Une soixantaine de leaders mondiaux s’engagent à mettre fin à la perte de biodiversité d’ici à 2030
L’« Engagement des dirigeants pour la nature », publié lundi, est une déclaration politique forte à deux jours du sommet de l’ONU sur la biodiversité.
Par Perrine Mouterde Publié aujourd’hui à 04h46, mis à jour à 09h37

La volonté politique qui a jusqu’ici tant fait défaut est-elle en train de prendre forme ? A deux jours du premier sommet des Nations unies (ONU) sur la biodiversité, une soixantaine de responsables mondiaux ont signé un « Engagement des dirigeants pour la nature » dans lequel ils promettent d’œuvrer à inverser la courbe de perte de biodiversité d’ici à 2030.
« Nous nous sommes réunis aujourd’hui, avant le sommet des Nations unies, pour envoyer un signal commun pour accroître l’ambition mondiale pour la biodiversité », écrivent-ils dans cette déclaration en dix points, publiée lundi 28 septembre.
Les signataires, parmi lesquels figurent le président français, Emmanuel Macron, la chancelière allemande, Angela Merkel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, – mais pas les leaders américain, indien, chinois, brésilien ou australien – représentent 64 Etats ainsi que l’Union européenne (UE). Parmi eux, l’Espagne, le Canada, le Costa-Rica, le Mexique, le Kenya, la Gambie, le Népal, la Nouvelle-Zélande…
« Avec cette déclaration, nous nous engageons à des actions significatives et à une responsabilité mutuelle pour faire face à l’urgence planétaire, insistent les chefs d’Etat et de gouvernement. Elle marque un tournant et s’accompagne d’une reconnaissance explicite que nous serons jugés sur notre volonté et notre capacité à atteindre ces objectifs. »
Constat d’échec
L’annonce de cet « Engagement pour la nature » intervient alors que plusieurs rapports ont de nouveau souligné, ces dernières semaines, non seulement l’ampleur de la crise de la biodiversité mais aussi l’échec des politiques mondiales à ne serait-ce que freiner cette érosion. L’ONU, dans la cinquième édition de ses Perspectives mondiales de la diversité biologique (GBO5), a conclu mi-septembre qu’aucun des objectifs mondiaux d’Aichi (Japon) adoptés en 2010 n’avait été atteint.
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« Nous n’avons réalisé aucun des objectifs pris il y a dix ans, et les progrès obtenus sont médiocres, a rappelé, lundi, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Le principal problème, c’est toujours le manque de volonté politique. Aujourd’hui, je félicite les gouvernements ambitieux qui participent à cette action. Nous devons de toute urgence relever les ambitions entre le sommet de l’ONU et la 15e Conférence des parties (COP15) de la Convention des Nations unies pour la biodiversité (CDB). »
Un mécanisme de suivi et d’évaluation solide de ces objectifs ainsi que des moyens de mise en œuvre adaptés sont indispensables, précise le texte
Lors de la COP15, prévue en 2021 en Chine, une nouvelle feuille de route en faveur de la biodiversité doit être adoptée. Avec le texte publié lundi, une partie des leaders de la planète s’engage à développer et à mettre en œuvre un cadre mondial « ambitieux et transformateur » pour la prochaine décennie. Il devra inclure « des objectifs et des cibles clairs et robustes », ainsi que des engagements à augmenter « significativement » la protection des terres et des mers à travers des réseaux d’aires protégées gérées « de façon efficace ». Un mécanisme de suivi et d’évaluation solide de ces objectifs ainsi que des moyens de mise en œuvre adaptés sont indispensables, précise le texte.
Cesser de raisonner « en silo »
Les signataires promettent également de redoubler d’efforts pour cesser de raisonner « en silo » et s’attaquer à la fois aux défis de la perte de biodiversité terrestre, de la dégradation des eaux douces et des océans, de la déforestation, de la pollution ou encore du changement climatique, autant de crises intimement liées.
Pour cela, ils s’engagent notamment à passer à des modes de production et de consommation – et notamment à des systèmes alimentaires – durables. Une transition qui implique la mise en place de chaînes d’approvisionnement ayant un impact considérablement réduit sur les écosystèmes ; la suppression des pratiques nuisibles aux écosystèmes en matière d’usage des terres et de politiques agricoles ; ou encore l’élimination de certaines méthodes de pêche
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Cela implique aussi de diminuer « considérablement » la pollution de l’air, des sols, de l’eau douce et des océans. Le texte prévoit notamment « d’éliminer les fuites de plastique vers l’océan d’ici à 2050 ».
