« Les discriminations et vexations doivent cesser, aussi bien pour les femmes médecins que pour l’avenir de l’hôpital »
TRIBUNE
Collectif
L’hôpital reste un lieu de « misogynie systémique » où les femmes médecins sont trop souvent victimes de discriminations liées à la grossesse, dénoncent Lamia Kerdjana, anesthésiste-réanimatrice, Anna Boctor, pneumo-pédiatre, et un collectif de près de 330 professionnelles de santé.
Publié le 26 septembre 2020 à 05h30 – Mis à jour le 26 septembre 2020 à 17h15 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. « Si tu veux ce poste, tu ne devras pas avoir d’enfant pendant ton clinicat. » Cette phrase vous semble surréaliste ? Elle est pourtant courante dans les hôpitaux français. Nous sommes nombreuses à l’avoir entendue, au moment d’être nommée chef de clinique en CHU. L’équipe avec laquelle nous travaillions était unanime quant au fait de nous proposer un poste dans le service, car nous étions compétentes. Mais nos chefs de service nous ont interdit de tomber enceintes durant deux ans pour avoir le poste. Comme si la décision pour une femme d’avoir un enfant pouvait revenir à un chef de service !
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Le modèle de référence dans la profession médicale est caractérisé par une disponibilité permanente à l’égard des patients et marqué par des horaires extensifs et atypiques. Cela explique que, entre 1930 et 1980, 20 % des femmes médecins étaient célibataires, comme l’indiquait l’économiste Sophie Béjean en 2003. Ce modèle n’a pas disparu, même s’il est remis en cause par la féminisation de la profession et la transformation du rapport au travail.
La question de l’articulation entre la vie personnelle et l’exercice médical se pose désormais avec plus d’acuité chez les femmes médecins ainsi que chez leurs confrères masculins, chez les hospitaliers comme chez les libéraux.
« La chirurgie, ce n’est pas pour les femmes »
Parmi les 8 733 nouveaux inscrits à l’ordre des médecins en 2018, 59 % étaient des femmes. Et si 53 % des postes de praticiens hospitaliers à temps plein sont occupés par des femmes, elles ne représentent pourtant que 22,2 % des effectifs des professeurs d’université, selon les données du Centre national de gestion au 1er janvier 2020. Pourquoi une telle discordance ?
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D’abord, il existe un cliché ancré dans l’esprit populaire : une femme est soit secrétaire soit infirmière, mais pas médecin ou chirurgien. Dans une enquête nationale de 2018, sur plus de 3 000 médecins hospitaliers interrogés, 69 % des femmes déclaraient qu’elles auraient fait une carrière différente si elles avaient été un homme et 43 % avoir déjà fait face à de la discrimination liée à leur sexe au travail.
Des phrases comme : « la chirurgie, ce n’est pas pour les femmes », « il n’y a que les stériles ou les moches qui travaillent », « vous ne connaissez pas la pilule ? », « tu peux encore avorter », « tu as choisi d’avoir des enfants, alors fais une croix sur ta carrière » ont été rapportées. Par ailleurs, les critères de sélection pour être professeur d’université désavantagent les femmes, qui ont un engagement familial plus important même si elles ont une production scientifique, un statut marital et parental équivalents à leurs confrères masculins.
Entretiens violents
Les femmes ne sont pas toujours du côté des femmes : la chef d’un service de pédiatrie téléphonait à ses futures internes pour leur demander si elles étaient mariées ou avaient un projet de maternité. Certains coordonnateurs d’études médicales demandent aux internes de signer un document attestant qu’elles ne tomberont pas enceintes durant leur internat, sous peine de ne pas finaliser leurs études.
Une femme médecin sur trois serait victime de discrimination liée à sa grossesse, selon l’enquête publiée en mars 2019 par l’intersyndicale Action praticiens hôpital. Certaines ont pleuré après un violent entretien avec leur chef de service à l’occasion de l’annonce de leur grossesse. D’autres ont subi des réflexions culpabilisantes quant à la charge de travail laissée aux collègues, voire ont subi une surcharge de travail avant ou au retour de leur congé maternité, parce qu’elles devaient « payer ».
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La loi ne prévoit pas d’aménagement significatif du temps de travail des femmes médecins enceintes. Les femmes médecins en congé maternité ne sont pas remplacées, 6 % d’entre elles ne prennent pas ou écourtent leur congé à cause de la pression ressentie, ou pour ne pas passer à côté d’une progression de carrière. Jusqu’au décret de février 2017, les praticiens hospitaliers contractuels n’avaient pas droit au congé maternité ! Et combien de femmes ont vu leur contrat prendre fin, en toute illégalité et impunité, à cause d’une grossesse ?
Selon la même enquête intersyndicale, au moins 15 % des femmes médecins ont été victimes de situation de harcèlement ou d’humiliation sexuelles en milieu hospitalier, sans que les responsables soient inquiétés. Une sanction n’a été prononcée à l’égard du coupable que dans 7 % des cas.
Moins protégées
Il existe heureusement des hommes et des femmes bienveillants parmi ces chefs de service qui jonglent entre insuffisance de moyens et de personnel. Mais combien élèveront la voix pour ne plus faire subir ces injustices aux femmes ? Les femmes médecins sont moins bien protégées que les femmes en général. Elles ne bénéficient pas de la protection donnée par le code du travail ou celui de la fonction publique : les statuts hospitaliers ont été conçus il y a des dizaines d’années, sans prendre en compte la féminisation de la profession.
La misogynie est systémique dans le milieu hospitalier. Ces discriminations et vexations doivent cesser, aussi bien pour les femmes que pour l’avenir de l’hôpital. Les femmes en congé de maternité doivent être remplacées, le congé paternité doit être de la même durée que celui des mères afin de ne pas disqualifier les femmes. Le plafond de verre doit être brisé, les critères de sélection pour devenir universitaire doivent être revus, transparents, évalués et surveillés avec sanctions à la clé.
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Un médecin épanoui dans son travail est plus à même de prodiguer des soins de qualité à ses patients. De nombreuses femmes ont décidé de quitter l’hôpital public, qui pourtant se meurt, en raison de ces discriminations. Ne négligeons pas la condition des femmes qui se détournent de l’exercice hospitalier parce que rien ne change.
Tribune initiée par Anna Boctor, pneumo-pédiatre et ancienne chef de clinique des Hôpitaux de Paris et Lamia Kerdjana, anesthésiste-réanimatrice, ancienne chef de clinique des Hôpitaux de Paris et présidente du syndicat Jeunes médecins Ile-de-France
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