Le chalut électrique va disparaitre, la pêche industrielle persistera

Le chalut électrique, cheval de bataille des pêcheurs industriels néerlandais

Cette méthode de pêche des poissons plats, excessivement efficace, sera interdite à partir du 1er juillet 2021 dans les eaux communautaires. 

Par Martine Valo  Publié le 26 septembre 2020 à 13h20 – Mis à jour le 26 septembre 2020 à 15h32

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/09/26/le-chalut-electrique-cheval-de-bataille-des-pecheurs-industriels-neerlandais_6053737_3244.html

Travail dans l’usine de production du chalutier industriel « Joseph-Roty II », en janvier 2004 en mer d’Ecosse.
Travail dans l’usine de production du chalutier industriel « Joseph-Roty II », en janvier 2004 en mer d’Ecosse. MARCEL MOCHET/AFP

La date est désormais connue : la pratique du chalut électrique sera interdite à partir du 1er juillet 2021 dans les eaux communautaires. Les fileyeurs du nord de la France auraient préféré une échéance plus rapprochée, mais il s’agit déjà d’une victoire appréciable pour eux, obtenue de haute lutte face à un secteur très puissant et très déterminé : le secteur de la pêche industrielle néerlandaise.

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Une victoire fragile aussi, puisque les Pays-Bas continuent de promouvoir la pêche électrique, « écologique », selon eux, dans la mesure où elle permet d’économiser du carburant. Le dossier est donc loin d’être refermé. Selon l’association Bloom, qui en appelle à l’autorité et à l’impartialité de la Commission européenne depuis 2017, vingt-deux des chalutiers néerlandais à perche sont encore équipés de ces filets électriques, soit sept à neuf de trop par rapport aux treize à quinze autorisés.Lire sur Bloom : Claire Nouvian, militante écologiste : « J’ai toujours été un prophète de malheur »

De plus, l’Allemagne a accordé une licence de chalut électrique à un de ses armements en avril 2020, à l’encontre du règlement adopté en 2019 qui signe, en principe, la fin de ce mode opératoire. Bloom note que les « Néerlandais, en particulier Parlevliet & van der Plas, sont très présents dans la pêche allemande ». L’association a à nouveau saisi la médiatrice européenne, Emily O’Reilly, cet été.

Les poissons plats sont devenus trop rares

Jusqu’en 2019, plus de quatre-vingts chalutiers néerlandais pratiquaient dans la mer du Nord cette technique de capture qui consiste à tirer un chalut à impulsion électrique sur les fonds marins pour y déloger des poissons plats, comme la sole. Excessivement efficace, elle avait d’ailleurs été interdite en 1998 en Europe comme dans d’autres régions du monde. Puis les Néerlandais avaient prétendu qu’il s’agissait d’une « pêche expérimentale » pour pouvoir passer outre l’interdiction. Ils avaient aussi largement dépassé les 5 % de navires équipés que permet la réglementation.

« Avec leur engin, ils flinguent les œufs, les larves, assure Stéphane Pinto, fileyeur du Pas-de-Calais. Les Néerlandais sont allés trop vite. Ils n’ont pas pris le temps d’étudier si la faune pouvait se régénérer avec cette technique. » De Dunkerque à Boulogne-sur-Mer, 77 fileyeurs ont souffert d’une décennie de chalutage électrique, témoigne Stéphane Pinto. Les poissons plats étant devenus trop rares aujourd’hui, beaucoup se sont reconvertis comme caseyeurs dans les crustacés : tourteaux, homards, araignées. Lire aussi  A Boulogne-sur-Mer, le désarroi des pêcheurs face aux chalutiers électriques néerlandais

« Ça valait le coup de s’unir et de se battre avec Bloom et les eurodéputés qui nous ont soutenus : Yannick Jadot, Isabelle Thomas, Younous Omarjee, mais le gouvernement français, lui, ne nous a pas aidés », estime le pêcheur, qui a mené le combat avec des alliés inattendus comme un petit patron pêcheur anglais et des associations de défense de l’environnement.

