« C’est la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès du plus grand nombre qui se trouve désormais attaquée »
Dans « Les Gardiens de la raison », à paraître le 24 septembre, dont nous publions des extraits, nos journalistes Stéphane Foucart, Stéphane Horel, et le sociologue Sylvain Laurens, explorent les nouvelles frontières du lobbying et les stratégies des firmes pour instrumentaliser le savoir.
Par Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens Publié le 22 septembre 2020 à 06h30 – Mis à jour le 22 septembre 2020 à 16h26
Bonnes feuilles. « Beaucoup a déjà été écrit sur la capture et l’instrumentalisation de la science, à des fins économiques et politiques, par les grandes firmes. Plusieurs livres et des dizaines d’articles académiques et d’enquêtes journalistiques ont montré que les industriels du tabac, des pesticides, du plastique ou du pétrole fabriquent le doute sur les sujets scientifiques qui les affectent sur le plan commercial. […] Si nous avons décidé d’entreprendre ensemble un nouveau livre malgré cette bibliographie abondante, c’est parce que nous sommes aujourd’hui témoins d’évolutions rapides et inédites. A nos yeux, un degré supplémentaire a été atteint dans la manipulation de l’autorité de la science à des fins d’influence.Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’information scientifique sous tutelle d’une agence de communication ?
Les années 2000 ont été le décor du lobbying de ces “marchands de doute” et de leurs études sponsorisées dissimulant les dangers de leur chimie, de leurs sodas, de leurs gaz à effet de serre. Mais elles furent aussi, sans nul doute, celles du grand dévoilement. Les procès faits à l’industrie du tabac à la fin des années 1990 ont permis la mise en ligne de millions de documents confidentiels révélant les stratégies de leurs cabinets de relations publiques. Ironie de l’histoire, c’est l’important travail de sensibilisation de l’opinion publique et de diffusion de ces informations par des chercheurs, des ONG et des journalistes qui a précipité la mutation et l’accélération des formes de manipulation de la science par le secteur privé. L’industrie s’est adaptée à cette vague de scandales et de documentation de ses actes. Ce que nous explorons dans ce livre, en somme, ce sont les nouvelles frontières du lobbying et les degrés insoupçonnés de raffinement qu’atteignent désormais les stratégies des firmes pour défendre leurs intérêts en instrumentalisant le savoir.
« Nous assistons à un détournement des logiques mêmes de fonctionnement d’un espace public reposant sur un idéal de vérité »
Comme ces dix dernières années l’ont montré, ce mésusage de la science n’a pas cessé sous l’effet de la dénonciation de ses effets pervers. L’usage de l’autorité scientifique est vital au maintien de pans entiers de l’industrie : c’est donc la possibilité même de la diffusion de la vérité scientifique auprès du plus grand nombre qui se trouve désormais attaquée. Il ne s’agit plus seulement de commanditer des études à publier dans les revues savantes pour influencer le décideur public tenté d’interdire un produit. L’enjeu consiste maintenant à prendre position dans l’espace de la médiation scientifique, dans ces lieux où l’on fait la promotion de la science et de son esprit auprès des citoyens, parfois avec l’aide des pouvoirs publics. Prendre position, mais aussi possession. Les arguments de l’industrie étaient parés des atours de la science, ils sont maintenant dissimulés derrière une défense de la science comme bien commun. Chacun a entendu ces affirmations dans le débat public : être contre les pesticides dans leurs usages actuels, interroger certains usages des biotechnologies, critiquer l’industrie du nucléaire, c’est être “contre la science”, c’est verser dans l’“obscurantisme”. La stratégie des marchands de pétrole, de plastique, de pesticides et d’alcool consiste désormais à dire ce qu’est la “bonne” science. De ce fait, nous n’assistons plus seulement à un dévoiement de l’expertise scientifique, mais à un détournement plus profond des logiques mêmes de fonctionnement d’un espace public reposant sur un idéal de vérité.
Réseaux sociaux et citoyens ordinaires
Les firmes s’emploient à faire passer leur matériau de lobbying scientifique pour l’état de la science. Elles veulent voir leurs études validées, agrémentées d’un coup de tampon officiel. Voire financées sur fonds publics. Mais elles ont aussi besoin de disséminer leurs informations et de recruter des défenseurs, parfois à leur insu. Cherchant sans cesse l’aval d’acteurs de terrain, les stratèges de l’industrie ne s’encombrent d’aucun scrupule, embarquant au passage la réputation et le prestige de petites associations qui ont, pendant des décennies, défendu l’éducation populaire à la science et la médiation scientifique avec autant de patience que de conviction. Tel a été le destin de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), dont il sera longuement question dans ce livre. Cette héritière du mouvement rationaliste proclame promouvoir la science et défendre son intégrité. Elle a pourtant été la première importatrice du climatoscepticisme et d’autres mensonges sponsorisés par de grands groupes états‑uniens. Mais ceux qui relaient les messages des firmes et de leurs consultants n’ont pas toujours conscience de ce qu’ils font. Et c’est justement là l’une de ces nouvelles stratégies furtives concoctées par le marketing digital. Pour certaines agences spécialisées dans la manipulation des réseaux sociaux, le nouvel horizon du lobbying scientifique est le citoyen ordinaire, le micro-influencer, comme dit le jargon du métier. Transformé en “relais de terrain”, il diffuse des argumentaires conçus et façonnés par d’autres. Défense du climatoscepticisme au nom de la libre expression, antiféminisme au nom des soi‑disant “découvertes” des biologistes évolutionnistes ou des neurosciences : le micro-influencer dissémine et partage sur les réseaux sociaux une prose rédigée par une poignée d’intellectuels de campus convertis aux mots d’ordre ultralibéraux et libertariens. Les idées rationalistes faisaient partie des fondamentaux de la gauche et associaient la science au progrès ; elles sont aujourd’hui utilisées pour étouffer tout mouvement social qui tenterait d’employer les armes de la science pour argumenter.
