« Pas de renfort », c’est la hantise de tous les soignants contactés pour cette enquête.

Coronavirus : « Cette fois, mon hôpital va craquer »

Alors qu’une nouvelle vague de Covid-19 menace de submerger les hôpitaux, les soignants sont inquiets. Cette fois, ce ne sont pas les respirateurs ou les matériels qui leur font défaut mais… le personnel qualifié. Le « manque de renfort » est devenu leur leitmotiv. Même s’il y a moins de malades qu’au printemps, la situation risque d’être encore plus difficile à affronter.

Dans le service de réanimation de l'hôpital de Périgueux, en Dordogne.
Dans le service de réanimation de l’hôpital de Périgueux, en Dordogne. (Romain Longieras/HANS LUCAS)

Par Elsa FreyssenetPublié le 29 sept. 2020 à 16:14Mis à jour le 29 sept. 2020 à 17:28

Jérémy Petit est infirmier anesthésiste en réanimation au CHU de Bordeaux. En mars et avril, lors de la première vague du coronavirus, il avait pris soin de patients transférés depuis Paris et Mulhouse. En août, il était allé prêter main-forte à ses collègues de Cayenne, en Guyane. Aujourd’hui, il ne pourrait plus : « Il y a de quoi faire à Bordeaux. » Depuis un mois, son service de réanimation accueille à la fois des personnes opérées d’un cancer (son activité habituelle) et des patients Covid +. « On ne peut pas remplir plus », dit-il.

Elisa Demonchy est infectiologue à Nice et responsable de l’unité Covid du CHU : « Pendant l’acte I de l’épidémie, on avait accueilli des patients d’Italie, de Paris et de l’Oise et des réanimateurs niçois étaient allés à Paris. Cette fois, on ne pourra pas répondre », dit-elle. Le CHU de Nice traitait lundi dernier 25 patients Covid +, contre 150 lors du pic épidémique du printemps. Alors pourquoi, cette crainte d’être débordé ? « Pour ouvrir des lits, il faut des soignants et, cette fois, on n’aura pas de renfort », explique-t-elle.

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« Pas de renfort »

Alors qu’il y a six mois de nombreux hôpitaux avaient manqué de matériel de protection et de respirateurs, aujourd’hui, ils courent après le personnel qualifié, infirmières, aides-soignantes et autre « personnel non médical ». « Pas de renfort », c’est la hantise de tous les soignants contactés pour cette enquête. « Il manque du monde tous les jours, nous sommes déjà en train de tirer sur la corde, s’alarme Samantha, infirmière dans un service de réanimation francilien. En mars et avril, il y avait un infirmier pour deux patients Covid + en réa, aujourd’hui nous sommes à un pour trois ! On est seul et on n’aura pas de renfort. »

L’épidémie redémarre vite et fort. Il y a encore deux semaines, Alexandre Bleibtreu , infectiologue à la Pitié-Salpêtrière à Paris, avait un motif de satisfaction : « La grosse différence avec le printemps dernier, c’est que les gens sont testés, donc, ils arrivent plus tôt chez nous et on les surveille mieux. » Désormais, il est à nouveau confronté à des patients dont l’état est si grave qu’ils partent en réanimation après 24 heures d’hospitalisation.

 On voudrait ouvrir une unité Covid supplémentaire, mais on manque de personnel. 

Mais cet acte II de l’épidémie n’explique pas à lui seul le risque de saturation des hôpitaux. « On voudrait ouvrir une unité Covid supplémentaire, mais on manque de personnel pour le faire », explique le Dr Bleibtreu. Et pourtant, le nombre de patients Covid nécessitant une hospitalisation est moins important qu’au printemps (6.415 sur toute la France le 28 septembre contre 32.000 le 13 avril).https://embed.acast.com/la-story/abeauvais-unhopitalautempsducoronavirus

Choix immédiats et raisons structurelles

Alors quoi ? Comment la deuxième vague pourrait être plus difficile à absorber que la première, alors que la maladie est mieux connue et que les malades en état grave sont moins nombreux ? A écouter les soignants, les raisons sont de deux ordres : des choix immédiats et des raisons structurelles. En mars, le confinement général avait réduit drastiquement la circulation du virus dans de nombreux territoires permettant une formidable solidarité nationale envers les trois grandes régions les plus atteintes, Grand Est, Hauts-de-France et Ile-de-France. Aujourd’hui, un reconfinement est exclu par le chef de l’Etat et tous les territoires sont touchés.

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« Pas de renfort » des autres régions, donc, et pas de renfort local non plus… Car, au printemps, les opérations non urgentes avaient été annulées, libérant des soignants pour les patients atteints par le coronavirus. Aujourd’hui, les autorités mais aussi de nombreux médecins veulent maintenir aussi longtemps que possible et partout où c’est possible les soins pour toutes les pathologies.