Les réalisateurs Dorian Hays et Emerick Missud ont suivi les rebelles pendant près de deux ans dans les dédales des instances européennes, entre espoirs et déceptions. Leur documentaire Watt the Fish ? (2019) est disponible en replay sur France 3 jusqu’au 15 octobre.https://www.youtube.com/embed/j5IPfNGTMvU?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=1

La pratique de la pêche électrique illustre bien la difficulté de faire respecter une décision prise au nom du partage de la ressource. S’y ajoute une autre menace pour la pêche artisanale, le déploiement de bateaux-usines ciblant les espèces pélagiques de pleine mer afin d’approvisionner les marchés d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est. Stéphane Pinto se montre fataliste : « Si c’est pour mettre au point d’autres engins de plus en plus performants pour dégommer la nature, va encore falloir se mobiliser… Quand il n’y aura plus de poissons, on se demandera qui est responsable du désastre. »

Martine Valo

La pêche française inaugure le « Scombrus », un chalutier géant… néerlandais

Ce bateau-usine, qui menace la pêche artisanale, peut traiter jusqu’à 120 tonnes de poissons par jour, sur des chaînes automatisées. 

Par Martine Valo  Publié le 26 septembre 2020 à 11h42 – Mis à jour le 26 septembre 2020 à 13h14

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/09/26/la-peche-francaise-inaugure-le-scombrus-un-chalutier-geant-neerlandais_6053723_3244.html

Le chalutier-congélateur « Scombrus », le 24 septembre 2020, à Concarneau (Finistère).
Le chalutier-congélateur « Scombrus », le 24 septembre 2020, à Concarneau (Finistère). FRED TANNEAU/AFP

Le Scombrus a eu droit à un baptême sous les meilleurs auspices vendredi 25 septembre, à Concarneau. La veille, la tempête s’est essoufflée durant la nuit, et la préfecture du Finistère a interdit le rassemblement des pêcheurs et autres opposants au bateau-usine qui aurait pu gâcher la cérémonie.

Le chalutier-congélateur sorti de chantiers navals norvégiens, qui a débuté sa première marée le 1er août, a hissé le grand pavois et des drapeaux bleu-blanc-rouge. On n’a pas si souvent l’occasion de bénir religieusement un navire de cette taille-là – 17,50 mètres de large, 81 mètres de long. La flotte de pêche française n’en compte qu’une douzaine de ce gabarit, elle qui est composée à plus de 85 % de bateaux de moins de 12 mètres. Pour les artisans fileyeurs et caseyeurs de la région et de bien au-delà, la venue de ce géant dans le port du Finistère fait figure de provocation.

L’heure est à l’amertume

Une centaine de personnes s’est tout de même massée derrière les barrières, veillées par les forces de l’ordre. Les « Funérailles de la pêche artisanale (40 000 ans avant J.-C. – 25 septembre 2020) », selon la formule des associations Pleine Mer et Bloom, qui invitaient à se réunir en réponse à ce « jour de fête pour l’industrie », n’ont donc pas eu lieu comme prévu. Mais chez les pêcheurs qui ont fait le déplacement de Normandie, des Hauts-de-France, de Bretagne et même des Pyrénées-Atlantiques et du Var, l’heure est à l’amertume. Sur les quais de Concarneau, ce sont deux mondes et deux conceptions radicalement opposées de l’avenir qui se font face.

Ces harengs, sardines, merlans bleus, chinchards et maquereaux, dont aucun ne sera débarqué dans une criée française, sont destinés aux marchés d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est

Le Scombrus – maquereau commun, en latin – ne fait pas mystère de sa vocation : il cible exclusivement les espèces pélagiques de pleine mer dans les eaux communautaires, de l’ouest de l’Ecosse au golfe de Gascogne, ce que n’autorisent pas les licences des pêcheurs côtiers. Ces harengs, sardines, merlans bleus, chinchards et maquereaux, dont aucun ne sera débarqué dans une criée française, sont vendus quelques centimes le kilo et destinés aux marchés d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est.

« On devrait l’appeler le “Scombricide” », glisse Sandrine venue depuis son port d’attache de Royan, en Charente-Maritime. Elle qui pêche avec sa famille, s’inquiète de savoir ce qu’il restera à attraper demain. Elle finit par se déshabiller avec quelques compères derrière une banderole pour signifier que la pêche industrielle les laisse « à poil ».

