La rénovation exemplaire du Musée Ingres à Montauban
Après trois ans de travaux, le bâtiment a été pensé pour le public et pour les œuvres qui ont gagné de la place en un parcours plus fluide.
Par Michel Guerrin Publié le 12 août 2020 à 00h33 – Mis à jour le 12 août 2020 à 08h45

Le complexe aquatique de Montauban (Tarn-et-Garonne), précieux par ces températures, s’appelle Ingreo. Bizarre, ce nom. Pas tant que ça. Il fait référence au peintre Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), figure mondiale et vedette locale, car né ici, au point d’être une marque répandue dans la ville – rue, collège, statues, bornes touristiques, commerces, salade de restaurant, square, jardin, céramiques ou fresques en hommage à l’artiste sur les façades. « Quand on en tient un comme ça, on ne le lâche pas », s’amuse une Montalbanaise. Et Ingres a évidemment un musée à son nom, rénové pour 13,1 millions d’euros après dix ans d’études et trois ans de travaux, rouvert à la mi-décembre 2019, avant que le Covid-19 ne vienne freiner un bel élan. Et qui accueille à nouveau le public, notamment étranger, surtout depuis que l’été est là.
Visiter ce musée est instructif. Pas tant en raison de la menace du virus qui plane (gel à l’entrée, masque obligatoire, etc.). Mais pour voir comment la rénovation a déjoué le casse-tête d’un bâtiment qui veille à l’entrée de la cité historique. Il est si haut – une trentaine de mètres, six niveaux – qu’il s’étire de la ville ancienne en haut jusqu’au Tarn qui coule en contrebas.
Normes internationales
Il fut place forte au XIVe siècle (détruit), siège épiscopal au XVIIe siècle, mairie après la Révolution, musée à partir de 1828. Autant dire que ce palais classique de brique rouge, surmonté de toits pointus, d’apparence hostile, n’a pas vraiment été conçu pour des tableaux et le public. C’est le cas de nombreux musées en France du reste. Et, comme ailleurs, il a fallu bouger un bâtiment sans toucher à la structure (il est classé). Quand on en fait le tour, on ne voit pas la restauration.
Peu de villes de cette taille possèdent de tels joyaux. Pour se délecter devant les tableaux d’Ingres, il faut aller au Louvre et à Montauban. Car Ingres a été très généreux avec sa ville.
Ce qui est exemplaire dans cette rénovation, conçue par l’agence Bach Nguyen, outre qu’elle a respecté les travaux et les délais, ce qui n’est pas courant par les temps qui courent, c’est la façon dont elle coche les cases pour que le site soit aux normes internationales. C’est-à-dire un musée où l’on pense aux œuvres mais aussi au public.
Deux élégants pavillons d’aluminium et de verre ont été ajoutés à l’entrée de la cour intérieure (à gauche pour acheter les tickets, à droite pour le vestiaire et l’accueil des groupes) dont la symétrie colle à la géométrie tirée au cordeau du site. Des grands bureaux pour le personnel ont été externalisés, devenant des salles d’expositions temporaires (qui, partout, attirent souvent plus de monde que les collections permanentes). Un salon raconte l’histoire du musée et de sa rénovation tout en servant aux conférences et aux réceptions pour les mécènes. Un salon de thé, où l’on vend aussi des livres et cartes postales, a été créé. Deux ascenseurs ont été mis en place pour apaiser les jambes dans ce musée vertical. La vidéo et le numérique aident le visiteur, jusqu’à l’achat de billets en ligne. Comme il n’y a plus d’art ancien sans artiste contemporain, l’artiste Miguel Chevalier propose au sous-sol une installation numérique en hommage à Ingres. Les réserves ont rejoint en 2008 un beau bâtiment épuré à la périphérie de Montauban.
