Israël-Emirats arabes unis : « Il y a de quoi s’interroger sur les réelles avancées que permet cet accord en trompe-l’œil »
TRIBUNE
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Paraphé à Washington sous le parrainage de Donald Trump, le texte élude la question palestinienne et bloque toute perspective d’un traité de paix global entre Israël et l’ensemble du monde arabe, relèvent une cinquantaine de parlementaires dans une tribune au « Monde », à l’initiative du député Hubert Julien-Laferrière.
Publié le 21 septembre 2020 à 07h00
Tribune. Ce 15 septembre aurait pu entrer dans l’histoire des peuples du Moyen-Orient comme une date suscitant un véritable élan d’espoir. Ce jour-là, aux côtés du président américain Donald Trump, Benyamin Nétanyahou et les représentants des Emirats arabes unis et de Bahreïn ont paraphé un accord de paix mettant un terme au conflit séculaire entre Israël et deux pays arabes du Golfe. Dans une région du monde habituée aux conflits, nous ne pouvons que nous réjouir que la paix progresse et qu’avance la normalisation entre Israël et des Etats arabes.
Il faut pourtant également savoir dépasser ce premier constat et regarder la réalité avec lucidité. La grand-messe autour de Donald Trump est aussi à relativiser, car elle peut être porteuse d’une illusion, au risque d’envenimer la situation.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Moyen-Orient, l’illusion d’une nouvelle ère de stabilité
Il faut d’abord rappeler que le document signé à la Maison Blanche n’est pas un traité de paix, contrairement à ce que clame avec ardeur le président américain. En effet, à la différence de l’Egypte et de la Jordanie, les Emirats arabes unis n’ont jamais mené de guerre contre Israël. C’est aussi le cas pour Bahreïn, qui agit ici comme un supplétif et dont la souveraineté reste limitée tant l’archipel dépend des aides de Riyad et d’Abou Dhabi.
L’accord signé prévoit une reconnaissance mutuelle qui doit déboucher sur l’ouverture d’ambassades, de lignes aériennes directes et de relations commerciales dans des secteurs aussi divers que la haute technologie, les télécoms, l’environnement ou le tourisme. Même si, depuis des années, les échanges entre ces trois pays relevaient du secret de Polichinelle − particulièrement dans le domaine du renseignement pour les Emirats −, l’officialisation de cette relation permet aux trois nations d’assumer publiquement un partenariat rendu nécessaire par la lutte contre les visées expansionnistes des grandes puissances de la région que sont l’Iran et la Turquie.
Le consensus arabe vole en éclats
C’est ici que se précisent les limites de cette entente. Car si l’accent est mis sur les bénéfices, force est de constater que les coûts d’un tel engagement sont nombreux. Pour les Palestiniens, le pas en avant solitaire d’Abou Dhabi est vécu comme un « coup de poignard dans le dos » puisqu’il ne va en rien changer le régime d’occupation.
Contrairement à ce qui a été présenté par le régent et homme fort des Emirats, Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane, le projet d’annexion de la Cisjordanie, cher à Benyamin Netanyahou et à ses soutiens, n’est pas écarté. Il est simplement différé et il est à craindre que le premier ministre israélien n’hésite pas à le ressortir de son chapeau aussitôt que les circonstances électorales l’y pousseront. Le premier ministre israélien peut ainsi se targuer d’avoir engrangé un succès retentissant : l’accord qui reconnaît de facto l’occupation des territoires n’impose à Tel-Aviv aucune concession en faveur des Palestiniens ni aucun retour à des négociations politiques.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Israël : l’accord avec les Emirats est un succès personnel pour Benyamin Nétanyahou
L’autre perdant de cet accord est la perspective, que nous appelons de nos vœux, de voir un jour Israël signer un traité de paix global avec l’ensemble des pays arabes. La démarche d’Abou Dhabi et de Manama rompt en effet avec le consensus arabe tel qu’il s’était dessiné à travers l’initiative de paix arabe de 2002, portée à l’époque par Abdallah Ben Abdelaziz Al Saoud, alors prince héritier de l’Arabie saoudite. En conditionnant la normalisation avec Israël à la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale, ce plan offrait à l’Etat hébreu la promesse d’une paix généralisée avec l’ensemble de son environnement régional.
En ouvrant le bal d’une reconnaissance unilatérale, les Emirats arabes unis ont fait voler en éclats ce consensus arabe et, ce faisant, brisent un double paradigme : celui de voir le conflit israélo-arabe se clore selon un schéma multilatéral et la nécessité de revenir au droit international comme base de règlement des conflits.
