une équipe de l’Institute Cancer Research (Londres), publiée en preprint,souligne qu’un retard de six mois par patient entraînerait la mort de 10 555 personnes. « Ces estimations me semblent assez proches de la réalité, même s’il sera difficile de le mesurer précisément », dit le professeur Jean-Yves Blay, président de la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer (CLCC, Unicancer).
« Les retards de diagnostic entraînent une surmortalité de 10 % à 25 % par mois de retard, avec des différences selon les types de cancer et leur localisation », précise l’oncologue. Depuis le début de l’épidémie, « les consultations pour premier rendez-vous ont baissé de 50 % dans nos dix-huit centres », précise Jean-Yves Blay, qui se dit préoccupé, craignant des stades avancés de la maladie.
Si les CLCC qui ne traitent que des cancers n’ont généralement pas décalé leurs chirurgies des tumeurs, en dehors de contextes régionaux particuliers, d’autres centres hospitaliers ont eu davantage de difficultés et ont dû reporter ces interventions. La situation tendue des établissements de soin, la fermeture de plusieurs services (radiologie, scanner, etc.) et la hiérarchisation des prises en charge engendrent « des retards de diagnostics mettant en péril de nombreuses vies », a récemment alerté la Ligue contre le cancer dans un communiqué.
Voir aussi:
Covid-19 : les chiffres de la mortalité de cet été prouvent-ils que « l’épidémie est terminée » ?
De nombreux internautes ont partagé un texte soutenant que le Covid-19 ne représenterait plus aucun danger en France depuis la fin du mois de mai.
Par Assma Maad Publié le 04 septembre 2020 à 11h54 – Mis à jour le 04 septembre 2020 à 13h21
C’est une petite musique qui se fait entendre sur les réseaux sociaux, et dans l’esprit d’un certain nombre de Français : l’épidémie de Covid-19 serait derrière nous. Ce discours a connu une certaine popularité la fin du mois d’août sur Facebook, avec texte encadré relayé des milliers de fois.
Ce que dit la rumeur
Le message annonce que l’épidémie de Covid-19 « est terminée depuis fin mai »,avec pour « preuve » les chiffres de la mortalité, toutes causes confondues, émanant de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) aux mois de juin et juillet, au cours des trois dernières années :
« Nombre de morts en France toutes causes confondues uniquement pour les mois de juin + mois de juillet : 2018 = 93 358. 2019 = 94 600. 2020 = 92 700. »
Sur cette publication, partagée dans des pages consacrées au professeur Didier Raoult, en soutien aux « gilets jaunes », ou au sein de groupes antimasques, il est précisé qu’« en juin-juillet 2020, il y a 2 000 morts de moins qu’en 2019 ». Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu de surmortalité liée au coronavirus cet été, et donc que l’épidémie serait derrière nous.
Les chiffres avancés sur cette image sont vrais, mais la conclusion qui en découle est erronée.

POURQUOI CES CHIFFRES DE DISENT RIEN SUR LA FIN DE L’ÉPIDÉMIE
- Des chiffres provisoires et décontextualisés
Pour suivre l’évolution de la mortalité en France, l’Insee publie des statistiquessur le nombre de morts, toutes causes confondues. Que montrent-elles ?
– aux mois de juin et juillet 2018, il y a bien eu 93 358 décès dans le pays (45 027 en juin, 48 331 en juillet) ;
– sur la même période en 2019, 94 600 décès (46 500 en juin, 48 100 en juillet) ;
– sur la même période en 2020, 92 700 décès (46 100 en juin, 46 600 en juillet).
Ces données attestent qu’il n’y a en effet pas eu de surmortalité au cours de ces deux mois par rapport aux années précédentes. Sur ce point, le texte dit vrai.
Mais ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. L’écart des « 2 000 morts de moins qu’en 2019 », qui sert ici de preuve de l’absence de surmortalité liée au Covid-19, est à mettre au conditionnel. Les statistiques de 2020 sont encore provisoires. Ces chiffres « vont probablement augmenter avec l’enregistrement des décès transmis tardivement », fait savoir l’Insee au Monde.