L’idée consiste à prendre appui sur l’autorité prêtée aux scientifiques pour reformater tous les étages du débat public
La description de ces phénomènes risque de choquer des engagements sincères, de heurter ceux qui donnent de leur temps pour faire progresser l’idéal scientifique auprès de différents publics. Car les simples amateurs de science, aussi, sont enrôlés dans cette entreprise de propagande. Dans l’écosytème de la tromperie modern style, la cible privilégiée des influenceurs n’est plus seulement le ministre ou le haut fonctionnaire de la Commission européenne, mais le professeur de biologie de collège, animateur d’un “café‑science”, ou l’agronome éclairé, passeur de savoir sur son blog. Ayant pris conscience que leur monde était désormais traversé par ces ruses retorses, certains se plaignent de la récupération de leurs idées à des fins mercantiles. Ainsi, des animateurs de chaînes YouTube ou de blogs scientifiques ont déjà eu la mauvaise surprise de voir leurs logos repris sur des plaquettes de think tanksfinancés par le secteur privé. Autre circuit de transmission, des éditeurs universitaires et des agences de presse diffusant des informations scientifiques sont rachetés par des grands groupes privés. En parallèle, des associations “à but non lucratif”, en fait financées par l’industrie, mettent en selle des citoyens “ordinaires” qui demandent à leurs députés de prendre leurs décisions politiques sur la base de preuves scientifiques. L’idée consiste à prendre appui sur l’autorité prêtée aux scientifiques pour reformater tous les étages du débat public. Une grande bataille pour le contrôle de l’information scientifique est bel et bien en cours.
Matière prête-à-l’emploi
Difficile, désormais, de se servir de la science sans y ajouter un emballage vertueux ou philanthropique : désintéressé en apparence. Alors, on peut prétendre œuvrer pour la défense de la science dans l’espace public. Des amateurs de science sous perfusion de l’industrie réclament l’établissement de centres fournisseurs de matière scientifique prête‑à‑l’emploi pour les journalistes, à l’image du Science Media Centre britannique. Voire de hautes autorités chargées de contrôler la diffusion des informations sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), le nucléaire ou les produits chimiques. Ce type de stratégies, qui consiste à prendre position au plus près du secteur public de la recherche et de la santé, va bien au‑delà d’une manufacture du doute. Les lobbyistes du secteur privé sont ainsi transformés en auxiliaires permanents mais intéressés de la science, de la vérité et du bien commun. Si nous n’avons pas encore atteint le stade orwellien d’un ministère unifié de la Vérité, voilà déjà les brigades du Vrai qui entrent en action. Les années 2020 seront résolument celles des fact-checkers autoproclamés, vérificateurs d’informations et chasseurs de rumeurs. Au‑delà de cet accaparement des lieux et des acteurs de la médiation scientifique, c’est aussi une véritable capture du langage qui est en cours. Au fil d’une dialectique passive‑agressive incessante, les mots et concepts inventés pour décrire ces stratégies sont retournés à l’envoyeur. Ce sont les journalistes et les militants écologistes, et les chercheurs qui les ont analysées, que les accusés tentent de marquer du sceau de l’infamie en les qualifiant à leur tour de marchands de doute et de diffuseurs de “fake news”.[…]
Les brigades des gardiens autoproclamés de la science comptent dans leurs rangs scientifiques, intellectuels, sociologues, journalistes, étudiants, enseignants, blogueurs, amateurs de science et trolls des réseaux sociaux. Beaucoup sont de bonne foi quand ils répercutent et amplifient des éléments de langage concoctés par des officines de relations publiques, sans percevoir qu’ils participent à un projet politique dont la nature et la portée leur échappent. Peu savent que l’argent de l’idéologie libertarienne contribue à sa diffusion. Ce qui se joue dans les pages qui suivent ne concerne pas seulement les controverses sociotechniques sur le glyphosate, les OGM, le nucléaire ou les pesticides. Si enjeu il y a, c’est bien celui de la réactualisation, autour de la science, de tout le credo conservateur. »

Les Gardiens de la raison, par Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens (La Découverte, 368 p., 22 €).
Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens
« La science perd-elle la raison ? »

https://www.liberation.fr/debats/2020/09/23/la-science-perd-elle-la-raison_1800334
Analyse par Médiscoop
C’est ce que se demande Libération, qui observe qu’« universitaires, journalistes et vulgarisateurs s’écharpent sur l’usage de la science dans l’espace public. Chacun avance l’argument de la raison pour peser sur des questions sanitaires et environnementales ».
Le journal relève ainsi : « Un interlocuteur qui souhaite ne pas répondre pour s’épargner des pressions, un autre qui rapporte une tentative d’accusation de harcèlement sexuel à son encontre, des empoignades sur les réseaux sociaux et des prises de becs par billets de blogs interposés… le cadre de ces petits meurtres entre amis ? Rien d’autre que le train-train habituel de la recherche scientifique française ».