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En quinze à quarante-cinq minutes, soit un trait d’un de ses chaluts, le Scombruspeut prélever entre 50 tonnes et 120 tonnes de petits poissons. Il est capable de remplir ses trois cales d’un peu moins de 2 000 tonnes au total, en une marée de deux à trois semaines. Vide, celle située à l’avant ressemble à un parking désert. « Cet espace peut contenir 30 000 cartons de 2 kg chacun. Au total, nous pouvons en stocker 80 000, annonce fièrement Geoffroy Dhellemmes, directeur général de France pélagique, l’armement propriétaire du navire. Les poissons, calibrés, emballés, étiquetés, et congelés à – 50 °C, arrivent par cet ascenseur. Avec ce chalutier innovant, le travail de manutention des marins est considérablement réduit. »

« Ressources halieutiques inépuisables »

Ces derniers, une trentaine, travaillent par tranches de six heures, sont logés dans des cabines confortables et pourront bientôt accéder à une salle de sport. Mais la majeure partie du bâtiment est vouée au traitement des captures sur des chaînes automatisées, jusqu’à 120 tonnes par jour. Le capitaine assure que la proportion des poissons abîmés est divisée par deux par rapport au chalutier de la génération précédente.

Selon Geoffroy Dhellemmes, l’ensemble des prises accessoires – qui ne sont pas commercialisables – n’atteindrait pas 1 %. Ce qui représente quand même environ 260 tonnes par an

La passerelle est à la mesure du navire : de nombreux écrans grand format y laissent entrevoir à quel point les proies n’ont guère de chance d’échapper aux sondeurs et aux gigantesques filets du Scombrus. Pour vider le chalut de son chargement, une pompe est branchée à l’intérieur. Elle aspire eau de mer et poissons et expédie directement ces derniers dans des cuves réfrigérées.

Selon Geoffroy Dhellemmes, l’ensemble des prises accessoires – qui ne sont pas commercialisables – n’atteindrait pas 1 %. Ce qui représente quand même environ 260 tonnes à raison de 12 à 14 marées par an. La compagnie ne se fait pas de souci pour l’« importante biomasse constamment surveillée par les scientifiques » qu’elle capture loin des eaux où travaillent les pêcheurs côtiers. Le document remis à la presse fait mention de « ressources halieutiques inépuisables », envisageant les écosystèmes comme des patchworks d’espèces indépendantes, comme si les prédateurs carnivores ne dépendaient pas, eux aussi, de ces petites proies pour se nourrir.

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A ceux qui trouveraient à redire à son activité, France pélagique avance sa certification du Marine Stewardship Council (MSC), un label de plus en plus controversé chez les défenseurs de l’environnement. La société réalise 23 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, emploie 80 marins et détient aussi des parts dans War Raog, un armement qui exploite trois bolincheurs (des senneurs). Elle a le droit de capturer 44 000 tonnes de poissons au total

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A titre indicatif, la France a un quota de 15 000 tonnes de maquereaux. « Avec notre autre chalutier, Prins Bernhard, qui peut capturer 1 600 tonnes en une marée, nous sommes le plus grand armement pélagique en France, et nous représentons 1,5 % de la pêche européenne », s’enorgueillit Geoffroy Dhellemmes.

Plusieurs associations se sont réunies pour manifester le jour de l’inauguration du chalutier-usine « Scombrus », à Concarneau (Finistère), le 25 septembre 2020.
Plusieurs associations se sont réunies pour manifester le jour de l’inauguration du chalutier-usine « Scombrus », à Concarneau (Finistère), le 25 septembre 2020. FRED TANNEAU/AFP

Le Scombrus a beau être immatriculé à Concarneau, c’est à Ijmuiden ou à Scheveningen, aux Pays-Bas, qu’il va livrer sa cargaison. Car France pélagique est une filiale de Cornelis Vrolijk, un groupe familial néerlandais. Ce dernier, fort de 93 navires dans le monde, fait travailler 2 000 personnes aux Pays-Bas, en France, en Grande-Bretagne, au Portugal, en Lituanie, au Maroc, en Mauritanie.