L’Iran, possible vainqueur à long terme
Il y a donc de quoi s’interroger sur les réelles avancées que permet cet accord en trompe-l’œil. Si Abou Dhabi se poste comme une nation avant-gardiste dans la région du Golfe, il semble nécessaire de questionner les angles morts de ce qui est également un calcul politique à court terme. Car l’accord de normalisation de Washington ne doit pas faire oublier que les Emirats arabes unis n’hésitent pas, dans d’autres lignes de faille du Moyen-Orient, à user du hard power pour faire avancer leurs intérêts.
Au Yémen, cet aventurisme militaire a clairement contribué à la catastrophe humanitaire que connaît le pays. En Libye, l’ingérence d’Abou Dhabi au service du maréchal dissident Khalifa Haftar est régulièrement dénoncée par les organisations de défense des droits humains. De même, le modèle de société cher à Mohammed Ben Zayed, fait de libéralisme économique et de verrouillage de la scène politique interne, ne doit pas faire oublier que la riche fédération a été à la tête des forces souhaitant clore l’épisode des « printemps arabes », pour éviter une contagion du souffle démocratique.
Le paradoxe de cet accord parrainé par Donald Trump est que l’autre vainqueur à long terme de cette nouvelle équation stratégique au Moyen-Orient pourrait être son adversaire obsessionnel, l’Iran. Devant une scène arabe atomisée par ses divisions, Téhéran émerge de plus en plus comme l’axe autour duquel se rassemblent les adversaires d’une logique de domination, où la cause palestinienne et l’aspiration des peuples sont délaissées au profit de paix séparées et d’un retour à l’ordre militaire.Article réservé à nos abonnés Lire aussi De Beyrouth à Abou Dhabi, « l’Iran sur la défensive »
La paix avance. Mais il est du devoir de la communauté internationale d’exiger une paix authentique, soucieuse du droit international et respectant les droits des peuples.
Clémentine Autain, députée La France insoumise (LFI) ; Joël Aviragnet, député PS ; Delphine Bagarry, députée Ecologie, démocratie, solidarité (EDS) ; Marie-Noëlle Battistel, députée Parti socialiste (PS) ; Esther Benbassa, sénatrice Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ; Yves Blein, député La République en marche (LRM) ; Pascal Bois, député LRM ; Claire Bouchet, députée LRM ; Vincent Bru, député apparenté MoDem ; Alain Bruneel, député Gauche démocrate et républicaine (GDR) ; Stéphane Buchou, député LRM ; Marie-George Buffet, députée GDR ; Annie Chapelier, députée EDS ; André Chassaigne, député GDR ; Eric Coquerel, député LFI ; Yolaine de Courson, députée EDS ; Yves Daniel, député LRM ; Alain David,député PS ; Pierre Dharréville, député GDR ; Jean-Paul Dufrègne,député GDR ; Frédérique Dumas, députée Libertés et territoires (LT) ; Stella Dupont, députée LRM ; Nadia Essayan, députée MoDem ; Elsa Faucillon, députée GDR ; Paula Forteza, députée EDS ; Albane Gaillot, députée EDS ; Christian Hutin, député apparenté PS ; Bruno Joncour, député MoDem ; Sandrine Josso, députée LT ; Gisèle Jourda, sénatrice PS ; Régis Juanico, député apparenté PS ; Fabien Lachaud, député LFI Hubert Julien-Laferrière, député EDS ; Sébastien Jumel, député GDR ; Fadila Khattabi, députée LRM ; François–Michel Lambert, député LT ; Jérôme Lambert, député PS ; Jean-Paul Lecoq, député GDR ; Claudine Lepage, sénatrice PS ; Frédéric Marchand, sénateur LRM ; Didier Marie, sénateur PS ; Paul Molac, député LT ; Sébastien Nadot, député EDS ; Matthieu Orphelin, député EDS ; Hervé Pellois, député LRM ; Bénédicte Pételle, députée LRM ; Stéphane Peu, député GDR ; Christine Pires Beaune, députée PS ; Cécile Rilhac, députée LRM ; Claudia Rouaux,députée PS ; Nathalie Sarles, députée LRM ; Hervé Saulignac,député PS ; Denis Sommer, député LRM ; Aurélien Taché, député EDS ; Jennifer de Temmerman, députée EDS ; Sylvie Tolmont,députée PS ; Stéphane Trompille, député LRM ; Cécile Untermaier,députée PS ; Boris Vallaud, député PS ; André Vallini, sénateur PS ; Hubert Wulfranc, député GDR.
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