On touche du doigt la difficulté de « continuer à vivre avec le virus », de faire coexister dans les mêmes établissements l’activité courante et le surcroît de travail dû à la pandémie. « Quand, en mars et avril, l’activité programmée [dans les autres pathologies, NDLR] avait été arrêtée, on avait réussi à avoir une infirmière pour six patients Covid en salle de soins ; aujourd’hui, c’est une pour neuf », raconte Christine Arcuset, cadre de santé du service des maladies infectieuses de l’hôpital de la Croix-Rousse à Lyon.

 Ma grosse inquiétude est d’arriver à tenir dans la durée. 

Cette fonction est un maillon essentiel de l’organisation hospitalière : les cadres de santé, celles qu’on appelait autrefois les surveillantes, gèrent le matériel et les plannings. Elles ont pour responsabilité de boucher les trous et elles n’y parviennent pas toujours. A la Croix-Rousse, il y a un « manque crucial d’aides-soignantes », or les patients Covid réclament beaucoup de soins paramédicaux. « On passe des annonces partout, mais les écoles sont assez vides, explique Christine Arcuset. Ma grosse inquiétude est d’arriver à tenir dans la durée alors qu’on n’est pas encore arrivé dans la saison de la grippe et de la gastro. »

Et petit à petit, le piège menace de se refermer sur l’hôpital public : avec l’automne viennent les épidémies saisonnières ; avec l’activité économique, les accidents de la route ont repris et ces opérations-là ne peuvent être différées. Avec le déclenchement des plans blancs , d’autres opérations sont reportées, mais au compte-gouttes. A Perpignan, le chef du service des maladies infectieuses, Hugues Aumaître,s’impatiente : « Personne n’ose déprogrammer, mais il va falloir l’envisager sérieusement. » Et d’ajouter : « A ce stade, je peine à faire participer mes confrères des autres spécialités. Le Covid n’est plus vécu comme le problème de tous. »

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Ne pas déprogrammer

Le maintien de tous les soins peut avoir des motivations terre à terre : des médecins très spécialisés veulent continuer à pratiquer leur discipline et les directions d’hôpitaux savent que l’activité Covid est une très mauvaise affaire pour leurs finances. Mais il y a aussi une justification de santé publique : pour la cancérologie ou les maladies chroniques, les médecins peuvent difficilement délaisser leurs patients deux fois dans la même année. D’autant que la reprise des activités non-Covid ne s’est pas faite du jour au lendemain, avec le déconfinement : « On continue de rattraper difficilement les reports de prise en charge de la première vague », explique Julie Bourmaleau, cadre supérieure de santé du pôle neurologie de la Pitié-Salpêtrière.

Car il a fallu mettre en place une double procédure d’hospitalisation (pour les patients Covid et non-Covid), des hôpitaux, aux bâtiments anciens, ont dû transformer des chambres doubles en chambres simples, réduisant d’autant leur capacité d’accueil, et les vacances d’été des personnels… ont aussi conduit à fermer des lits.

Des soignants au chevet d'un patient Covid + à l'hopital de Strasbourg.
Des soignants au chevet d’un patient Covid + à l’hopital de Strasbourg.Jean-Francois Badias/AP/SIPA

Par quelque bout qu’on prenne le sujet, on bute toujours sur le manque de personnel. Le problème n’est pas nouveau à l’hôpital, il avait même suscité un long mouvement de protestation en 2019. On pouvait supposer que les annonces faites en juillet dernier à l’issue du Ségur de la santé commenceraient à le résoudre : 6 milliards d’investissement et 8,2 milliards de revalorisation salariale, c’était inédit depuis des décennies. Sauf que les investissements ne se font pas en un été et que, rapportée à chaque individu, la hausse de salaire est de 183 euros par mois pour les infirmières (qui doivent attendre le vote du PLFSS à la fin de l’année pour percevoir un premier versement).

 Le Ségur de la santé n’a pas changé le quotidien des soignants. 

Ce n’est pas négligeable, mais « cela ne nous rend pas plus attractifs qu’avant », souligne l’infectiologue niçoise Elisa Demonchy. Dans son unité, on compte une infirmière pour 14 patients à cause « des postes non pourvus par manque de postulants ». « Le Ségur n’a pas changé le quotidien des soignants, l’ambiance est morose », poursuit-elle.https://embed.acast.com/la-story/coronavirus-lhopitalenextremeurgence

« Cercle vicieux »

« Quand on ouvre des lits Covid, on doit en fermer ailleurs, car l’hôpital était déjà exsangue avant l’épidémie. Les conditions de travail sont telles que personne ne reste », abonde Véronique Hentgen, pédo-infectiologue et spécialiste des maladies rares au centre hospitalier de Versailles. Les départs se poursuivent et les arrivées manquent : « En septembre, on a reçu autant de CV que l’an dernier, c’est-à-dire trop peu. » Moins il y a d’infirmières et d’aides-soignantes et plus le travail est dur pour celles qui restent : elles ont de moins en moins de temps à consacrer à chaque malade, doivent rogner sur la dimension humaine de leur travail et craignent la faute professionnelle. « C’est un cercle vicieux », conclut le Dr Hentgen.

