En Europe, l’exaspération grandit face aux mesures anti-Covid 19
Déjà en butte aux mouvements des « antimasque », l’action des gouvernements pour lutter contre la pandémie passe de plus en plus mal auprès des populations
Par Thomas Wieder, Jérôme Gautheret, Cécile Ducourtieux, Sandrine Morel, Mirel Bran, Anne-Françoise Hivert et Romain Su
Publié aujourd’hui à 05h03, mis à jour à 08h40
La récente « fronde » marseillaise en France envers les nouvelles mesures de restrictions liées à la pandémie de Covid-19 n’a rien d’une exception. Si la peur persistante de la pandémie, qui a fait à ce jour plus d’un million de morts dans le monde, contribue globalement au respect des dispositifs visant à freiner sa propagation, partout en Europe des mouvements antimasque et des manifestations d’exaspération sont apparus contre les actions des gouvernements, jugées tantôt liberticides, tantôt incohérentes.

En Allemagne, l’adhésion aux mesures prises par les autorités pour lutter contre le virus reste massive. Mi-septembre, le baromètre mensuel de la chaîne publique ZDF indiquait un taux d’approbation de 69 %, soit neuf points de plus qu’à la mi-août.
Mais la virulence du mouvement des « antimasque » oblige le gouvernement d’Angela Merkel à rester sur ses gardes. L’attaque avortée du Reichstag par une centaine de membres de ce mouvement, composé notamment de néonazis, d’antivaccins et autres adeptes des théories du complot, le 29 août, a stupéfié. Et si, selon le baromètre de la ZDF, seulement 14 % des personnes interrogées approuvent ces manifestations, les antimasque restent organisés sur les réseaux sociaux.
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Avant d’imposer de nouvelles restrictions, Mme Merkel sait qu’elle devra aussi composer avec l’opposition de certains Länder, notamment en Saxe et en Saxe-Anhalt. Dans ces deux régions de l’est de l’Allemagne où le nombre d’infections est particulièrement bas, les ministres-présidents ont déclaré, dimanche 27 septembre, qu’ils étaient opposés à un durcissement des mesures en vigueur.
« Collectifs citoyens » néerlandais
Aux Pays-Bas, les antimasque ont tenté d’imiter l’exemple allemand. Parfois violentes, comme à La Haye, les manifestations ont donné lieu à des affrontements avec la police. Des images diffusées sur les réseaux sociaux ont aussi révélé une conversation évoquant un assassinat du premier ministre Mark Rutte.

Le mouvement peine néanmoins à se structurer : la droite radicale a multiplié les critiques contre la gestion de la pandémie, mais n’a pas voulu s’impliquer dans ces mobilisations, laissant des « collectifs citoyens » organiser une protestation qui reste assez limitée. Le gouvernement oscille, lui, entre sa volonté d’endiguer une deuxième vague potentielle et son refus d’un nouveau confinement, tandis que les courbes ont atteint, ces derniers jours, des niveaux égaux à ceux de la mi-mai.
En Italie, le système sanitaire étant décentralisé, ce sont les présidents de région qui ont la haute main sur les éventuelles mesures à prendre. Ainsi le gouverneur de Campanie, Vincenzo De Luca, fraîchement réélu, a-t-il rétabli l’obligation du port du masque en extérieur, suivi en cela par son homologue sicilien, Nello Musumeci, qui a signé dimanche un décret similaire, à compter du 30 septembre. A ces mesures régionales s’ajoutent de nombreux décrets d’édits locaux, comme dans le centre de Gênes.Lire aussi En Italie, pas de prime Covid pour l’extrême droite
Mais ces restrictions, qui semblent autant obéir à des critères sanitaires qu’à des logiques locales, sont en général bien acceptées par les populations traumatisées par les ravages causés en mars et avril par l’épidémie en Lombardie. Elles sont même payantes électoralement. Le chef politique de la Ligue, Matteo Salvini (extrême droite), qui a tenté cet été d’attirer à lui les « antimasque » à coups de provocations, semble aujourd’hui payer son erreur tactique par un net recul dans les sondages.
La rébellion couve chez les conservateurs britanniques
Au Royaume-Uni, la bonne volonté des Britanniques commence à fléchir. Les restrictions en série décidées ces derniers jours par Downing Street (couvre-feu à 22 heures pour les bars, pubs et restaurants, mise à l’isolement de milliers d’étudiants sur leurs campus, interdiction des visites entre familles…) ont redonné de l’élan aux manifestations antimasque. Celles-ci restent circonscrites à Londres, mais rassemblent désormais des milliers de manifestants tous les samedis à Trafalgar Square.

Les multiples volte-face du gouvernement de Boris Johnson cet été et le fiasco du système de tests expliquent en grande partie cette perte de confiance dans la capacité des autorités à contrôler l’épidémie. Le désastreux « épisode Cummings », du nom du conseiller spécial de Boris Johnson, Dominic Cummings, qui avait refusé de démissionner après avoir enfreint les règles de la quarantaine,a aussi laissé des traces.
Et la rébellion couve dans le camp conservateur. Le député Graham Brady, à la tête du principal club d’élus tory à Westminster, a réussi le 27 septembre à fédérer 46 confrères, en faveur d’un amendement donnant au Parlement le droit de veto sur toute nouvelle mesure restrictive décidée par Downing Street. Si l’amendement est bien retenu par le speaker de la Chambre des communes et si les travaillistes, les libéraux-démocrates et les indépendantistes écossais se joignent en partie à eux, alors Boris Johnson pourrait bien essuyer son premier gros revers politique depuis son éclatante victoire aux élections générales de décembre 2019.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les Britanniques téléchargent en masse leur application de traçage NHS Covid-19
En Espagne, les dernières mesures prises par la région de Madrid passent aussi très mal. Dans les quartiers populaires du sud de la capitale, où le taux d’incidence est le plus élevé, les habitants ne peuvent sortir que pour se rendre au travail, à l’école, chez le médecin ou pour des raisons de force majeure. En réponse à cette décision, la Fédération régionale des associations de voisinage de Madrid (FRAVM) a convoqué une cinquantaine de rassemblements le 24 septembre, et des centaines de personnes ont répondu à l’appel pour dénoncer un « confinement sélectif », « ségrégationniste, injuste et inefficace ». Et les manifestations se succèdent chaque jour depuis.

« Bas les masques »
Les nouvelles mesures sont d’autant plus rejetées que certains quartiers de la capitale, avec un taux de contagion identique, n’ont pas été concernés. L’apparente incohérence du dispositif – fermeture des parcs et jardins, mais ouverture de salles de jeux et de paris, des bars et des restaurants jusqu’à 22 heures – a aussi nourri la colère des habitants, qui accusent la région de ne fermer que les quartiers qui ne votent pas à droite.