« Plus précisément, celui des «rationalistes», une petite communauté d’acteurs du monde de la science peu connue du grand public mais dont les luttes internes peuvent avoir des répercussions dans la vie des Français. Il suffit pour mesurer le niveau de tensions de voir le cyclone de réactions qu’a fait naître, avant même sa parution, le livre des journalistes du Monde Stéphane Foucart et Stéphane Horel et du sociologue Sylvain Laurens, « Gardiens de la raison. Enquête sur la désinformation scientifique ». Journalistes, scientifiques et vulgarisateurs y ont trouvé là une nouvelle occasion de s’écharper sur l’appropriation de la parole scientifique dans le débat public », constate Libération.
Le journal rappelle que « la querelle n’est pas nouvelle. En 2019, c’est la publication de la tribune du collectif No Fake Science dans le quotidien libéral l’Opinion qui met le feu aux poudres. Proclamant que «la science ne saurait avoir de parti pris», les quelque 250 signataires du texte exposent des thématiques faisant, selon eux, l’objet d’un consensus scientifique et sur lesquelles le débat devrai être considéré comme scientifiquement clos ».
« Outre un rappel sur les bénéfices de la vaccination ou le manque de preuves sur l’efficacité des produits homéopathiques, l’appel écrit que «les différentes instances chargées d’évaluer le risque lié à l’usage de glyphosate considèrent comme improbable qu’il présente un risque cancérigène pour l’homme». Ou encore : «Le fait qu’un organisme soit génétiquement modifié (OGM) ne présente pas, en soi, de risque pour la santé.» Deux affirmations assenées avec aplomb mais qui ne font pourtant pas l’unanimité scientifique. De quoi faire bondir une partie de la communauté de chercheurs », remarque le quotidien.
Libération continue : « Ce clivage autour de la rationalité scientifique, que l’on se figure neutre, objective et indiscutable, pose en creux une vaste question : «Qui peut prétendre parler au nom de la science ? Et qu’est-ce que la « bonne science » ? Qu’est-ce qu’un consensus scientifique ?» C’est là le cœur du problème : un énoncé scientifique ne peut jamais être vérifié avec une certitude absolue ».
« Interrogations brûlantes dès lors qu’il s’agit de statuer sur le degré d’implication de l’activité humaine dans le réchauffement climatique ou l’efficacité d’un traitement face à une maladie. Débat d’autant plus explosif que la pandémie a développé l’intérêt du grand public pour les sciences ainsi que son instrumentalisation par les politiques », observe le journal.
C’est ce que se demande Libération, qui observe qu’« universitaires, journalistes et vulgarisateurs s’écharpent sur l’usage de la science dans l’espace public. Chacun avance l’argument de la raison pour peser sur des questions sanitaires et environnementales ».
Le journal relève ainsi : « Un interlocuteur qui souhaite ne pas répondre pour s’épargner des pressions, un autre qui rapporte une tentative d’accusation de harcèlement sexuel à son encontre, des empoignades sur les réseaux sociaux et des prises de becs par billets de blogs interposés… le cadre de ces petits meurtres entre amis ? Rien d’autre que le train-train habituel de la recherche scientifique française ».
« Plus précisément, celui des «rationalistes», une petite communauté d’acteurs du monde de la science peu connue du grand public mais dont les luttes internes peuvent avoir des répercussions dans la vie des Français. Il suffit pour mesurer le niveau de tensions de voir le cyclone de réactions qu’a fait naître, avant même sa parution, le livre des journalistes du Monde Stéphane Foucart et Stéphane Horel et du sociologue Sylvain Laurens, « Gardiens de la raison. Enquête sur la désinformation scientifique ». Journalistes, scientifiques et vulgarisateurs y ont trouvé là une nouvelle occasion de s’écharper sur l’appropriation de la parole scientifique dans le débat public », constate Libération.
Le journal rappelle que « la querelle n’est pas nouvelle. En 2019, c’est la publication de la tribune du collectif No Fake Science dans le quotidien libéral l’Opinion qui met le feu aux poudres. Proclamant que «la science ne saurait avoir de parti pris», les quelque 250 signataires du texte exposent des thématiques faisant, selon eux, l’objet d’un consensus scientifique et sur lesquelles le débat devrait être considéré comme scientifiquement clos ».
« Outre un rappel sur les bénéfices de la vaccination ou le manque de preuves sur l’efficacité des produits homéopathiques, l’appel écrit que «les différentes instances chargées d’évaluer le risque lié à l’usage de glyphosate considèrent comme improbable qu’il présente un risque cancérigène pour l’homme». Ou encore : «Le fait qu’un organisme soit génétiquement modifié (OGM) ne présente pas, en soi, de risque pour la santé.» Deux affirmations assenées avec aplomb mais qui ne font pourtant pas l’unanimité scientifique. De quoi faire bondir une partie de la communauté de chercheurs », remarque le quotidien.
Libération continue : « Ce clivage autour de la rationalité scientifique, que l’on se figure neutre, objective et indiscutable, pose en creux une vaste question : «Qui peut prétendre parler au nom de la science ? Et qu’est-ce que la « bonne science » ? Qu’est-ce qu’un consensus scientifique ?» C’est là le cœur du problème : un énoncé scientifique ne peut jamais être vérifié avec une certitude absolue ».
« Interrogations brûlantes dès lors qu’il s’agit de statuer sur le degré d’implication de l’activité humaine dans le réchauffement climatique ou l’efficacité d’un traitement face à une maladie. Débat d’autant plus explosif que la pandémie a développé l’intérêt du grand public pour les sciences ainsi que son instrumentalisation par les politiques », observe le journal.
Les gardiens de la raison : enquête sur la désinformation scientifique
de Sylvain Laurens, Stéphane Foucart, Stéphane Horel , date de sortie le 24 septembre 2020
RÉSUMÉ
Les auteurs montrent comment les firmes industrielles ont développé des stratégies d’enrôlement des scientifiques afin de capturer les circuits de diffusion du savoir. Alors que la propagation de la bonne information scientifique, certifiée par les savants, est essentielle, ces industriels tentent de la contrôler pour prendre position dans l’espace de la médiation scientifique, gage de pouvoir.
Ecouter aussi:
Traquer les lobbys… et défendre la démocratie
Les lobbys…, ils sont partout, ils se glissent partout, ils agissent partout !
Notre société serait lobbytomisée au dernier degré, de nos foyers aux arcanes du pouvoir. Monsanto, Philip Morris, Exxon, Coca-Cola…, ces quelques noms ont déjà défrayé la chronique et permis de révéler les méthodes de lobbys des pesticides, du tabac, du pétrole, de l’agro-chimie, des laboratoires pharmaceutiques, ou encore du secteur alimentaire… qui empoisonnent nos vies, nos environnements, et même la démocratie. Les scandales ne manquent pas, les conflits d’intérêts sont la règle, les affaires se multiplient, des procès sont engagés grâce à des alerteurs qui paient souvent cher leur combat et à des journalistes qui ne baissent pas la garde. Parmi eux, Stéphane Horel, son dernier livre « Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie« , paru aux éditions La Découverte, est le résultat de longues années d’enquête, et offre un tableau éclairant sur les stratégies, les méthodes, les outils utilisés par ces lobbies ; un ouvrage qui permet non seulement de comprendre cet écosystème méconnu, mais de nous questionner aussi sur la capture de la démocratie. Peut-on encore « reprendre la main » ?
Nous en parlons avec Stéphane Horel, honoré du prix Louise Weiss du journalisme européen, et du prix European Press Prize avec Stéphane Foucart pour votre série sur les « Monsanto Papers » publiée dans Le Monde. Avec Annie Thébaud-Mony, chercheuse en santé publique, directrice de recherche honoraire Inserm, spécialiste des questions de santé au travail, et présidente de l’Association Henri Pézerat, santé, travail, environnement. Son ernier livre s’intitule « La Science asservie », paru à La Découverte. Et Sylvain Laurens, maître de conférences à l’EHESS où il anime le séminaire « Sociologie des élites », spécialiste des rapports entre la haute administration et les milieux d’affaires.
Désinformation scientifique : quand la raison est instrumentalisée par des intérêts privés
20 minutes France Inter
L’enquête des journalistes Stéphane Foucart et Stéphane Horel analyse les nouvelles stratégies de lobbying pour peser dans le débat scientifique et médiatique.
https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-24-septembre-2020
https://www.dailymotion.com/embed/video/x7wf5su?controls=true
Libération parle ce matin « d’un cyclone de réactions », avant même que ce livre ne paraisse. L’ouvrage est intitulé « Les gardiens de la raison, enquête sur la désinformation scientifique », il est publié chez La Découverte. Je le précise car les auteurs criblent tous les canaux, toutes les voies et les voix qu’empruntent les lobbys de l’industrie pour battre en brèche le principe de précaution et disqualifier les combats pour la santé ou l’environnement. Et ce, au nom de la science. Au nom de la « bonne » science, celle qui n’entraverait en rien le progrès. Traduire : qui n’entraverait en rien la loi du marché. Quels sont ces canaux ? Des maisons d’édition, des journaux, des radios, des chaines de télé et une myriade de blogs, comptes Twitter ou chaînes Youtube. Ainsi que des agences de relations publiques qui fabriquent des arguments scientifiques tout prêts pour journalistes paresseux ou simplement ignorants. Ce livre est dense, précis, fouillé, très polémique, édifiant et passionnant.
Publié le 26/09/2020
Faut-il avoir vraiment peur des gardiens de la raison ?

Paris, le vendredi 25 septembre 2020
– Nous avons régulièrement évoqué dans ces colonnes les difficultés liées à la transmission de l’information scientifique, à tel point que certains de nos lecteurs n’hésitent pas à nous taquiner en remarquant qu’il s’agit de l’un de nos sujets favoris.
Nous avons essayé de discuter les multiples obstacles qui rendent complexe cet exercice. Bien sûr, la pression des intérêts financiers et industriels est largement connue et doit toujours inciter à la vigilance, même si l’existence de mécanismes de contrôle (telle l’adaptation en France du Sunshine Act par exemple) et probablement les leçons des scandales passés ont favorisé les bonnes pratiques dans les entreprises et les rédactions.
