Les stocks stratégiques de médicaments de la France étaient au plus bas au début de l’épidémie de Covid-19
« Le Monde » s’est procuré des données confidentielles de Santé publique France, qui démontrent qu’à la veille de la pandémie l’Etat était dépourvu de masques, mais aussi d’antiviraux et d’antibiotiques.
Par Chloé Hecketsweiler et Solenn de Royer Publié hier à 17h00, mis à jour à 08h57
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La France était-elle prête à affronter une pandémie ? Pour répondre à cette question, les parlementaires ont regardé à la loupe la composition du stock stratégique, pour les masques mais aussi pour plusieurs catégories de médicaments.
Des données confidentielles transmises par l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SpF) à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale – que Le Monde a pu consulter – montrent que les diminutions ont concerné toutes les lignes, au cours des dernières années.
Entre 2015 et 2019, la taille du stock a en effet été divisée par deux, tant en volume qu’en valeur. On est ainsi passé en cinq ans de 86 millions d’unités d’antibiotiques à 12 millions, de 141 millions d’unités d’antidotes à 96 millions, et de 303 millions d’antiviraux à 51 millions. Les masques FFP2 ont quasiment disparu tandis que le nombre de masques chirurgicaux est passé de 795 millions à 459 millions. Cette chute s’explique par le fait qu’une partie importante du stock était arrivée à péremption et a été détruite, sans que de nouvelles commandes soient passées.Article réservé à nos abonnés Lire aussi 2017-2020 : comment la France a continué à détruire son stock de masques après le début de l’épidémie
Lors de son audition devant les députés le 16 juin, le directeur général de la santé(DGS), Jérôme Salomon, avait laissé entendre que les commandes de masques – très faibles au cours des dernières années – avaient été limitées au profit de l’achat d’autres produits jugés plus prioritaires. « L’arme du masque est aussi apparue moins “utile” face à des menaces posant des questions d’immunoglobulines, de vaccination, d’antiviraux, d’antibiotiques, d’immunothérapie, de molécules efficaces », avait-il expliqué. Il s’est avéré qu’au moment où il a pris ses fonctions en 2018, 95 % du stock d’antiviraux était périmé. Contactée, la direction générale de la santé n’a pas commenté.
« Nous aurions pu en avoir besoin dans le cadre d’une autre crise pandémique. Y a-t-il eu des acquisitions ? », avait questionné le rapporteur (Les Républicains, LR) de la commission d’enquête Eric Ciotti, le lendemain, face à la directrice de SpF, Geneviève Chêne. « Je vous prie de bien vouloir m’excuser. J’ai un trou de mémoire. Je vais vérifier et vous communiquerai l’information », avait-elle alors répondu, embarrassée.
« Il manquait beaucoup de produits »
Le 30 juin, l’ancienne ministre de la santé Agnès Buzyn avait pour sa part admis n’avoir aucune idée de l’état des stocks. « La ministre n’a pas plus connaissance du niveau nécessaire en masques qu’en comprimés d’iode ou d’antiviraux, en antidotes de gaz sarin ou de gaz neurotoxique, ou en quantité de surblouses de protection contre Ebola », avait-elle justifié, rappelant « qu’il y a 38 000 palettes de stockage à SpF ! »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Agnès Buzyn a défendu sa gestion de la crise due au coronavirus devant les députés
En préparant son audition devant les députés, elle avait retrouvé, disait-elle, la trace du courrier adressée au DGS par SpF, le 3 octobre 2018, pour l’alerter sur le niveau du stock stratégique. A la suite duquel un ordre de commande fut envoyé le 30 octobre. « Cette commande a bien sûr été faite dans la perspective d’une reconstitution pluriannuelle. Il ne s’agissait pas de remplacer d’emblée la totalité des stocks périmés », avait souligné Mme Buzyn.
L’ancienne ministre a une nouvelle fois été interrogée sur le sujet, mercredi 23 septembre, par les sénateurs de la commission d’enquête. L’élu (LR) du Pas-de-Calais Jean-François Rapin a relevé une « hésitation » quand elle a évoqué l’état des stocks stratégiques. Les aurait-on « négligés », lui a-t-il demandé ? « Il manquait beaucoup de produits », a confirmé Mme Buzyn, qui a rappelé que l’audit commandé par SpF en 2017 – et remis à l’agence de sécurité sanitaire un an plus tard – avait listé un certain nombre de produits périmés.
« Je pense que cet audit a révélé que le statut d’établissement pharmaceutique de SpF n’a pas été exercé de façon optimale », a-t-elle ajouté, chargeant une nouvelle fois l’agence.Lire aussi : Au Sénat, Agnès Buzyn et Sibeth Ndiaye sous le feu des critiques
Mardi, à l’Assemblée nationale, le rapporteur Eric Ciotti a interrogé de son côté le professeur Jean-Paul Stahl, chef de service des maladies infectieuses et tropicales au CHU de Grenoble, auteur d’un avis en mai 2019 sur le dimensionnement souhaitable du stock stratégique en vue d’une pandémie grippale. « Y a-t-il une explication rationnelle à cette chute ? Ou bien, comme pour les masques, il y a quelque part un défaut d’appréciation ? », a-t-il demandé.
« J’imagine que l’idée d’un stock tournant a fait son chemin et que cela a été l’option privilégiée mais je n’en ai aucune certitude », a répondu le médecin, indiquant qu’il n’avait jamais été informé de l’état de ces stocks avant de faire son rapport. Dans ce document, l’expert avait jugé que 1 milliard de masques étaient nécessaires pour affronter une pandémie. Il avait recommandé aussi de s’équiper en antiviraux (pour 30 % de la population) et en antibiotiques (pour 1,5 % de la population).
Interprétations contradictoires
L’objet même du stock stratégique de masques a été le sujet d’interprétations contradictoires par les ministères et les administrations. « C’est quand même compliqué, cette histoire entre les masques pour la population versus les masques pour l’ensemble des salariés plus la population », a souligné François Bourdillon, ancien directeur de SpF, auditionné le 16 septembre par le Sénat, indiquant que le Haut Conseil de la santé publique lui-même n’avait « probablement pas totalement compris » l’évolution de la doctrine.Lire aussi : Acculé par les sénateurs, Jérôme Salomon s’est défendu de faire de « l’autosatisfaction »
Le DGS, Jérôme Salomon, auditionné lui aussi le 16 septembre par le Sénat, a admis que l’épidémie est arrivée alors que l’administration était en « pleine réflexion » sur l’objet et le périmètre des stocks stratégiques. « C’est quoi, un stock stratégique ? Que doit-il contenir ? A quoi sert-il ? Et quand est-ce qu’il est utilisé ? », s’est-il interrogé. C’est dans cet entre-deux, au moment où la France était la plus exposée, que « malheureusement », le virus a émergé.https://www.dailymotion.com/embed/video/k6Rix7R6Xr3ZndvYQn9?api=postMessage&autoplay=false&id=player-k6Rix7R6Xr3ZndvYQn9&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=false