Cependant, la contestation la plus marquante est venue de la région même de Madrid, où la présidente, Isabel Ayuso, du Parti populaire (PP, droite), refuse d’appliquer les recommandations du gouvernement afin, dit-elle, de ne pas endommager une économie locale à genoux. « Des semaines dures arrivent. Ce n’est pas une bataille idéologique, mais épidémiologique », a réagi le ministre socialiste de la santé.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans une Espagne traumatisée, le port du masque s’est vite imposé
En Roumanie, la récupération politique du sujet est plus explicite encore. Les sociaux-démocrates critiquent systématiquement les mesures prises par le gouvernement du Parti national libéral (PNL) et soutiennent les théories du complot qui abondent. Le 19 septembre, plusieurs manifestations contre le port du masque ont eu lieu à Bucarest et dans d’autres villes du pays où résonnaient les slogans : « Bas les masques », « Liberté », « L’école sur Internet n’est pas une école » ou encore « Le masque tue ».

Est-ce par crainte de la montée de l’exaspération populaire que certains pays, en dépit de chiffres alarmants, renoncent à imposer de nouvelles restrictions ?
La Belgique a surpris ces derniers jours en annonçant un assouplissement, au 1er octobre, des mesures en vigueur : fin du masque obligatoire dans l’espace public, contacts sociaux élargis, période d’isolement de sept jours au lieu de quatorze…
La tentation d’imiter le modèle suédois
En Pologne, après que le ministère de la santé a publié, le 25 septembre, son plus mauvais bilan journalier depuis le début de la pandémie au printemps, le niveau de restrictions demeure également bien plus faible qu’avant l’été, et leur respect par la population très aléatoire. « Notre premier ministre et notre ministre de la santé sont tous deux des économistes, il me semble qu’ils accordent la priorité à l’économie », estime la directrice de la chaire des maladies infectieuses à la faculté de médecine de Zielona Gora.
Partout semble planer la tentation d’imiter le modèle suédois, un pays où aucun confinement n’a jamais été imposé et où les écoles n’ont pas fermé.
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Le pays n’échappe toutefois pas à la lassitude des habitants. D’autant que, face à la hausse du nombre de cas, le gouvernement a laissé entendre qu’il pourrait imposer des restrictions spécifiques pour une durée limitée. Selon une enquête d’opinion réalisée par l’institut Ipsos et publiée début septembre, la confiance des Suédois dans la capacité du gouvernement à gérer la pandémie a reculé de 50 % d’opinions positives en mai, à 36 % en août.
Covid-19 : inquiets, les Pays-Bas adoptent un nouveau plan rigoureux de limitation des contacts
Retour au télétravail conseillé, rassemblements de plus de 40 personnes prohibés, les rencontres sportives privées de public font partie des mesures annoncées par les autorités néerlandaises.
Par Jean-Pierre Stroobants Publié aujourd’hui à 19h02, mis à jour à 19h23

Un peu désemparées face à la progression rapide de la courbe des contaminations, les autorités néerlandaises ont adopté, lundi 28 septembre, un nouveau train de mesures anti-Covid qui devaient entrer en vigueur mardi à 18 heures et être évaluées au bout de trois semaines.
Les cafés et restaurants devront à nouveau fermer leurs portes à 22 heures, le télétravail doit être la norme sauf s’il est impossible, une contamination survenant sur un lieu de travail doit entraîner une fermeture de quatorze jours.
En privé, il sera interdit de recevoir plus de trois personnes âgées de plus de 13 ans.
A l’extérieur, les rassemblements de plus de quarante personnes seront prohibés, à l’intérieur la limite sera de 30 personnes. Il n’y aura plus de public lors des rencontres sportives. Les musées, bibliothèques et magasins devront limiter fortement le nombre de visiteurs. Les voyages vers Amsterdam, Rotterdam et La Haye sont déconseillés.
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Dans ces trois villes, les magasins pourront exiger le port du masque. La question du masque dans l’espace public a fait l’objet d’intenses discussions depuis des semaines, opposants et partisans de l’obligation s’affrontant tandis que le gouvernement et les autorités sanitaires hésitaient. Lundi, Hugo De Jonge, le ministre de la santé a déclaré qu’il « pensait » qu’une telle protection pouvait contribuer à enrayer la pandémie.
Situation critique
Après des mesures annoncées vendredi 25 septembre et jugées insuffisantes, car limitées à quelques grandes villes, les hôpitaux avaient lancé des signaux d’alarme : au cours des sept derniers jours, plus de 20 000 nouvelles contaminations ont été enregistrées (on en recense plus de 114 000 au total), le nombre de décès est également reparti à la hausse (plus de 6 400) et le nombre des hospitalisations croît vite, entraînant une surcharge des services, à Amsterdam notamment. La situation est jugée critique dans six provinces.
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« Nous faisons de notre mieux, mais le virus fait mieux encore », expliquait, lundi, M. De Jonge. Le premier ministre Mark Rutte indiquait de son côté que les nouvelles décisions auraient des conséquences économiques très négatives mais étaient devenues inévitables. « Les contaminations se développent tellement que nous risquons de courir derrière le virus », soulignait-il.
Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, Correspondant)
La Suède défend une stratégie « durable » contre le Covid-19
Alors que le spectre d’une deuxième vague se profile en Europe, la propagation du coronavirus reste limitée dans le royaume scandinave, convaincu de l’efficacité de sa méthode.
Par Anne-Françoise Hivert Publié le 17 septembre 2020 à 04h07 – Mis à jour le 17 septembre 2020 à 12h25

La rentrée des classes – non masquée – a eu lieu il y a près d’un mois en Suède. Et pour le moment, les nouvelles sont plutôt bonnes sur le front du Covid-19. Le nombre de contaminations reste stable et rien n’indique qu’une reprise de la pandémie se prépare. Mardi 15 septembre, le gouvernement a même suspendu l’interdiction des visites en maison de retraite, en vigueur depuis le 1er avril.