D’autres mécanismes méritent également l’attention. Du côté des receveurs (et parfois des émetteurs), on peut évoquer la méconnaissance de la démarche scientifique qui empêche la compréhension de certaines informations, de leurs enjeux et de leurs limites et un esprit critique parfois en sommeil parce que pas nécessairement assez stimulé ou entraîné. Concernant les émetteurs (dont le JIM fait partie), outre la pression des forces financières que nous avons déjà évoquée et des défauts partagés avec les lecteurs, s’ajoute, comme de tout temps dans les médias, l’attirance pour une forme de sensationnalisme et de catastrophisme ; la peur étant un capteur d’audience toujours efficace. La crise de la presse qui pousse à toujours plus de précipitation est également un obstacle à la construction d’une information de qualité. Enfin, et ceci est également ancestral, l’influence de certaines idéologies (quelles qu’elles soient) biaise nécessairement l’émission des messages.
Un travail délicat mais indispensable
Avec internet et ce que la chercheuse Virginie Tournay (CNRS (CEVIPOF) Sciences-Po Paris) appelle la « dérégulation du marché de l’information », les canaux de communications se sont démultipliés, conduisant à une transmission encore plus brouillée et complexe. Face à cette situation, beaucoup, indiquant agir au nom de la « raison scientifique » et prônant la pratique du doute (soit la zététique) tentent d’agir. Ils décryptent les informations, décortiquent les biais cognitifs qui peuvent déformer nos perceptions, mettent en lumière les études et révèlent les zones d’ombre. Ils rappellent la difficulté de médiatiser une science nécessairement toujours objet d’incertitudes. Leurs canaux sont multiples, de la vidéo youtube à la tribune journalistique, de l’essai sociologique ou philosophique aux conférences. Nous avons régulièrement évoqué leurs actions, qu’il s’agisse d’Emmanuelle Ducros journaliste à l’Opinion offrant un éclairage sur les pratiques agricoles, de l’Association française sur l’information scientifique qui sur de multiples sujets tente de déconstruire certains mythes, ou encore de Virginie Tournay qui à travers une tribune en 2018 a appelé à une « reconquête » de la « culture scientifique ».
Quand la raison est instrumentalisée par les industriels et les libertariens
Aujourd’hui, les travaux de ces « rationalistes » sont vivement attaqués par un livre (paru le 24 septembre aux éditions La Découverte, 22 euros) signés par deux journalistes duMonde, Stéphane Horel et Stéphane Foucart et le sociologue de l’Ecole des Hautes études en sciences sociales (EHESS), Sylvain Laurens. L’argument du livre est d’explorer « les nouvelles frontières du lobbying ». Ils affirment en effet qu’un grand nombre de ces « gardiens de la raison » sont soit sciemment, soit inconsciemment, utilisés par des grands groupes industriels pour servir leurs idées et continuer à promouvoir leurs technologies (dont on comprend à demi-mot qu’elles sont nécessairement majoritairement néfastes). « Il ne s’agit plus seulement de commanditer des études à publier dans les revues savantes pour influencer le décideur public tenté d’interdire un produit. L’enjeu consiste maintenant à prendre position dans l’espace de la médiation scientifique, dans ces lieux où l’on fait la promotion de la science et de son esprit auprès des citoyens, parfois avec l’aide des pouvoirs publics. Prendre position, mais aussi possession. Les arguments de l’industrie étaient parés des atours de la science, ils sont maintenant dissimulés derrière une défense de la science comme bien commun. Chacun a entendu ces affirmations dans le débat public : être contre les pesticides dans leurs usages actuels, interroger certains usages des biotechnologies, critiquer l’industrie du nucléaire, c’est être “contre la science”, c’est verser dans l’“obscurantisme”. La stratégie des marchands de pétrole, de plastique, de pesticides et d’alcool consiste désormais à dire ce qu’est la “bonne” science. De ce fait, nous n’assistons plus seulement à un dévoiement de l’expertise scientifique, mais à un détournement plus profond des logiques mêmes de fonctionnement d’un espace public reposant sur un idéal de vérité » expliquent les trois auteurs (Bonnes feuilles, publiées, ce qui n’étonnera pas, dans Le Monde). « Les firmes s’emploient à faire passer leur matériau de lobbying scientifique pour l’état de la science. (…) Elles ont aussi besoin de disséminer leurs informations et de recruter des défenseurs, parfois à leur insu. Cherchant sans cesse l’aval d’acteurs de terrain, les stratèges de l’industrie ne s’encombrent d’aucun scrupule, embarquant au passage la réputation et le prestige de petites associations qui ont, pendant des décennies, défendu l’éducation populaire à la science et la médiation scientifique avec autant de patience que de conviction. Tel a été le destin de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), dont il sera longuement question dans ce livre. Cette héritière du mouvement rationaliste proclame promouvoir la science et défendre son intégrité. Elle a pourtant été la première importatrice du climatoscepticisme et d’autres mensonges sponsorisés par de grands groupes états uniens. Mais ceux qui relaient les messages des firmes et de leurs consultants n’ont pas toujours conscience de ce qu’ils font. Et c’est justement là l’une de ces nouvelles stratégies furtives concoctées par le marketing digital », dénoncent encore les trois auteurs. Ces derniers vont plus loin en affirmant que ces « défenseurs de la raison » et de la science sont les apôtres ou les jouets inconscients de l’idéologie libertarienne. « Beaucoup sont de bonne foi quand ils répercutent et amplifient des éléments de langage concoctés par des officines de relations publiques, sans percevoir qu’ils participent à un projet politique dont la nature et la portée leur échappent. Peu savent que l’argent de l’idéologie libertarienne contribue à sa diffusion. Ce qui se joue dans les pages qui suivent ne concerne pas seulement les controverses sociotechniques sur le glyphosate, les OGM, le nucléaire ou les pesticides. Si enjeu il y a, c’est bien celui de la réactualisation, autour de la science, de tout le credo conservateur » concluent-ils leur introduction.