Autre précision : les données sur les décès publiées par l’institut correspondent au nombre de morts toutes causes confondues, donc sans possibilité de distinguer les décès associés au Covid-19 des autres. Avant de tirer une quelconque conclusion, il faudrait analyser les statistiques par cause de décès pour comprendre quelles catégories ont baissé. Il est tout à fait possible que la mortalité due au coronavirus ait augmenté, et que la mortalité totale ait baissé, que la mortalité liée à d’autres causes, tels que les accidents de la route ait diminué, ou que les changements de comportement imputables aux nouvelles normes sanitaires aient réduit certaines causes de décès. Impossible d’en déduire quoi que ce soit sans recontextualiser ces chiffres. Toutes ces hypothèses appellent donc à la prudence.
De plus, le choix d’isoler la période estivale n’est pas très représentatif pour évoquer cette épidémie sur le plan des chiffres, comme l’affirme Santé publique France (SPF) au Monde :
« La période estivale est la période où la mortalité est la plus basse de l’année en France. La mortalité en été est fortement influencée par les périodes de fortes chaleurs. »
La comparaison d’une année avec les précédentes « doit s’interpréter au regard des événements caniculaires qui surviennent sur le territoire ». Or, en 2019, la France avait connu deux épisodes de canicule particulièrement précoces et intenses en juin et juillet.
- Une épidémie qui progresse en France « de manière exponentielle »
Il est trompeur d’affirmer que l’épidémie est « terminée » depuis la fin du mois de mai. Un rapide retour en arrière s’impose. La majorité des morts du Covid-19 en France (30 706 au 3 septembre) sont survenus au printemps, lors de la première vague meurtrière pour les personnes âgées ou présentant des comorbidités. Une décrue des contaminations s’est amorcée après le confinement.Evolution de la mortalité en France
Nombre de décès quotidiens, toutes causes confondues, du 1er mars au 21 septembre.2018201920205001 0001 5002 0002 5003 0001er mars15 mars1er avril15 avril1er mai15 mai1er juin15 juin1er juillet15 juillet1er août15 août1er septembre15 septembreSource :Insee
Depuis mi-juillet, le nombre de personnes positives est reparti à la hausse. Les indicateurs montrent que les contaminations se développent davantage au sein des tranches d’âge les plus jeunes. Si cette hausse doit être analysée avec prudence, il a été observé que les jeunes développent moins de formes graves. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas transmettre le virus aux plus vulnérables, et qu’une recrudescence de l’épidémie ne risque pas de survenir à l’automne.
Les signaux sont inquiétants. Depuis le mois de juillet, les dépistages ont été multipliés « par un peu plus de deux », et le nombre de cas « a été multiplié par douze », détaille SPF dans son point épidémiologique du 3 septembre : « L’épidémie progresse en France de manière exponentielle et cette progression ne s’explique pas par l’augmentation du dépistage. »
Le taux de positivité continue actuellement sa progression en France, atteignant 4,4 %. Le nombre de patients atteints du Covid-19 en réanimation augmente, avec dix-huit personnes supplémentaires au cours des dernières vingt-quatre heures (elles sont 464 au total).
Autant d’éléments qui attestent que l’épidémie n’est pas « terminée » depuis fin mai. Auprès du Monde, Santé publique France le redit :
« Nos points épidémiologiques montrent bien que le virus circule toujours dans la population et sur tout le territoire. Même si l’impact, en termes de mortalité, est limité depuis le mois de mai, le virus circule de plus en plus depuis plusieurs semaines avec près de 5 000 cas enregistrés par jour en ce moment. »
Enfin, l’impact d’une épidémie ne se mesure pas seulement à l’aune de la mortalité, mais à travers un ensemble d’indicateurs. La mortalité informe de « la sévérité de l’impact de l’épidémie sur la population », souligne SPF. Il faut aussi analyser « les recours aux soins d’urgences, les admissions en hospitalisation, ou les résultats des tests biologiques ».
En résumé, ce texte publié sur les réseaux sociaux s’appuie sur des chiffres exacts, mais décontextualisés, utilisés pour servir un discours dangereux qui va à l’encontre de la situation sanitaire actuelle.