Elles resteront tout de même strictement encadrées. Pas question de risquer une nouvelle propagation du virus dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, dont les résidents comptent pour près de la moitié des victimes du Covid-19. « Nous nous trouvons toujours au milieu d’une pandémie, a rappelé la ministre des affaires sociales, Lena Hallengren. Même si la plupart des chiffres pointent dans la bonne direction, nous pouvons être frappés par une recrudescence des cas. »
En attendant, la Suède, très critiquée pour ne pas avoir confiné sa population au printemps, savoure l’accalmie, en espérant éviter une seconde vague. Si la situation semblait hors de contrôle au début de l’été, alors que le pays de 10 millions d’habitants affichait un des taux d’incidence les plus élevés du monde, le reflux observé depuis se maintient.A
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Selon les chiffres de l’agence de la santé publique Folkhälsomyndigheten, publiés le 16 septembre, 1 584 nouveaux cas ont été enregistrés sur les sept derniers jours. Au total, 130 malades sont soignés à l’hôpital et 13 patients se trouvent en réanimation. Depuis près d’un mois, la Suède n’enregistre plus qu’un ou deux décès journaliers.
« Des mesures moins drastiques qu’ailleurs »
Avec 5 860 morts (soit 58 décès pour 100 000 habitants) depuis le début de la pandémie, le pays reste toutefois le onzième le plus touché au monde. Un bilan particulièrement lourd si on le compare à celui de ses voisins nordiques, qui ont tous opté pour un semi-confinement : en Suède, le virus a tué cinq fois plus qu’au Danemark et dix fois plus qu’en Finlande ou en Norvège.
Alors comment expliquer l’embellie de ces dernières semaines, au moment même où le Covid-19 regagne du terrain presque partout en Europe, y compris au Danemark et en Norvège ? La stratégie suédoise, tellement décriée à l’étranger, serait-elle enfin en train de faire ses preuves ?
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Contrairement au quotidien Svenska Dagbladet, qui titrait récemment sur « la revanche » du modèle suédois, son principal architecte, l’épidémiologiste en chef, Anders Tegnell, interrogé par Le Monde, se garde bien de faire preuve de triomphalisme. Il n’exclut pas que l’évolution de l’épidémie dans son pays soit décalée et que « ce qui se passe en France [aujourd’hui] s’y produise dans un mois ».
Anders Tegnell, cependant, penche plutôt pour une autre explication. Il veut croire que « le modèle suédois, basé sur des mesures moins drastiques qu’ailleurs, mais qui restent les mêmes et s’inscrivent dans la durée, commence à fonctionner ». S’il a fallu patienter plusieurs mois pour en voir les résultats, c’est en raison de deux facteurs, explique-t-il : « Les dispositifs un peu moins drastiques prennent plus de temps à agir. Peut-être aussi que nous avions une telle propagation du virus qu’il a fallu attendre avant de voir une réponse importante aux mesures que nous avions mis en place » dans les régions les plus touchées par le virus, celle de Stockholm et de Göteborg.
Concernant le confinement, qu’il a qualifié « d’expérimentation » par le passé, l’épidémiologiste « peut comprendre » que des gouvernements aient fait ce choix « quand les systèmes de santé ont atteint la saturation ». Mais « cela n’a jamais été le cas en Suède », rappelle-t-il.
Malgré le nombre élevé de morts, qu’il attribue aux failles dans la gestion des maisons de retraite plutôt qu’à la stratégie mise en place par le pays, Anders Tegnell est convaincu que la Suède a fait le bon choix : « Le virus ne va pas disparaître. A l’avenir, il sera sans doute plus facile à gérer, notamment quand nous aurons un vaccin. Mais nous allons devoir vivre longtemps avec et il est important que les mesures que nous prenons fonctionnent sur le long terme, sans avoir de conséquences trop négatives sur d’autres aspects de la santé ».
Le dépistage est monté en puissance cet été
Si le royaume scandinave n’a pas confiné, il n’a pas non plus déconfiné. Les recommandations et les quelques restrictions, imposées depuis mars, n’ont jamais changé. Elles continuent d’être répétées lors des conférences de presse, organisées deux fois par semaine au siège de Folkhälsomyndigheten. Retransmises en direct sur la chaîne publique SVT et sur YouTube, « elles sont suivies par 1 million de personnes, soit 1 Suédois sur 10 », selon Dan Eliasson, le directeur général de l’Agence de la protection civile.
Les Suédois sont priés de rester chez eux au moindre symptôme, de se laver régulièrement les mains et de garder leur distance, notamment avec les personnes de plus de 70 ans. Le dépistage, qui avait pris du retard à l’allumage, est monté en puissance cet été. Désormais, même les enfants sont invités à se faire diagnostiquer en cas de maladie, ce qui provoque des files d’attente, malgré 142 000 tests atteints la deuxième semaine de septembre.Article réservé à nos abonnés
En Suède, la pandémie due au coronavirus révèle la marginalisation des plus âgés
Prohibés depuis le 27 mars, les rassemblements publics de plus de 50 personnes restent interdits, y compris à l’intérieur des théâtres, des cinémas ou des stades. Des assouplissements sont envisagés, mais l’agence de la santé publique a déjà fait savoir qu’elle exigerait une distance d’au moins un mètre et n’autoriserait pas plus de 500 spectateurs.
Le télétravail continue d’être recommandé, jusqu’au 31 décembre au moins. Les Suédois sont également priés d’éviter les transports en commun, et de privilégier la marche et le vélo aux heures de pointe. A Stockholm, la compagnie locale de bus et de métro SL a constaté une baisse de près de 50 % du nombre de passagers. La société ferroviaire SJ, pour sa part, ne permet plus de réserver qu’un siège sur deux, dans ses trains.
« Relation de confiance entre les autorités et les citoyens »
Une des décisions les plus controversées, mi-mars, avait été de maintenir les crèches, les écoles et les collèges ouverts. Les lycées et les universités avaient fermé. Ils ont rouvert mi-août. Le bilan provisoire est en demi-teinte : plusieurs établissements ont dû repasser en l’enseignement à distance, après des cas de contamination, même si le taux d’incidence reste stable chez les moins de 18 ans.
Le masque, lui, n’est toujours pas recommandé. « Garder ses distances est bien plus important », argue Anders Tegnell. Cependant, l’épidémiologiste n’exclut plus de l’imposer « pour une courte période, dans un endroit spécifique, si les cas augmentent et que les mesures habituelles ne fonctionnent pas ». Mais les exemples, ailleurs en Europe, ne le convainquent pas : « On voit bien que dans les pays qui l’ont rendu obligatoire, les contaminations ne baissent pas de façon drastique», remarque-t-il.
Selon la dernière enquête d’opinion réalisée par l’agence de la protection civile, 60 % des Suédois ont confiance dans la gestion de la pandémie par leur pays et 70 % approuvent le choix des mesures prises. Pour Dan Eliasson, les chiffres montrent que « la stratégie suédoise est bien ancrée au sein de la société ». Il y voit la condition de son efficacité : « Notre stratégie repose sur une relation de confiance entre les autorités et les citoyens. Plutôt que de donner des ordres ou de pointer du doigt, nous faisons des recommandations, mais c’est à eux d’agir, sur la base des informations que nous leur fournissons. » Et même si tous ne suivent pas les recommandations en permanence, admet-il, « la plupart des Suédois ont changé leur comportement ».
