Le Brexit et le choix d’un « Global Britain » pour remplacer l’ancrage européen sont moins des décisions économiques rationnelles qu’un projet de politique intérieure antiélites.

« Boris Johnson incarne une forme de révolution populiste »

TRIBUNE

Christian Lequesne – Politiste

Pauline Schnapper – Universitaire

Défendus par le premier ministre britannique, le Brexit et le choix d’un « Global Britain » pour remplacer l’ancrage européen sont moins des décisions économiques rationnelles qu’un projet de politique intérieure antiélites, estiment Christian Lequesne et Pauline Schnapper, chercheurs spécialistes du Royaume-Uni, dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Après plusieurs mois de négociations infructueuses entre l’Europe et le Royaume-Uni, continuant de buter sur les aides d’Etat aux entreprises et l’accès des pêcheurs européens aux eaux britanniques, le premier ministre britannique, Boris Johnson, a proposé un projet de loi au Parlement qui viole les termes du protocole sur l’Irlande du Nord conclu il y a moins d’un an avec l’Union européenne. Sans vergogne, le secrétaire d’Etat pour l’Irlande du Nord du gouvernement Johnson a reconnu que la loi constituerait une entorse « limitée et spécifique » au droit international.

Comment le Royaume Uni, qui se targue d’avoir inventé l’Etat de droit, est-il parvenu à une telle extrémité ? Pourquoi prend-il le risque de torpiller la possibilité d’un accord avec l’Europe, alors que le pays est confronté à une crise sanitaire et économique majeure et qu’il a énormément à perdre d’un échec des négociations, puisque près de la moitié des échanges britanniques se font avec l’Union européenne ?Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Brexit : Johnson braque une partie de son camp et l’UE

Pour comprendre ce comportement incontrôlé, il faut revenir à la nature même du projet de Brexit et à la transformation profonde du Parti conservateur qui le porte. Le Brexit et le choix d’un « Global Britain » (« Grande-Bretagne mondiale ») pour remplacer l’ancrage européen sont moins des décisions économiques rationnelles qu’un projet de politique intérieure populiste au sens premier du terme, c’est-à-dire la construction d’un récit où le peuple se soulève contre des élites corrompues et favorables à l’Union européenne.

Les piliers de l’establishment attaqués

Boris Johnson a repris ce discours, qui avait plutôt été, sur sa droite, l’apanage du UKIP de Nigel Farage lors de la campagne du référendum en 2016. Le premier ministre s’en est habilement servi pour se faire élire à la tête du Parti conservateur, puis pour remporter les élections législatives de décembre 2019 avec une confortable majorité.

Depuis 2016, Johnson et ses proches au sein du Parti conservateur ne cessent d’attaquer tous les piliers de l’establishment qui, selon eux, veulent s’opposer à la « volonté du peuple » exprimée lors du référendum de juin 2016, par lequel près de 52 % des électeurs ont choisi de sortir de l’Union européenne. Tour à tour, les experts, les juges de la Cour suprême, la BBC, les députés opposés au Brexit (y compris conservateurs), les hauts fonctionnaires et, naturellement, les négociateurs européens sont accusés d’empêcher le Royaume-Uni de recouvrer une souveraineté nationale qui aurait été anéantie par Bruxelles.Article réservé à nos abonnés 

  Commerce : « L’européisme est passé de mode à Londres, et la zone de libre-échange revient en force avec sa puissance destructrice »

Le Parti conservateur a été largement purgé de ses éléments les plus modérés et/ou pro-européens, et a adopté la vision fantasmée d’une reprise du contrôle national. Cette ambition politique de long terme justifie tous les sacrifices économiques immédiats et toutes les entorses au droit. Ne pas respecter un traité est ainsi présenté comme la preuve virile de la défense de l’intérêt national, en particulier aux électeurs issus des milieux populaires votant jadis à gauche, que Johnson a réussi à rallier. La réalité des échanges commerciaux et de l’imbrication de l’économie britannique avec celle des Vingt-Sept ne joue aucun rôle dans ce raisonnement. Cela explique que les milieux d’affaires, traditionnellement représentés par le Parti conservateur et demandeurs d’un accord avec l’Europe, ne sont plus du tout écoutés.

Idéologie nombriliste

Ce contexte politique propre au Royaume-Uni rend très difficile la négociation avec les pays de l’Union européenne, qui ont du mal à s’extraire d’une représentation pragmatique de la politique britannique. L’attitude du gouvernement Johnson tranche en effet complètement avec celle qu’ont adoptée pendant des décennies les représentants britanniques à Bruxelles, à savoir une défense souvent dure mais toujours bien comprise des intérêts rationnels du pays.

Boris Johnson et son conseiller Dominic Cummings incarnent une forme de révolution populiste, alors que le premier ministre est paradoxalement un pur produit de l’establishment anglais. L’actuel Parti conservateur est en rupture avec ses propres traditions, y compris avec le néolibéralisme de Margaret Thatcher. L’épreuve de force avec les Vingt-Sept sur les aides d’Etat se fait ainsi, à front renversé, puisque Boris Johnson veut pouvoir subventionner des industries nationales sans suivre les règles européennes de concurrence.

Sauf recul sur le projet de loi, il est difficile d’envisager un accord sur le Brexit d’ici à novembre. La fuite en avant populiste met en péril une économie britannique déjà particulièrement affectée par la crise due au Covid-19, avec une chute de 20 % du PIB au deuxième trimestre et le retour attendu d’un chômage sans précédent depuis les années 1980. En outre, le gouvernement de Boris Johnson risque d’accélérer l’éclatement du pays, tant les nationalistes nord-irlandais et la majorité des Ecossais le rejettent.Article réservé à nos abonnés 

Lire aussi  Brexit : l’Irlande du Nord « de plus en plus à part »

Les sondages réalisés depuis janvier en Ecosse montrent une majorité stabilisée en faveur de l’indépendance que risque encore d’accroître la recentralisation des compétences rapatriées de l’Union européenne, comme l’agriculture. A terme, la réunification de l’Irlande ne saurait être exclue. Mais rien n’arrête un gouvernement pour lequel l’idéologie nombriliste du Royaume-Uni invincible prime sur la rationalité de l’intérêt économique. Les nouveaux électeurs du Parti conservateur, souvent de condition modeste, risquent d’en être les premières victimes.

Christian Lequesne est professeur de science politique à Sciences Po Paris ; Pauline Schnapper est professeure de civilisation britannique à l’université Sorbonne-Nouvelle-Paris-III.

Christian Lequesne(Politiste) et  Pauline Schnapper(Universitaire)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire