Olivier Véran : « On peut imposer aux gens de prendre soin des autres malgré eux »
Au cours d’une audition tendue devant les sénateurs, le ministre de la santé a justifié les nouvelles restrictions annoncées par le gouvernement pour contrer la reprise de l’épidémie.
Par Chloé Hecketsweiler et Solenn de Royer Publié aujourd’hui à 08h37, mis à jour à 10h21

D’emblée, Olivier Véran a voulu donner le ton. « Alors rassurez-vous, je ne suis pas là pour me défausser sur qui que ce soit », a-t-il lancé jeudi 24 septembre aux sénateurs, en parlant d’« humilité ». Mais, très vite, le ton est monté entre le ministre de la santé et les membres de la commission d’enquête, qui se montrent exaspérés depuis le début de la semaine par l’absence d’autocritique dont font preuve la plupart des responsables auditionnés.
Interrogé sur l’existence de lits de réanimation « vides » dans les cliniques alors que les hôpitaux publics étaient « saturés » lors de la première vague épidémique au printemps, Olivier Véran a ainsi répondu de façon cinglante : « Quand vous êtes ministre de la santé, que vous passez vos jours et vos nuits à chercher le moindre lit de réa pour organiser des transferts sanitaires (…), que vous montez des TGV en moins de quarante-huit heures (…), il faudrait (…) être complètement abruti pour considérer qu’il y aurait des places dans les réas de la clinique du coin. »
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Selon lui, si certaines cliniques ont un peu traîné des pieds, « très vite tout est rentré dans l’ordre ». L’affirmation a fait bondir de son fauteuil le vice-président de la commission, René-Paul Savary. « Soyons lucides : il faut reconnaître qu’il y a des endroits où il y a eu des difficultés. Ce n’est pas pour autant une critique. C’est surtout qu’il ne faut pas (…) recommencer », s’est-il emporté, en observant qu’il n’était pas possible de « remettre en cause les témoignages » recueillis pendant « des heures et des heures ».
« On fera différemment »
Interrogé sur les « dysfonctionnements » de la stratégie actuelle du gouvernement pour contrôler l’épidémie – le trio « tester-tracer-isoler » – et en particulier sur l’embouteillage des tests, le ministre ne s’est pas étendu. « La priorisation, qui avait été demandée au début du mois d’août, a fonctionné jusqu’à ce qu’elle ne fonctionne plus. Et c’est allé très vite. Et croyez-moi, je le déplore », s’est-il contenté de dire aux sénateurs, assurant « mettre le paquet pour réduire les files d’attente ». Il a expliqué que ce problème n’était « pas responsable de la reprise épidémique ». « Des pays qui ont mis en place un tester-tracer-isoler-port du masque systématique (…) se sont pris des vagues épidémiques, au moment où on ne s’y attendait pas », a-t-il argumenté, citant l’exemple du Japon.
M. Véran a également défendu les nouvelles mesures de restriction annoncées le 24 septembre. Aux sénateurs, inquiets du manque de concertation avec les élus locaux, alors que les maires de Paris et de Marseille ont fait part de leur mécontentement, il a assuré avoir appelé tout le monde. « Mme la sénatrice, si vous considérez que je dis n’importe quoi – je suis sous serment – il ne tient qu’à vous d’engager la procédure qui vous plaira. Sinon, je continue », s’est-il agacé, devant la socialiste Marie-Pierre de la Gontrie, manifestement sceptique. Puis, à l’intention du corapporteur Bernard Jomier, qui lui a reproché de « courir après l’épidémie », il a précisé, furieux : « Si nous devons nous donner des jours de discussion pour tomber d’accord, alors nous serons en train de courir… »
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M. Jomier s’est défendu de toute « mise en cause » et a invité le ministre à garder ses nerfs : « Vous pouvez garder un ton mesuré et posé, ne pas vous emporter, et vous verrez, nous avancerons », a ironisé le sénateur de Paris.
Certains moments ont été plus calmes. Le ministre a reconnu qu’il n’y avait pas de stock suffisant de masques « pour protéger les soignants » au printemps. Il a également admis les limites de la centralisation des stocks, à partir de l’unique entrepôt de Santé publique France. « Pour avoir passé énormément de temps de coups de fil pour essayer de comprendre comment faire sortir les camions d’un entrepôt pour aller arroser l’ensemble du territoire où les gens attendaient légitimement des masques, je pense qu’on fera différemment », a-t-il expliqué. En revanche, il a refusé de mettre directement en cause Santé publique France, sur laquelle Agnès Buzyn a fait peser une lourde responsabilité dans les dysfonctionnements. « Mon rôle n’est pas de tirer sur une agence qui fait de son mieux depuis le début de la crise, a-t-il temporisé. Je suis au milieu d’une bataille, j’ai besoin des troupes. »A
Interrogé sur la pertinence d’avoir maintenu le premier tour des municipales, début mars, M. Véran a répété que le conseil scientifique avait recommandé à l’exécutif de ne pas l’annuler et qu’il n’y avait pas eu d’« impact mesurable » de cette décision sur le plan sanitaire.
« Presque une forme de déni »
Les sénateurs ont tenu aussi à connaître son point de vue sur la façon dont le « déni » des Français, invoqué par Agnès Buzyn la veille, avait pu influencer les prises de décision. « Mon intuition n’était partagée par pratiquement personne, avait déclaré l’ex-ministre de la santé. Si, en janvier, j’avais dit qu’il y aurait une pandémie, on m’aurait traitée de folle. (…) Notre société n’a pas cru qu’on pouvait mourir en France. » Le même jour, l’ancienne porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, avait elle aussi relevé la difficulté de faire passer des messages alors que la « prise de conscience collective » n’était pas actée. « Je crois qu’on a souffert au cours de cette crise d’un défaut d’acculturation scientifique de la population française », avait-elle insisté pour justifier les errements de la communication gouvernementale sur les masques notamment, dont elle-même avait nié l’efficacité.Article
« Je pourrais vous dire qu’il y avait presque une forme de déni – d’une partie du pays – il y a encore trois semaines », a avancé pour sa part Olivier Véran, en expliquant avoir passé l’été à expliquer qu’« il n’y avait pas de raison de penser que le virus avait décidé de faire ce que les virus ne font jamais, c’est-à-dire perdre en dangerosité vis-à-vis de son hôte ».
Le ministre a également répondu au comédien Nicolas Bedos qui, au lendemain des nouvelles annonces, a appelé à arrêter « les masques et les confinements ».« Nous devons vivre quitte à en mourir », a écrit l’artiste dans un texte publié sur les réseaux sociaux. « Une phrase à l’emporte-pièce, a cinglé M. Véran. On ne peut pas imposer aux gens de prendre soin d’eux malgré eux, mais on peut imposer aux gens de prendre soin des autres malgré eux. »