Un scandale sans preuves ?
Avant même sa parution, cet essai a été très vivement critiqué par les personnes ciblées. La rédaction du JIM n’avait pas pu lire au-delà de quelques extraits l’ouvrage en question. Néanmoins, les réactions qu’il a déjà suscitées et les interventions des trois auteurs offrent un éclairage intéressant. On pourra tout d’abord remarquer que les trois auteurs choisissent de suggérer l’existence d’une forme de conspirationnisme « libertarien », terme qui ouvre la voie à quelques fantasmagories sectaires. Surtout, les preuves apportées par les trois auteurs manqueraient de robustesse. « Il y a peut-être du vrai dans les liens d’intérêt quasi-mafieux que les journalistes nous dépeignent ; les petites histoires laborieusement égrenées au long de ces 372 pages sont peut-être les indices d’une corruption généralisée du milieu rationaliste (soit par appât du gain, soit par la faute d’une stupidité instrumentalisée par les think tank) (…). Mais alors on souhaiterait que nos trois héros travaillent à en faire la démonstration, c’est leur job, il est important. Le sujet ne peut pas être laissé à des nuls ou à des militants malhonnêtes, qui seraient, pour le coup, les vrais idiots utiles des vrais corrupteurs & corrompus. Je n’ai pas les connaissances nécessaires pour évaluer la pertinence de toutes les attaques contenues dans ces pages. Il ne me revient pas de porter un jugement sur l’ensemble du livre. Mais sur certains aspects, le texte se distingue tellement peu des élucubrations complotistes dirigées contre notre travail quotidiennement depuis 5 ans, qu’il sera sans nul doute salué par les plus virulents de nos détracteurs, heureux de voir couché sur papier leurs obsessions (comme l’astroturfing ou l’accusation d’appartenir à un bord politique abhorré), et peu regardants sur l’absence de substance permettant de sortir de la lecture avec des informations pertinentes » dénonce ainsi Thomas Durand, qui participe à la chaîne de vulgarisation La Tronche en biais sur le blog La Menace Théoriste.
La lutte anti sceptique laisse sceptique
« Dans un mélange de « cherry-picking » (sélections biaisées), de témoignages invérifiables, d’affirmations fausses, d’extrapolations hors contexte et d’insinuations, les auteurs tentent de disqualifier toutes ces personnes et entités en les accusant, au choix, de prôner le « climato-scepticisme », de promouvoir une « sociologie viriliste » (sic), de mener une « croisade antigenre au nom de Darwin »… Leurs actions se concrétiseraient par « la trollisation de l’espace public ». Le tout, bien entendu, au service de lobbies industriels et, dans la lignée des mensonges des industriels du tabac, dans un « projet politique volontiers financé par l’argent des industriels libertariens, et qui porte la marque de leur idéologie anti-environnementaliste et antiféministe » (4e de couverture) afin d’ »étouffer tout mouvement social qui tenterait d’employer les armes de la science pour argumenter ». Pour se faire une opinion fondée, le lecteur vraiment intéressé par la raison, le rationalisme, la science et les controverses que suscitent ses applications, se reportera avec profit aux textes originaux des personnes citées, et aux publications de l’Afis en particulier (en accès libre sur notre site Internet afis.org). Dans ces dernières, il découvrira une réalité, une démarche, aux antipodes des propos tenus par les auteurs de ce livre dont l’objectif semble plus de décrédibiliser et salir pour disqualifier dans le débat que de contester avec des arguments réels les propos auxquels ils s’opposent » rétorque de son côté l’AFIS. Cette dernière est notamment présentée par les journalistes du Monde comme « l’épicentre de [la] propagation [du climato-scepticisme] en France ». « Des pages entières du livre sont consacrées à tenter de le prouver, en se focalisant en particulier sur un article de Charles Muller de janvier 2008 et en omettant soigneusement de citer les prises de position de l’Afis elle-même, dans ses introductions aux dossiers consacrés à ce sujet et dans ses éditoriaux (l’association réaffirme et explique pourtant régulièrement le consensus scientifique sur le sujet). Selon les auteurs du livre, le rôle d’épicentre serait ainsi prouvé : « Une recherche dans l’outil “Google Trends” permet de mesurer l’intensité des recherches effectuées sur le moteur de recherche de Google, et les résultats pour “climato sceptique” sont éloquents : aucune requête sur ce mot-clé n’est enregistrée avant janvier 2008. Le terme est absent des conversations et des esprits. Il n’existe pas. L’intérêt ne surgit qu’après la publication du texte de Charles Muller/Champetier dans la revue de l’Afis ». Une simple vérification montre que même cette corrélation est inventée : la recherche avec le terme « climato-sceptique » suggéré par les auteurs du livre montre un début de trafic mesuré par Google Trends à partir de novembre 2009, presque deux ans après la publication de l’article incriminé » corrige l’AFIS.
Vous avez dit désinformation et agressivité ?
Avec ces exemples de déformation et d’extrapolation, voire d’erreurs, qui sont également épinglées par Virginie Tournay et le professeur au laboratoire de Sciences Cognitives et Psycholinguistique à l’École normale supérieure Franck Ramus, on peut se permettre quelques observations tant sur la méthode que sur le fond général.
Sur la méthode, dans une interview accordée à France inter (dans l’émission L’Instant M ce 24 septembre), Stéphane Foucart et Stéphane Horel sont revenus sur l’existence de Science Media Centers (tels qu’ils existent dans de nombreux pays et notamment en Grande-Bretagne) qui seraient selon eux au service de l’industrie et qui favoriseraient le journalisme « paresseux », se contentant de recopier des communiqués et citations préparés d’avance. Bien sûr, les deux journalistes du Monde ne peuvent être accusés de telles facilités. Cependant, on espère d’une part que sont de la même façon accusés d’indolence ceux qui choisissent de recopier les communiqués et citations préparés d’avance par des associations de consommateur ou écologistes. Surtout, on aimerait savoir quel regard sévère ils porteraient sur des journalistes dont les vérifications conduisent à de nombreuses approximations et erreurs. « Les auteurs combinent des affirmations factuellement fausses par défaut des vérifications les plus élémentaires, et des insinuations sans aucun fondement, sans aucune source, et sans aucune demande d’information. Il est désolant que ces auteurs ne se montrent pas capables de consulter une page web et d’y recopier l’affiliation ou la fonction d’un chercheur. Il est désolant qu’ils publient des spéculations comme des faits avérés, sans prendre la peine de lire ce qu’un chercheur écrit et d’écouter ce qu’il dit pour pouvoir le citer fidèlement, et de l’interroger directement si le moindre doute subsiste sur sa pensée. De tels procédés ne font honneur ni au journalisme, ni à la sociologie. Si la qualité du reste du livre est à l’avenant des quelques passages me concernant, il ne mérite assurément pas d’être lu » écrit par exemple Franck Ramus.
Virginie Tournay rapporte pour sa part comment ses réflexions autour de la nécessité de répondre à la crise de l’expertise en France, qui s’intéressent au rôle que pourrait jouer un « centre médiateur » ont été déformées dans un récent article de Stéphane Horel et Stéphane Foucart. « Mes travaux de sciences sociales portent sur la circulation des données de la recherche scientifique dans l’espace public (…). L’expérience collective douloureuse de la pandémie a bien montré la nécessité de développer des travaux portant sur la diffusion de l’information liée à « la science en train de se faire ». C’est une nécessité civique compte tenu de la cacophonie actuelle des expertises. (…) Mes travaux n’ont rien à voir avec le titre alarmiste « L’information scientifique sous tutelle d’une agence de communication », ni ne visent à reproduire en France l’exemple britannique (En outre, les auteurs oublient aussi de préciser qu’il y a différents types de SMC dans le monde entier). Il ne s’agit pas de mettre une information « sous tutelle » ni de créer une « agence de communication » ex-nihilo, mais de favoriser un travail coopératif entre les acteurs producteurs et médiateur (…) L’indépendance des journalistes est un aspect clef (il s’agit de faciliter l’accès à des ressources et non pas de toucher à la liberté d’expression de la presse comme cela est explicitement précisé dans un de mes articles (…) Je n’ai jamais envisagé un quelconque financement par l’industrie (indépendance économique), ni une structure au service d’intérêts financiers ! ». Enfin, on observera comment ceux qui sur France Inter par exemple s’insurgent contre « l’agressivité » de ceux qu’ils nomment les « trolls » n’hésite pas pour leur part à user d’argument si non agressif tout au moins particulièrement méprisant. « Le chapitre 5 ” La trollisation de l’espace public” livre des portraits saisissants de mépris de Bunker D, Matadon, Mathieu « MJE » Rebeaud, Anthony Guihur (différents scientifiques œuvrant sur Twitter, ndrl)… Les jugements minables sur leur personne s’y succèdent, et on se demande bien quel but informatif est recherché dans ces pages d’une intense médiocrité. « Ses yeux roulent comme des billes sombres dans le visage pâle de quelqu’un qui se couche tard et se lève tard ». (…) « Anthony Guihur parle bien. Mathieu Rebeaud gribouille dans un carnet à spirale où une ligne rouge divise la page en deux ». Parfois on se demande ce que c’est que le “journalisme d’insinuation”. Les auteurs en fournissent de nombreux exemples », épingle Thomas Durand.
Être de droite c’est mal : ça tombe bien, ils ne le sont sans doute pas !