Est-ce que cela sera suffisant pour éviter une seconde vague ? L’agence de la santé publique n’exclut pas qu’une certaine immunité de la population puisse être en partie responsable du ralentissement de la propagation du virus. En Suède, plus de 87 575 personnes ont été testées positive au Covid-19 depuis le début de la pandémie. Mais le nombre de contaminés pourrait être bien plus élevé.
RAPPEL:
L’Allemagne choquée par les dérives des « antimasque »
Un défilé a réuni près de 40 000 personnes à Berlin samedi, avant que des factions d’extrême droite tentent d’entrer dans le Bundestag. Plusieurs assaillants brandissaient le drapeau du IIIe Reich.
Par Thomas Wieder Publié le 31 août 2020 à 11h11 – Mis à jour le 31 août 2020 à 15h48

Les services de renseignement s’en étaient inquiétés : « Les appels à la mobilisation lancés par l’extrême droite sont plus larges et plus intenses qu’avant la manifestation du 1er août à Berlin », avait fait savoir l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), vendredi 28 août, à la veille d’un nouveau rassemblement organisé dans la capitale allemande par les opposants aux restrictions mises en œuvre par le gouvernement pour lutter contre le Covid-19.
La crainte était fondée. Samedi 29 août, un peu après 19 heures, un groupe de 200 à 300 manifestants a réussi à franchir les grilles de protection entourant le Reichstag, le siège du Parlement (Bundestag), quelques-uns parvenant même à monter les marches conduisant à l’entrée du bâtiment avant d’être arrêtés par les forces de l’ordre avec des gaz lacrymogènes. Parmi les assaillants, plusieurs brandissaient le drapeau noir-blanc-rouge qui fut celui de l’Empire allemand (1871-1918) mais aussi celui du IIIe Reich à ses débuts, de 1933 à 1935, avant son remplacement par le drapeau à croix gammée.
Failles du maintien de l’ordre
Sans précédent, ces images ont fait la « une » de tous les sites d’information allemands pendant le reste du week-end, donnant lieu à d’innombrables réactions politiques. « Les drapeaux du Reich et les racailles d’extrême droite devant le Parlement allemand constituent une attaque insupportable contre le cœur de notre démocratie », s’est indigné le président de la République, Frank-Walter Steinmeier, dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux. « La présence insupportable de néonazis devant le Reichstag ne peut pas se répéter à l’avenir », a déclaré la ministre sociale-démocrate de la justice, Christine Lambrecht (SPD). « La diversité d’opinion est le marqueur d’une société qui va bien. Mais la liberté de réunion touche à ses limites à partir du moment où les règles de l’Etat sont foulées au pied », a quant à lui affirmé le ministre de l’intérieur, le conservateur Horst Seehofer (CSU).
A côté de ces condamnations, plusieurs questions ont été soulevées, dimanche, sur le déroulement des événements de la veille. D’abord sur les failles du maintien de l’ordre. Le vice-président du syndicat de la police de Berlin, Stephan Kelm, a ainsi qualifié de « choquant » ce qui s’est passé devant le Reichstag, où il n’y avait d’abord que trois policiers face aux assaillants en haut des marches, avant l’arrivée des renforts.
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Dimanche, les groupes de la majorité parlementaire – SPD et CDU-CSU – ont décidé de convoquer le Comité des doyens du Bundestag, composé du président de celui-ci, Wolfgang Schäuble, ainsi que d’une vingtaine de députés expérimentés, afin d’engager une refonte en profondeur du dispositif de sécurité autour du Reichstag, où se trouve l’hémicycle, et des bâtiments voisins, où les élus ont leurs bureaux.
Dans la journée, plusieurs voix se sont également élevées pour critiquer la façon dont les autorités ont abordé cette manifestation, la deuxième de ce type organisée dans la capitale allemande après celle du 1er août. Rappelant que, ce jour-là, les règles d’hygiène et les gestes barrières n’avaient pas été respectés, le ministre de l’intérieur du Land de Berlin, Andreas Geisel (SPD), avait décidé, jeudi, d’interdire le rassemblement. Mais les organisateurs ont saisi le tribunal administratif qui, vendredi, a annulé l’arrêté d’interdiction.
Mouvement hétéroclite
A l’évidence, ce camouflet a contribué au succès de la mobilisation de samedi, qui a réuni environ 38 000 personnes, selon la police, soit deux fois plus que le 1er août. Il a aussi renforcé les manifestants dans leur conviction d’être des « libres penseurs » – nom d’un de leurs collectifs – voire des « résistants » victimes d’une « dictature » qui chercherait à museler les libertés de circulation ou de réunion. Au point que certains sont venus avec d’anciens drapeaux de la République démocratique allemande (RDA) et des pancartes dénonçant le « retour de la Stasi », la police politique du régime communiste, sous le couvert d’impératifs hygiénistes.
Quelle importance accorder à ce mouvement ? Dimanche, plusieurs observateurs rappelaient que les images du Bundestag entouré de néonazis ne devaient pas faire oublier deux choses. D’abord, que seuls 10 % des Allemands jugent excessives les restrictions anti-Covid-19, alors que 60 % les considèrent comme adaptées et 28 % comme insuffisantes, selon le dernier baromètre de la ZDF, publié vendredi.
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Ensuite, que ce mouvement est profondément hétéroclite. Ce fut encore le cas ce week-end à Berlin, où il suffisait de faire quelques mètres pour passer d’un groupe de militants antivaccins en tenue de hippies à des jeunes gens distribuant des tracts contre Bill Gates, puis à des partisans de Donald Trump expliquant pourquoi le président américain a combattu le virus « comme un chef », le tout non loin d’une dizaine de vieilles dames bon chic bon genre hurlant le mot « liberté »…
Une telle diversité était déjà visible le 1er août. Mais jamais, samedi, ne s’étaient mêlés à cette foule bigarrée autant de pancartes au nom du mouvement islamophobe Pegida, de tee-shirts à l’effigie de groupes de rock identitaires et de figures connues de l’ultradroite allemande. A l’instar de Rüdiger Hoffmann, ancien membre du parti néonazi NPD et proche des Reichsbürger. Ces « citoyens du Reich », qui ne reconnaissent pas les institutions de la République fédérale, sont estimés, au total, à environ 20 000 par les services de renseignement allemands. Plusieurs d’entre eux ont été interpellés, samedi soir, autour du palais du Reichstag.