Transformer les modes de production
Cette approche intégrée des différents enjeux est particulièrement cruciale : le GB05 tout comme le récent rapport du Fonds mondial pour la nature (WWF), « Planète vivante », insistaient sur la nécessité de combiner à la fois des mesures de protection ambitieuses et une transformation des modes de production et de consommation pour espérer redresser la courbe de la perte de biodiversité dans les prochaines décennies. C’est aussi ce qu’affirmait déjà, en 2019, un rapport majeur de la Plate-Forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes).
« C’est extraordinaire de voir que ce principe de changements transformateurs est aujourd’hui repris par une grande partie des Etats du monde », se réjouit Paul Leadley, principal auteur du rapport de l’Ipbes et professeur en écophysiologie végétale à l’université Paris-Saclay.
« Le fait d’intégrer la conservation de la biodiversité dans les différentes politiques sectorielles qui exercent des pressions sur les écosystèmes, comme la pêche ou l’agriculture, est fondamental », abonde Sébastien Moncorps, le directeur du comité français de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN).
Eliminer les investissements nuisibles
Parmi les dix points du texte, les dirigeants promettent aussi de placer l’environnement au cœur des stratégies de relance, tout en intégrant une approche « one health » (« une seule santé », qui combine les actions pour la santé des humains et des écosystèmes) ; d’investir davantage d’argent dans la biodiversité, notamment en éliminant les investissements et subventions nuisibles ; d’aligner leurs politiques climatiques nationales sur l’accord de Paris ; ou encore d’éradiquer les crimes environnementaux.
« L’engagement des dirigeants pour la nature marque un moment charnière où les pays font preuve d’un véritable leadership au plus haut niveau politique », s’est félicité lundi Marco Lambertini, le directeur général du WWF. « C’est une contribution inspirante au cadre mondial de la biodiversité pour l’après-2020 qui sera adopté à la prochaine COP », a aussi salué Elizabeth Mrema, la secrétaire exécutive de la CBD.
« Il faut trouver une façon d’amener des pays comme les États-Unis, le Brésil, la Chine ou la Russie à avoir envie de signer », Paul Leadley, professeur en écophysiologie végétale
Cet engagement sera-t-il suivi d’effets ? Son principal écueil est à chercher dans sa liste de signataires : une partie des Etats où la biodiversité est la plus riche – la Malaisie et l’Indonésie, par exemple, n’ont pas signé – ou figurant parmi les principaux émetteurs de gaz à effet de serre n’ont pas rejoint cette initiative. « Il faut trouver une façon d’amener des pays comme les Etats-Unis, le Brésil, la Chine ou la Russie à avoir envie de signer », note Paul Leadley. « La mobilisation démarre avec les pays les plus engagés, ajoute Sébastien Moncorps. Mais ils sont nombreux, ce n’est pas juste un noyau de cinq ou dix Etats. »
Pour Sébastien Treyer, le directeur de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), cette déclaration marque le début d’une nouvelle séquence. « C’est une première étape absolument indispensable, explique-t-il. Mais il faudra ensuite que des Etats, des coalitions d’Etats ou des acteurs privés disent ce qu’ils vont faire concrètement pour la biodiversité. Nous aurons besoin de moments politiques successifs jusqu’à la COP15. »
Initialement prévus en 2020, la COP et le congrès de l’UICN de Marseille ont dû être reportés en raison de la pandémie de Covid-19. Mercredi 30 septembre, plus d’une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement devraient prendre la parole lors du sommet de l’ONU pour la biodiversité. C’est le cas notamment du président chinois, Xi Jinping, qui accueillera la COP15 et a surpris en s’engageant, le 22 septembre, à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2060. « Ce rendez-vous international sur la biodiversité est le premier depuis le début de la crise du Covid, mais aussi le premier depuis le rapport de l’Ipbes de 2019 qui démontrait l’ampleur du problème, note Sébastien Treyer. C’est le moment d’apporter une réponse politique au message des scientifiques. »