 Nous sommes tous des spécialistes de l’action en mode dégradé. 

Quand un soignant est optimiste – il y en a – c’est sur un mode grinçant : « Nous sommes des spécialistes de l’action en mode dégradé, souligne Fabienne Eymard, cadre de santé à l’hôpital de la Timone à Marseille. J’ai confiance, on trouve toujours des solutions, mais jusqu’où ? »

Tétris infernal

De son côté, l’AP-HP s’est enorgueillie du recrutement de 1.371 infirmiers et aides-soignants. Mais il manque encore 500 infirmiers et les départs se chiffrent en centaines chaque année. Au pôle de neurologie de la Pitié-Salpêtrière, Julie Bourmaleau calcule : « On a bien recruté en réanimation, où je n’ai plus que cinq postes vacants, mais en hospitalisation, c’est plus compliqué : il me manque une dizaine de personnes sur soixante. »

Alors, chaque absence pour maladie, formation ou grossesse peut susciter un infernal jeu de Tétris afin d’assurer la continuité des soins. « Plus de malades, moins de personnel, moins de lits, c’est un des effets entonnoirs que l’on voit venir pour les deux semaines à venir », dit-elle.

 On n’a pas du tout envie de refaire mars-avril. D’ailleurs, on ne peut pas, ni physiquement ni moralement. 

Cette perspective n’enchante personne. « Certaines infirmières en veulent à ceux qui ne croient pas aux masques ou font des réunions de famille, d’autant qu’elles-mêmes ne s’autorisent pas les soirées », note la Lyonnaise Christine Arcuset. Il y a de la lassitude et aussi de la colère. On la sent chez Samantha, l’infirmière francilienne, quand elle lance : « Le relâchement de l’été s’est fait au mépris de la santé de nos aînés et des soignants. Le discours gouvernemental n’a pas été clair ! » Elle pastiche la parole publique : « Faites la fête, mais pas trop, contaminez-vous, mais pas à plus de dix personnes… » Et de conclure : « On n’a pas du tout envie de refaire mars-avril et, d’ailleurs, on ne peut pas, ni physiquement ni moralement : enchaîner autant de décès et autant d’adieux, c’est horrible ! On y laisse une part de nous. » C’est le problème des répliques : on les supporte moins car les efforts ont déjà été consentis lors de la première vague.

Démissions

La lassitude peut prendre d’autres formes. Au printemps, l’hôpital Avicenne, en Seine-Saint-Denis, avait reçu le renfort de soignants retraités ou libéraux du département. « Les gens du coin ne se présentent plus », constate le réanimateur Yacine Tandjaoui-Lambiotte , qui donne deux explications : « Tout le monde est fatigué et il n’y a plus le sentiment de participer à quelque chose d’extraordinaire. » Par manque de bras, son service se « limite donc volontairement » à l’accueil de 12 patients Covid et dirige les autres vers les hôpitaux de l’Est parisien. Pour le moment, ça tient.

Le Dr Tandjaoui-Lambiotte a, lui aussi, changé d’état d’esprit. De mars à mai, il avait témoigné, semaine après semaine, précis et volontaire, de l’évolution de l’épidémie dans les « Chroniques du Covid » publiées par « Les Echos » : avoir monté de toutes pièces une unité de sevrage ventilatoire était sa fierté. Désormais, il prévoit de quitter l’AP-HP « au printemps ou à l’été prochain ». Il n’est pas le seul : Sonja Curac, responsable des urgences de l’hôpital Beaujon à Clichy, quitte son poste le mois prochain pour aller exercer en Belgique.

Tous deux ont des motivations personnelles – le désir d’une progression de carrière pour Yacine Tandjaoui-Lambiotte et celui « d’aller voir ailleurs » pour le Dr Curac. Mais ils partagent aussi une même frustration devant les lourdeurs administratives de l’AP-HP, l’impression que rien n’a changé après la première vague du Covid : « Tout est compliqué et long. Pendant la première vague du Covid, on était parvenu à ce qu’aucun patient ne stagne aux urgences, on avait évité l’engorgement et puis tout est redevenu comme avant », soupire Sonja Curac. Yacine Tandjaoui-Lambiotte reprend à son compte la chanson écrite par Joan Baez pour raconter sa relation avec Bob Dylan, « Diamond and Rust » : « J’ai vécu des choses extraordinaires à l’AP-HP, et puis, la rouille s’installe. » Pas tout de suite, pas maintenant, est-on tenté de dire.

Elsa Freyssenet

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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