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Thomas Wieder(Berlin, correspondant)
Coronavirus : la Suède est-elle un modèle à suivre ?
Par William Audureau , Maxime Vaudano et Anne-Françoise Hivert
Publié le 27 mai 2020 à 10h41 – Mis à jour le 28 mai 2020 à 06h11
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DÉCRYPTAGESLe royaume scandinave est souvent pris en exemple pour sa gestion, qui aurait consisté à ne pas imposer de confinement. La réalité est plus nuancée, et son bilan épidémiologique – encore provisoire – contrasté.
Bon élève à imiter, ou contre-modèle à fuir ? Le royaume scandinave est l’un des rares pays occidentaux à ne pas avoir confiné sa population de 10 millions d’habitants.
Alors que la levée des mesures restrictives s’amorce ou se prépare dans la plupart des pays touchés, beaucoup y cherchent une sorte de recette miraculeuse pour sortir de la paralysie sans risquer de faire repartir l’épidémie. Quitte à nourrir une vision très sélective du « modèle suédois ».
1. La Suède a-t-elle vraiment fait différemment du reste du monde ?
- Pas de stratégie d’immunité collective
Le 13 mars, le premier ministre suédois, Stefan Löfven, fixe deux priorités : préserver les capacités d’accueil des services hospitaliers et protéger les personnes les plus fragiles. Mais, contrairement à une idée répandue, l’objectif de la Suède n’a jamais été de miser sur l’immunité collective – un concept scientifique qui postule que le virus peut être endigué si 50 % à 60 % de la population ont déjà été contaminés. Stefan Löfven l’a encore rappelé le 15 mai : « L’immunité collective est un état que l’on peut atteindre, un statut, pas une stratégie. »

Le malentendu s’explique en partie par des propos de l’épidémiologiste en chef du pays, le docteur Anders Tegnell. Mi-mars, il a semé le trouble en soutenant l’approche britannique, qui visait alors l’immunité de groupe, avant que le gouvernement de Boris Johnson ne fasse marche arrière. Depuis, le docteur Tegnell prône plutôt une stratégie de contrôle : « C’est comme un feu de forêt, qu’on parvient à faire brûler doucement et de façon contrôlée jusqu’à ce qu’il s’éteigne. »
- Moins de restrictions
Ce qui est indéniable, c’est que le gouvernement suédois a imposé relativement peu de restrictions. Il n’y a pas eu, par exemple, de confinement généralisé de la population, ni de fermetures nationales des établissements scolaires. Anders Tegnell a argué qu’aucune étude scientifique ne prouvait que les enfants étaient de réels vecteurs de transmission du virus.
La Suède fait partie des pays ayant adopté le moins de mesures coercitives
Cette carte représente un indice calculé par l’université d’Oxford en examinant les mesures restrictives prises par les gouvernements pendant l’épidémie.
Source : OxCGRT (Université d’Oxford)
Si les grands rassemblements ont été interdits, et les lycées et les universités fermés, la plupart des lieux publics (restaurants, salons de coiffure, bibliothèques, etc.) sont restés ouverts. Et ce alors que l’emploi du masque n’est pas recommandé, l’état des connaissances sur leur efficacité étant, selon l’épidémiologiste, « extrêmement faible ». Les autorités sanitaires ont par ailleurs incité les Suédois à maintenir des sorties régulières (mais distanciées), en laissant les parcs, plages, forêts et clubs sportifs ouverts.

Enfin, la vie quotidienne a été adaptée. De nombreuses grandes entreprises sont passées au télétravail. Dans les crèches, les jeunes enfants restent le plus souvent à l’extérieur. Dans les magasins, des marques au sol et des plaques en Plexiglas au niveau des caisses permettent de garder les distances. Enfin, certaines boutiques d’alimentation ont réservé des heures d’ouverture aux personnes de plus de 70 ans.
- Une plus grande responsabilité individuelle
Cette gestion souple de la pandémie tient à plusieurs spécificités suédoises, à commencer par la Constitution du royaume, qui empêche de restreindre la liberté de circulation en temps de paix. Les autorités suédoises sont pourtant loin d’avoir pris la situation à la légère.
Dès le 13 mars, deux jours après le premier mort suédois du Covid-19, le premier ministre mettait en garde ses concitoyens : « Le coronavirus est la plus grosse menace contre la santé publique en Suède depuis de nombreuses décennies et son évolution va très vite. »
Mais plutôt que de recourir à la coercition, le gouvernement a fait appel au civisme et à la responsabilité individuelle. « Lorsqu’il y a des recommandations, elles sont davantage respectées qu’en France », confirme Marie-Pierre Richard, chercheuse en sciences politiques et auteure de La Citoyenneté locale en Suède (Septentrion, 2016).
L’autodiscipline a plutôt bien fonctionné – en tout cas, durant les premières semaines – et l’activité du pays a bel et bien ralenti. Dans une enquête publiée fin avril par l’institut de sondage Novus, 80 % des Suédois expliquaient ne plus serrer la main, 69 % affirmaient avoir limité leurs interactions sociales et 58 % ne fréquentaient plus les restaurants, les cinémas et les bars.Lire l’entretien avec Lars Tragardh« La Suède lutte contre la pandémie due au coronavirus à travers la “liberté sous responsabilité” »
Lors du week-end de Pâques, les Suédois ont voyagé dix fois moins qu’à l’accoutumée. Les trains roulaient à seulement 10 % de leur capacité et les vols intérieurs étaient quasiment arrêtés, a souligné le docteur Tegnell dans un entretien à la BBC. Les Suédois ont également réduit leurs déplacements quotidiens, bien que dans une moindre mesure que les pays confinés comme la France.
Les Suédois ont aussi réduit leurs déplacements, mais pas autant que les Français
Evolution des déplacements dans les commerces et les espaces de loisir par rapport à la normale, selon les relevés de Google.
Source : Google Mobility Report
2. La Suède a-t-elle si bien traversé l’épidémie ?
- Un système de santé qui a tenu bon
Le système hospitalier suédois a été mis à rude épreuve par l’épidémie, mais n’a jamais été surchargé. Pour faire face à l’afflux de patients, le nombre de lits en réanimation – soit 526 début février – a dû être multiplié par deux au pic de l’épidémie, ce qui a permis au pays de toujours conserver une marge de lits non utilisés.
La situation a été plus tendue à Stockholm, épicentre de l’épidémie dans le pays, notamment en raison du manque de personnel. Certains patients ont d’ailleurs dû être transférés dans d’autres régions.