Tout cela est fort bien fait. Et tout cela sert les œuvres qui ont gagné 700 mètres carrés et qui se développent en un parcours plus fluide. Mérité ? Oui. Nombre de musées n’ont pas vraiment des collections à la hauteur des travaux accomplis. Celui de Montauban est « un grand musée dans une petite ville », dit sa directrice, Florence Viguier-Dutheil. Elle a raison. Peu de villes de cette taille, soit 65 000 habitants, possèdent de tels joyaux. Pour se délecter devant les tableaux d’Ingres, il faut aller au Louvre et à Montauban. Car Ingres, contrairement à tant d’autres confrères, a été très généreux avec sa ville. Sans doute aussi parce qu’il se sentait mal-aimé à Paris, où Delacroix (1798-1863) lui faisait un peu d’ombre.
Bourdelle, l’autre Montalbanais
Ingres a légué 44 tableaux et études, 4 500 dessins, ses collections d’autres artistes, notamment de primitifs italiens. Son fameux violon, aussi. C’est en fait tout son fonds d’atelier qui a atterri à Montauban en 1867, soit 21 000 numéros. Ajoutons des tableaux de ses élèves (il en a eu 200) et d’autres collections encore.
Quelques œuvres méritent à elles seules le déplacement. Le portrait de son père qui l’a tant stimulé, celui de Madame Gonse (1852) qui scrute le peintre avec délice, celui, très fier, de son ami Gilibert (1804), Jésus parmi les docteurs (1862) ou les multiples dessins que l’on peut admirer en tirant des tablettes en bois. Enfin et surtout, Le Songe d’Ossian (1813), produit d’appel du musée, pour son génial contraste chromatique entre le gris, le rouge et le vert. A tableau exceptionnel, présentation exceptionnelle : comme il fait 3,50 m de haut, le visiteur peut l’admirer au 1er étage, où il est accroché, mais aussi au 2e étage, où une lucarne a été percée dans la paroi, afin d’apprécier au mieux la partie supérieure de la toile.
Il est un autre tableau plus grand par la taille (4 mètres de haut) et égal par la qualité, qui se trouve dans l’annexe du musée, juste à côté, à savoir la cathédrale : Le Vœu de Louis XIII (1824), fort à son aise dans le transept Nord, qui a gagné en luminosité après restauration.
Le Musée Ingres a profité de la réouverture pour changer de nom. Il s’appelle désormais Ingres-Bourdelle. Ou MIB – les acronymes sont à la mode dans les musées, foires, biennales, ça fait international. Il se trouve que le sculpteur Antoine Bourdelle (1861-1929), élève de Rodin (1840-1917), est également Montalbanais, que sa réputation a aussi dépassé sa région, au point d’avoir un musée qui lui est dévolu à Paris, et qu’il a été aussi généreux avec sa ville (68 sculptures). Ses œuvres sont installées au sous-sol du musée, notamment son puissant Héraklès archer (1909), un plâtre, donc la matrice a servi de moulage à de multiples exemplaires en bronze qui trônent dans des musées du monde entier. L’exposition temporaire « Constellation Ingres-Bourdelle » fait la jonction entre les deux artistes en écho avec leurs élèves et leurs héritiers, à travers des prêts, notamment du Louvre, d’Orsay, du Musée Picasso et du Centre Pompidou, ce qui n’est pas rien.
Tout cela justifie-t-il un changement de nom ? Non. Quand un musée s’appelle Ingres depuis toujours ou presque, que tout le monde dans la ville l’appelle ainsi, que ce dernier est dix fois plus connu que Bourdelle, que la peinture est dix fois plus attractive que la sculpture (c’est comme ça), que tout étudiant en communication vous dira qu’un nom vaut mieux que deux, c’est inutile. Peu importe, le public tranchera. Comme il tranchera la question du succès. Ce musée qui accueillait 40 000 personnes par an espère en recevoir le double à l’avenir. Si le virus le laisse tranquille.
Musée Ingres-Bourdelle, 19, rue de l’Hôtel-de-Ville, Montauban (Tarn-et-Garonne). Du mardi au dimanche, de 10 heures à 19 heures ; jeudi jusqu’à 21 heures. De 4 € à 8 €. Exposition « Constellation Ingres-Bourdelle », jusqu’au 1er novembre.