Il est l’un des deux représentants de la pêche industrielle néerlandaise à avoir investi en France. L’autre, Parlevliet & Van der Plas, présent dans une vingtaine de pays, a acquis intégralement ou en partie la Compagnie des pêches de Saint-Malo, la Compagnie française du thon océanique, ainsi qu’Euronor. A eux deux, ces groupes détiennent désormais une très grande part de la pêche française.

Protestation contre la pêche industrielle, à l’occasion du baptême du chalutier géant le « Scombrus », à Concarneau (Finistère), le 25 septembre 2020.
Protestation contre la pêche industrielle, à l’occasion du baptême du chalutier géant le « Scombrus », à Concarneau (Finistère), le 25 septembre 2020. M.V.

Réactions indignées ou inquiètes

En octobre 2019, le Margiris – appartenant à l’armement néerlandais Parlevliet & Van der Plas – a sillonné la Manche du côté des eaux britanniques. Long de 143 mètres, il est l’un des plus gros bateaux-usines du monde. D’autres grands chalutiers se sont succédé dans les parages, suscitant beaucoup de réactions indignées ou inquiètes, bien qu’ils n’y venaient pas pour la première fois.

Catherine Fournier (UDI), sénatrice des Hauts-de-France : « Vous croyez vraiment qu’ils ne prennent que du hareng ? Ils détruisent la faune et les fonds marins avec leurs énormes filets et leurs chaluts électriques »

Catherine Fournier (UDI), sénatrice des Hauts-de-France a interpellé le gouvernement à leur propos. Elle les qualifie « d’ogres des mers qui prennent en un jour autant que 50 fileyeurs en un an, qui dévorent poissons et artisans ». Et interroge : « Vous croyez vraiment qu’ils ne prennent que du hareng ? Ils détruisent la faune et les fonds marins avec leurs énormes filets et leurs chaluts électriques contre lesquels je me suis aussi mobilisée. »

Catherine Fournier (UDI), sénatrice des Hauts-de-France a interpellé le gouvernement à leur propos. Elle les qualifie « d’ogres des mers qui prennent en un jour autant que 50 fileyeurs en un an, qui dévorent poissons et artisans ». Et interroge : « Vous croyez vraiment qu’ils ne prennent que du hareng ? Ils détruisent la faune et les fonds marins avec leurs énormes filets et leurs chaluts électriques contre lesquels je me suis aussi mobilisée. »

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Pourtant, le Comité national des pêches marines et des élevages marins (CNPMEM) est resté des plus discrets sur ces grands navires pélagiques. « Il n’a pas pris position », indiquait sobrement Hubert Carré, alors directeur de cette instance, au Sénat, en novembre 2019. Ce dernier – qui a refusé de répondre auMonde – a renvoyé les parlementaires à la logique de la politique européenne « qui, depuis 1983, a mutualisé les eaux, les poissons », et assuré que « la pêche française a la chance d’être bien équilibrée, elle qui comptait alors 11 000 bateaux et qui n’en a plus que 4 500 actifs »

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Dimitri Rogoff, patron d’un 14-mètres et président du Comité régional des pêches de Normandie, a tenu, ce jour-là, un tout autre discours : « Il y a des choses qu’on pouvait trouver acceptables il y a quelques décennies, qui ne le sont plus maintenant que les pêcheurs et la société ont une autre conscience de l’écologie. » 

Ces instances représentatives, les mécontents de Concarneau déclarent en chœur s’en sentir ignorés. Ils montrent du doigt les puissants qui y siègent. Antoine Dhellemmes notamment, le père de Geoffroy. L’homme qui a fondé France pélagique en 1988 est vice-président du CNPMEM. Il préside aussi From Nord, une organisation de producteurs regroupant 162 adhérents de toutes tailles, de Boulogne-sur-Mer à Saint-Malo, chargée, entre autres, de répartir entre eux plusieurs quotas nationaux de poissons frais. Et pas des moindres : 100 % du merlan bleu, 84 % du lieu noir, 85 % des espèces pélagiques… Antoine Dhellemmes préside également l’Association nationale des organisations de producteurs.A

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Martine Valo(Concarneau (Finistère), envoyée spéciale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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