- Une mortalité importante
Malgré cela, la Suède a payé un lourd tribut au virus. Fin mai, le Covid-19 avait fait plus de 4 000 victimes. Rapporté à la population du pays, c’est presque autant qu’en France, plaçant la Suède au sixième rang mondial du taux de décès par habitant.
Rapporté à la population, le Covid-19 a presque autant tué en Suède qu’en Europe occidentale
Nombre cumulé de morts par million d’habitants. Ces chiffres doivent être examinés avec précaution, car les méthodes de comptage peuvent varier d’un pays à l’autre.
Suède
Source : Université John Hopkins
Certes, la méthode de comptage très rigoureuse de la Suède tend à gonfler son bilan par rapport à des pays comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, où des milliers de morts du Covid-19 échappent probablement aux radars statistiques.
Bilan quotidien des morts du Covid-19
Nombre quotidien de morts du Covid-19 lissé avec une moyenne hebdomadaire. Ces chiffres doivent être examinés avec précaution, car les méthodes de comptage peuvent varier d’un pays à l’autre.
Source : Université John Hopkins
Ces biais écartés, la comparaison reste très peu flatteuse par rapport à ses trois voisins nordiques (Norvège, Danemark, Finlande), qui ont réussi à stabiliser, grâce à un confinement plus restrictif, l’épidémie à un niveau très bas, et ne déplorent aujourd’hui « que » quelques centaines de morts chacun. D’ailleurs, ces voisins refusent désormais d’ouvrir leurs frontières avec la Suède.
« Nous ne sommes pas sûrs qu’un confinement strict aurait changé grand-chose », a relativisé le docteur Tegnell sur la BBC à propos de la Suède. Pour lui, le confinement tardif des Pays-Bas et du Royaume-Uni n’a pas eu d’impact évident sur la progression du virus. L’épidémiologiste estime qu’il faudra deux ans pour tirer un bilan de la stratégie suédoise, sachant que les pays déconfinés pourraient subir une deuxième vague plus forte.
- Une immunité collective encore lointaine
La stratégie de la Suède est-elle la meilleure sur le long terme ? Le royaume atteindra-t-il en premier le sésame de l’immunité collective, seule véritable protection contre le retour du virus, en l’absence de vaccin ? L’ambassadeur de Suède à Washington avait surpris tout le monde, fin avril, en prédisant que celle-ci serait atteinte courant mai, après à peine deux mois d’épidémie.
En réalité, la Suède en est probablement encore loin. Selon le dernier relevé de l’agence de santé publique, publié le 20 mai, à peine plus de 7 % de la population de Stockholm avait été testée positive au coronavirus, alors que la capitale est pourtant la plus touchée. Même en corrigeant le retard inhérent à ces tests, Stockholm ne se situe probablement pas au-delà de 20 %. Bien loin des 40 % espérés par les autorités sanitaires pour la fin mai.
« Les épidémiologistes suédois avouent ne pas savoir, à l’heure actuelle, si l’immunité collective est atteignable ou pas. Ils reviennent un peu sur leurs espoirs d’avril », observe Marie-Pierre Richard. Et d’évoquer la perplexité des scientifiques, qui ne savent pas s’il faut attribuer cette faible diffusion du virus aux mesures de distanciation ou à un manque de fiabilité des tests.
- Certaines populations très touchées
Dès le début avril, le docteur Tegnell avait été contraint de reconnaître un premier échec, sur la protection des personnes âgées : la moitié des décès du pays ont été enregistrés parmi les résidents des maisons de retraite. A ses yeux, ceux-ci étaient difficilement évitables.
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« La Suède a une gestion particulièrement catastrophique des maisons de retraite, très souvent confiées à des grands groupes privés, relève Olivier Borraz, directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre de sociologie des organisations, spécialiste de la question des risques et des crises. Les populations immigrées ont également été très touchées. Il faut faire attention à ce que l’on retient du modèle suédois. »
- Une économie sévèrement touchée
L’exemple scandinave amène aussi à relativiser les vertus du non-confinement en matière économique. Le PIB suédois devrait se contracter de 7 % à 10 % d’ici à la fin de l’année et le chômage bondir de 7 % à 11 %, dans un étiage comparable à celui de la France (− 8 % de croissance et au moins + 2 points de chômage).Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’économie suédoise en berne, malgré l’absence de confinement
L’économie suédoise, très fortement dépendante des exportations, fait les frais de l’effondrement de la production et du commerce international. Elle est aussi affectée par une baisse de la consommation intérieure, notamment dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration. Selon les autorités, près de 500 000 salariés ont été mis au chômage partiel entre la mi-mars et la mi-mai.
3. Peut-on parler de modèle suédois ?
Dès lors, peut-on considérer l’approche suédoise comme une réussite ? Les avis divergent de manière spectaculaire.
- Une approche louée par l’OMS…
Fin avril, les propos laudatifs de Mike Ryan, directeur exécutif de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), sur la Suède ont braqué les projecteurs sur le pays. Ils ont été largement utilisés, en France comme aux Etats-Unis, pour critiquer les mesures de confinement et louer les vertus d’un « laisser-faire » suédois fantasmé.
La teneur de son discours était pourtant bien différente : « Il y a une perception que la Suède n’a mis en place aucune mesure de contrôle et a juste laissé le virus se propager : il n’y a rien de plus éloigné de la vérité », a rappelé l’épidémiologiste irlandais. Au contraire, « ce qu’elle [la Suède] a fait différemment [des autres pays], c’est de s’appuyer sur la population et la disposition (…) de ses citoyens à mettre de la distance sociale et à s’auto-discipliner. En ce sens, ils ont déployé une politique publique à travers un partenariat avec la population ».
- … soutenue par les Suédois…
Depuis le début de la pandémie, les autorités sanitaires et le gouvernement suédois bénéficient du soutien d’une majorité de la population. La cote de popularité du premier ministre, en berne depuis des mois, est passée de 28 % à 44 % entre janvier et début mai. L’agence de la santé publique bénéficie, elle, de la confiance de 71 % des Suédois.
- … mais critiquée par certains…
Le consensus en Suède n’est toutefois pas total. L’opposition épargne globalement le gouvernement, à l’exception notable de sa politique de tests. Ceux-ci plafonnent à 28 000 dépistages hebdomadaires, quand les autorités en avaient promis 100 000.
Par ailleurs, la communauté scientifique s’est divisée sur la réponse du royaume scandinave au virus. Des chercheurs ont réclamé dans la presseplus de transparence, et se sont inquiétés du manque de mesures drastiques pour endiguer l’épidémie, accusant pour certains les autorités de viser une immunité collective sans le dire – une approche « irréaliste et dangereuse ».
Jusqu’à présent, ils avaient été peu suivis. La prise de position de l’ancienne épidémiologiste en chef, Annika Linde, le 19 mai, a fait plus de bruit. Selon elle, « le modèle suédois n’a peut-être pas été le plus intelligent » et le royaume aurait dû opter pour le confinement : « Nous aurions dû savoir quelle mauvaise préparation nous avions dans le secteur de la santé et de la prise en charge des personnes âgées. Le confinement nous aurait donné la chance de nous préparer, de réfléchir et de réduire la contamination au maximum. »
4. La stratégie suédoise aurait-elle été transposable en France ?
L’approche française était-elle plus « intelligente », ou aurait-il fallu se calquer sur l’expérience suédoise ?
- Un contexte démographique et culturel plus risqué en France
« C’est difficile de comparer. Il y a des différences structurelles, la Suède est beaucoup moins peuplée, avec un système moins dense de transports en commun, et une plus grande distance sociale – on se tient naturellement plus éloigné les uns des autres », relève Olivier Borraz. La bise et la poignée de main au travail sont ainsi très peu pratiquées, même si, nuance Marie-Pierre Richard, il est fréquent entre amis de se saluer par une étreinte(kram).
La Suède se caractérise par ailleurs par une proportion très élevée de personnes vivant seules, limitant les risques de clusters.
La Suède est beaucoup moins densément peuplée que la France
Source : Eurostat (pays et régions)
En Suède, beaucoup plus de gens vivent seuls
Sources : Eurostat, Insee et Wilco
- Un rapport très différent à l’autorité
Enfin, sur le plan politique et citoyen, la donne est différente. Fin avril, le niveau de confiance envers le gouvernement français était inférieur à 30 %. Comme l’a rappelé le feuilleton des masques, l’Etat ne peut guère se prévaloir de la même transparence que la Suède. Olivier Borraz oppose deux philosophies de la gouvernance :
« En France, on part du postulat qu’on ne peut pas s’appuyer sur la responsabilité individuelle. On a pris d’emblée une approche plus autoritaire ; alors qu’en Suède la confiance dans les responsabilités individuelles fait partie d’un répertoire politique. »
Mises bout à bout, toutes ces spécificités empêchent de calquer l’exemple suédois sur la France, et de savoir s’il aurait vraiment été efficace. Cet exercice d’« épidémiologie-fiction » est d’autant plus délicat que France et Suède n’ont pas été touchées au même moment : le royaume du Nord a eu davantage de temps pour s’y préparer, alors que la France a été contrainte d’agir dans l’urgence. Une modélisation réalisée fin avril par des épidémiologistes français permet de prendre la mesure du risque que la France encourait sans confinement : 23 % de la population française aurait pu être infectée, et plus de 60 000 personnes supplémentaires auraient pu mourir en un mois, rien que dans les hôpitaux.William AudureauMaxime VaudanoAnne-Françoise HivertMalmö (Suède), correspondante régionale
Lars Tragardh : « La Suède lutte contre la pandémie due au coronavirus à travers la “liberté sous responsabilité” »
Selon l’historien suédois Lars Tragardh, dans les pays nordiques, où la confiance entre les citoyens et l’Etat est forte, les autorités peuvent faire appel à la responsabilité individuelle plutôt qu’à la contrainte.
Propos recueillis par Anne-Françoise Hivert Publié le 10 avril 2020 à 14h02 – Mis à jour le 10 avril 2020 à 16h26
L’historien suédois Lars Tragardh a vécu une quarantaine d’années aux Etats-Unis, où il a enseigné à l’université Columbia, avant de revenir dans son pays en 2010. Spécialiste des relations entre l’Etat et la société civile, il s’intéresse à la notion de confiance. En 2006 il a publié, avec l’historien Henrik Berggren, un ouvrage très remarqué, « Le Suédois est-il humain ? Communauté et indépendance dans la Suède moderne » (Norstedts, non traduit en français), où les auteurs présentaient les spécificités du contrat social suédois, basé sur l’individualisme et la relation forte à l’Etat. Un modèle que M. Tragardh utilise aujourd’hui pour expliquer pourquoi la Suède limite les mesures obligatoires face au coronavirus, quand d’autres pays les généralisent.

Que révèle la crise due au Covid-19 au sujet de nos sociétés ?
Cette crise fonctionne à la manière d’un test de résistance ; nos sociétés sont mises sous tension. Ce qui est frappant, c’est que les Français réagissent comme des Français, et les Suédois comme des Suédois… En temps normal, quand tout va bien, nous sommes tous beaucoup plus européens : nous voyageons, regardons les mêmes films et écoutons les mêmes chansons. Nous avons le sentiment d’être des citoyens du monde. Et puis se produit une crise de cette ampleur, et nos spécificités nationales apparaissent au grand jour et influencent nos décisions. Nous réagissons alors en fonction de ce qui nous semble « naturel ».
La Suède s’est singularisée en refusant le confinement. Comment expliquer ce choix ?
Il faut d’abord préciser une chose : vue de l’étranger, la Suède donne l’impression de ne rien faire et de réagir avec désinvolture, voire avec frivolité face à la pandémie. Or ce n’est pas le cas. Il y a un sentiment de gravité, et les Suédois ont reçu les mêmes recommandations qu’ailleurs : rester à la maison au moindre symptôme, éviter les interactions sociales, protéger les personnes à risque… La différence se situe dans la méthode appliquée : au lieu d’avoir recours à la contrainte, les autorités font appel à la responsabilité individuelle et au civisme.
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En Suède, comme dans les pays nordiques et aux Pays-Bas, il y a un degré de confiance très élevé, que nous, chercheurs, n’avons remarqué nulle part ailleurs dans les enquêtes menées sur le rapport entre les populations et leurs institutions. Cette confiance est tridimensionnelle : au niveau des citoyens à l’égard de l’Etat, de l’Etat vis-à-vis des citoyens et des gens entre eux. Dans le contexte de la pandémie, lorsque les autorités émettent des recommandations, elles partent du principe que celles-ci seront suivies. Dans les pays nordiques, c’est ce que nous appelons la « liberté sous responsabilité ». Il y a une réciprocité : les citoyens ont confiance dans les recommandations qui leur sont données ; il n’est donc pas nécessaire de mettre en place un système de contrôle. D’autant qu’il est communément admis en Suède que, sur le long terme, l’adhésion de la population aux directives est indispensable pour qu’elles soient respectées.
Quel rôle joue le contrôle social sur les comportements dans une période de crise ?