Sur le fond, on nous permettra une allusion personnelle : il ne faut jamais être allé à une réunion de l’AFIS pour croire qu’elle puisse recevoir de somptueuses subventions de groupes industriels ou libertariens richissimes (ou alors je me suis toujours éclipsée au moment où les flutes à champagne remplaçaient les verres en plastique de jus d’orange…). Ceux qui par ailleurs ont paresseusement assisté aux débats qui existent régulièrement dans la sphère de la zététique ou qui ont pu entendre leurs réflexions générales sur la société se montreront probablement un brin étonnés de les voir accusés de défendre des idéologies capitalistes ou de droite (sans compter le fait qu’être capitaliste, voire même de droite ne devrait pas nécessairement être considéré comme un motif d’exclusion d’office… tout comme vouloir espérer que tous les industriels ne sont pas d’horribles manipulateurs). Au-delà de la boutade, on peut s’interroger sur l’absence d’autocritique de ceux qui refusent de reconnaître que si des biais idéologiques existent nécessairement, ils ne peuvent en être exempts. « Les cibles de ce brûlot sont désignées comme des “défenseurs de la science autoproclamés” ce qui me pousse à m’interroger sur qui pourrait bien embrasser cette vocation autrement que de sa propre autorité. Les auteurs pensent-ils être mandatés, eux, détenir un droit supérieur à défendre la science ? » s’interroge ironiquement Thomas Durand. En tout état de cause le livre n’est pas censé être le lieu de l’affrontement des arguments scientifiques (Stéphane Foucart peut se prêter régulièrement à cet exercice, souvent avec talent). Cependant, les auteurs n’hésitent pas à donner comme exemple de l’influence des rationalistes corrompus (encore une fois peut-être à leur insu) l’exemple du numéro d’Envoyé Spécial consacré au glyphosate. Ainsi, assument-ils de considérer qu’un reportage ayant offert un important temps d’antenne à un chercheur dont les fraudes ont été dénoncées par la quasi-totalité de la sphère scientifique et qui a donc été inévitablement été largement critiqué (y compris par le CSA) puisse être utilisé comme exemple de l’activisme des rationalistes dévoyés ? N’y-a-t-il aucun moment où même si la thèse que l’on va exposer peut conduire à exonérer une industrie, parce qu’elle est fondée sur des faisceaux plus que solides, doit être exempte de tout soupçon de corruption ?
Qui connaît les gardiens de la raison ?
Enfin, les auteurs expliquent la raison de ce nouveau livre par une forme d’urgence, l’existence d’un danger. Pourtant, comment ne pas voir que l’argent dépensé et le lobbying mis en œuvre par les industriels, voire par les libertariens, utilisant des gardiens dévoyés de la science certains à leur insu, d’autres avec leur complaisance, sont de vains efforts ? Il n’y a en France plus aucune velléité politique réelle d’envisager une possible autorisation des OGM (même quand le recours par exemple au riz doré est défendu par plus que des rationalistes isolés mais par de très nombreux scientifiques dont des Prix Nobel) la conviction que l’objectif à atteindre est une élimination des pesticides est partagée par le plus grand nombre au sein des plus hautes instances comme parmi les citoyens, les industriels souffrent d’une image fortement dépréciée au sein de la société. Et cela n’est guère surprenant. Car les relais de ces gardiens de la raison, en dépit de leurs riches et machiavéliques soutiens, sont bien faibles comparés à ceux qui véhiculent la bonne parole et donc la bonne science (à défaut de la vérité scientifique si incertaine).
Que sont des vulgarisateurs sur Youtube, une association sans champagne et des chercheurs isolés et peu entendus face aux journalistes œuvrant dans la plus grande et plus respectée rédaction de France… qui plus est soutenue par des industriels richissimes. « Je n’ai pu m’empêcher de trouver cocasse que l’occupant de la chaire de « sociologie des élites européennes » de l’EHESS s’allie à deux salariés du journal par excellence des élites françaises – dont les principaux actionnaires sont deux industriels milliardaires et un banquier d’affaires millionnaire – pour tenter de jeter le discrédit sur quantité de militants rationalistes qui sont pour la plupart bénévoles et médiatiquement marginaux. Mais peut-être est-ce finalement bon signe que le combat désintéressé au service de la raison rende la bourgeoisie verte de rage » écrit ainsi ironiquement le journaliste Laurent Dauré.
Post Scriptum : Je ne suis probablement pas journaliste au sens où les puristes l’entendraient et je ne leur dénie nullement le droit de défendre un idéal de cette profession. J’essaye avec les moyens dont je dispose, souvent mon seul esprit critique, de relater des faits et de les éclairer. J’écris des articles sur un site dont le financement repose en partie sur une industrie. C’est une industrie qui a ses défauts mais aussi ses qualités, notamment parce que sans elle, en tout cas jusqu’à aujourd’hui en France, la production de médicaments et de vaccins n’existerait pas. Je connais la démarche scientifique qui repose sur le doute. Je n’ignore pas qu’elle puisse être détournée. Mais se réclamer d’elle, même quand cela conduit, douloureuse conséquence, à défendre des positions qui pourraient être favorables à l’industrie, me semble un gage forcément positif. Si j’ai défendu ici la démarche scientifique en évoquant les critiques adressées à certains industriels c’est parce que naïvement je voulais espérer qu’elle pourrait permettre de déconstruire certaines critiques (et peurs) non fondées. Je sais que nécessairement ma parole ne peut être prise en compte. Elle n’en est que plus libre.
Présentation des bonnes feuilles du livre « Les gardiens de la raison » : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/09/22/un-degre-de-plus-a-ete-atteint…
Emission de France Inter, l’Instant M : https://www.franceinter.fr/emissions/l-instant-m/l-instant-m-24-septembre-2020
Les réactions de l’AFIS : https://www.pseudo-sciences.org/Journalisme-d-insinuation-apres-les-articles-le-livre
Thomas Durand, « La raison n’est pas un trophée – Réponse à Foucart, Horel & Laurens».
Franck Ramus, « Les champions de l’intox »
Virginie Tournay, « Un nouveau journalisme : de l’insinuation à l’inquisition »
Laurent Dauré, « Les naufrageurs de la raison [et de la gauche] : réponse à Foucart, Horel et Laurens »
Aurélie Haroche
Un avis sur « Enquête sur la désinformation scientifique. »