Quand on interroge les Suédois sur le critère le plus important pour accorder leur confiance à une autre personne, c’est le mot skötsamhet qui arrive largement en tête. Difficilement traduisible, ce qualificatif désigne une personne ordonnée, qui respecte les règles et fait ce que l’on attend d’elle. Cela a un côté très rébarbatif, pourtant beaucoup de Suédois y voient un idéal et l’image qu’ils tiennent à renvoyer d’eux-mêmes. Le contrôle n’est pas uniquement social, il est aussi intériorisé. Par exemple, aujourd’hui, si je déjeune avec un ami ou un collègue, je pars du principe qu’il est en bonne santé – même s’il est peut-être asymptomatique. Car, s’il en était autrement, cet ami aurait forcément annulé notre rendez-vous, comme je l’aurais fait moi-même, puisqu’il nous a été demandé de rester isolés au moindre symptôme grippal.
Le Danemark, la Norvège et la Finlande sont allés plus loin que la Suède, en imposant des mesures de semi-confinement. A quoi tient cette différence ?
Elle s’explique en partie par le modèle de gouvernance suédois, tel qu’il est inscrit dans la Constitution. Un ministre ne dirige pas dans le détail. Il délègue aux administrations, ce qui signifie que les politiques suivent les recommandations des experts. Cette tradition date du XVIIe siècle. Sans remonter aussi loin, les différences dans la gestion de l’épidémie sont aussi le reflet d’un contexte politique. En Norvège et au Danemark, le populisme a gagné du terrain depuis le début des années 2000, en raison de l’influence croissante des partis nationalistes sur la scène politique. Dans le débat sur l’immigration et l’intégration, les politiques norvégiens et danois ont pris l’habitude d’ignorer les recommandations des experts, notamment sur les questions concernant des droits humains. Dans ces deux pays, les dirigeants veulent désormais montrer que ce sont eux qui décident.
D’autres pays en Europe ont opté pour la méthode forte, avec un confinement très contrôlé. Comment expliquer ce décalage ?
Dans les pays du nord de l’Europe, les valeurs laïques et l’idée de l’accomplissement personnel sont très fortes. Ce sont des sociétés où l’individu est au centre. Il est l’unité de base du contrat social. Cela revêt aussi une dimension historique : la Scandinavie n’a jamais vraiment connu de servage. Sur ces terres protestantes, la Réforme a introduit l’individualisme religieux : la foi s’exprime dans la relation directe à Dieu, sans intermédiaire.
Dans sa version laïque, l’individu a une relation directe à l’Etat-providence, qui garantit la liberté de chaque individu en l’affranchissant de toute dépendance. En Suède, par exemple, l’imposition est individualisée, la notion de foyer fiscal n’existe pas. La politique familiale vise à l’émancipation de la femme. Les droits des enfants sont mis en avant, y compris celui d’aller à l’école pendant une pandémie. Les personnes âgées, qui vivent seules grâce à l’aide de l’Etat jusqu’à ce que ce ne soit plus médicalement possible, ne sont pas dépendantes de leur famille. De ce point de vue, l’individualisme à la suédoise présente un avantage face à l’épidémie.
A l’opposé, le sud de l’Europe est catholique, avec des sociétés plus imprégnées par les valeurs traditionnelles et où le rôle des communautés demeure important. La famille y constitue le socle du contrat social. En général, c’est au sein de ce groupe et de la communauté que la confiance s’exerce… Plutôt qu’à l’égard de l’administration, de l’Etat ou de ses représentants, qui tendent, selon mes enquêtes, à susciter un sentiment de défiance. Les autorités et les hiérarchies y sont beaucoup plus visibles qu’au nord de l’Europe où les sociétés sont plus égalitaires.

En quoi ces modèles peuvent-ils expliquer les différentes approches de la crise ?
Sans exagérer les différences, les pays européens où les valeurs traditionnelles sont plus fortes ont tendance à choisir une gestion plus autoritaire, qui inclut un contrôle de la population, avec un confinement contrôlé. Les autorités n’accordent pas leur confiance aux citoyens de la même façon que dans le nord de l’Europe.
En Suède, mais aussi aux Pays-Bas, et dans une moindre mesure dans les pays nordiques où l’accent est mis sur l’autonomie et l’indépendance de l’individu, on a eu tendance à recourir à des mesures volontaires, basées sur la confiance, où chacun s’autorégule. Les individus sont responsables de leurs décisions. Comme partout ailleurs, cela ne signifie pas pour autant que tous suivent les recommandations. Les autorités ont d’ailleurs indiqué qu’elles pourraient durcir les mesures à l’avenir.Lire aussi Coronavirus : en Suède, les hôpitaux ont prescrit de l’hydroxychloroquine avant de rapidement s’arrêter
Le gouvernement a en fait agi instinctivement, en partant du principe que l’ensemble des Suédois comprenait ses directives. Or, c’est une erreur. Loin de la société homogène des années 1960, notre pays est devenu multiculturel. Des personnes ont développé des modes de vie différents avec d’autres structures familiales, et n’ont pas cette tendance naturelle à la distanciation sociale, ni la même confiance vis-à-vis des institutions. Parmi les immigrés de toute origine (un Suédois sur cinq est né à l’étranger), on constate que l’approche du gouvernement suscite de l’incompréhension, ce qui n’était pas forcément visible avant la crise du Covid-19. Dans le contexte de l’épidémie, c’est très dangereux.
La confiance vis-à-vis des autorités confère-elle un avantage dans une crise de cette ampleur ?
La question est empirique ; je ne peux y répondre pour le moment. Il va falloir attendre que la deuxième vague épidémique, voire la troisième, soit passée pour juger quelle approche aura le mieux fonctionné. Peut-être allons-nous constater que les pays qui auront le mieux résister sont des dictatures, telle la Chine, ou bien une démocratie confucéenne, comme la Corée du Sud. Peut-être que ce sera la France, ou plutôt la Suède. Il est possible que ce virus exige un contrôle policier ou, au contraire, une approche davantage basée sur l’autorégulation et le civisme. Il est trop tôt pour le dire. D’autres facteurs, comme la démographie, les structures familiales, les systèmes de santé, vont également avoir une influence importante.
Et en attendant, les Francais réagissent comme des Francais, tandis que les Suédois régissent comme des Suédois…
Tout à fait. Attention, je ne plaide pas en faveur de l’exportation du modèle suédois à l’étranger, pas plus que je ne suis favorable à l’importation d’un autre modèle en Suède. J’essaie juste de comprendre pourquoi les gouvernements réagissent différemment. Il est important de prendre en compte le contexte national, les structures institutionnelles et sociales, et la diversité des cultures politiques. Ce sont ces données qui, en temps de crise, définissent les marges de manœuvre dont disposent les autorités dans chaque pays. Et c’est ce qui explique qu’elles n’appliquent pas les même politiques.