Nos déchets dans les décharges de Malaisie

De nos poubelles jaunes aux décharges de Malaisie : comment une partie des déchets français est exportée frauduleusement en Asie

Par  Laura Motet

Publié hier à 02h20, mis à jour hier à 19h32

RÉCIT

En 2019, 385 000 tonnes de plastiques usagés français ont été envoyées à l’étranger, dont 60 000 en Asie. En bout de la chaîne de recyclage, ces déchets sont parfois abandonnés dans des décharges sauvages par des sous-traitants peu scrupuleux.

Coincés entre quelques rangs de palmiers et des étangs d’élevage de crevettes, des sacs-poubelle déchiquetés, mêlés à la terre humide, s’amoncellent à hauteur d’homme. A Telok Panglima Garang (Malaisie), la décharge sauvage fait office de dernière demeure pour les rebuts qu’on ne saurait voir. Ici, le plastique décoloré, à peine identifiable, baigne dans l’eau stagnante. Plus loin, une longue gouttière en PVC, des branches pourries, un câble Ethernet. Sur un grand pot blanc, des caractères tracent une langue familière : « Choucroute du Rhin Roger Karst, 5 kg ».

Que fait cet emblème de la gastronomie alsacienne dans une décharge sauvage à 10 000 km de chez lui ? Comme les nombreux autres déchets occidentaux retrouvés par les bénévoles de Greenpeace lors d’une visite impromptue, le 16 octobre 2018, sa présence est le fruit du détournement frauduleux du vaste commerce mondial – celui-ci bien légal – de nos plastiques usagés.

La décharge sauvage entre Jenjarom et Telok Panglima Garang (Malaisie), le 8 mars 2019.
La décharge sauvage entre Jenjarom et Telok Panglima Garang (Malaisie), le 8 mars 2019. MOHD RASFAN / AFP

Tout commence en France, dans une poubelle jaune (ou bleue, selon les villes), destinée à recevoir bouteilles d’eau minérale, canettes de soda, conserves en acier ou barquettes de viande. Celles-ci sont ramassées par la collectivité locale et envoyées dans son centre de tri. Les erreurs – une peau de banane, des déjections félines, etc. – sont redirigées vers l’incinérateur ou enfouies, comme les déchets ménagers classiques. Le reste est trié selon sa matière principale, compacté en cubes et vendu à des repreneurs. A charge pour eux de les transformer en granulés pour qu’ils réintègrent le cycle de production.

Si la grande majorité des emballages plastique français est recyclée dans l’Hexagone, 27 % sont envoyés en Europe et 2 % ailleurs dans le monde, affirme Citeo, l’organisme chargé de subventionner les collectivités à la tonne de déchets envoyés au recyclage. Aux rebuts des particuliers s’ajoutent ceux de la grande distribution et de l’industrie, comme les films plastique entourant les palettes de produits, les cadres de fenêtre en PVC issus des chantiers, ou les chutes de la fabrication d’objets en plastique. En 2019, 385 000 tonnes de plastiques usagés français ont ainsi été envoyées à l’étranger, dont 60 000 en Asie, selon Comtrade, la base de données des Nations unies sur les échanges commerciaux. Et Charlotte Nithart, directrice de l’association de protection de l’environnement Robin des bois, de résumer :

« Ces dernières décennies, il a été considéré que l’expédition de déchets plastique en Asie répondait aux besoins en matières premières secondaires de l’industrie sur place. Cette doctrine a longtemps été qualifiée de gagnant-gagnant. Mais c’était surtout une manière de se débarrasser à bas coût de déchets pour lesquels les filières industrielles en Europe sont insuffisantes et plus difficiles à équilibrer économiquement, en raison des coûts supérieurs de main-d’œuvre et de protection de l’environnement. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Remettre en route le tri des déchets, un enjeu du déconfinement

Plastiques non recyclables

Certains déchets plastique, dont le recyclage est simple et peu coûteux, trouvent très facilement preneurs en France, à l’image des bouteilles transparentes. « Elles sont désormais tellement demandées localement que pas un seul kilogramme n’a été exporté vers l’Asie depuis plusieurs années… », assure un négociant international en déchet.

D’autres, au contraire, n’intéressent pas les repreneurs hexagonaux. Parmi eux figurent des plastiques de moindre qualité, comme les sacs de courses à usage unique, mais aussi les emballages multicouches faits de très fines strates de différentes matières, comme les paquets de chips, les tubes de dentifrice ou les gourdes de compote jetables, qualifiées de « non recyclables, ou très difficilement » par le négociant. Et ce même en Asie, malgré un coût du travail très faible.

Comment votre emballage plastique peut passer de votre poubelle de recyclage à une décharge malaisienne

Circulation en fonction du type de déchetOrganiquePlastique
transparentPlastique
multicouchePoubelle
de recyclageCentre de tri municipalIncinéré ou enfoui en France comme les déchets issus de la poubelle classique Vendu pour être recycléEn FranceA l’étrangerEurope (Italie ou pays de l’Est)AsieRecyclé à la main et revenduBrûlé ou décharge sauvageFaites défiler vers le bas

Selon la convention de Bâle, qui réglemente les mouvements transfrontaliers de déchets depuis 1989, ces plastiques non recyclables devraient être considérés comme des déchets issus de la poubelle classique. Leur départ éventuel devrait donc faire l’objet d’un « examen spécial » de la part des autorités exportatrices et importatrices. Mais, de fait, ces déchets quittent la France par une voie détournée : ils sont déclarés aux autorités comme étant du plastique recyclable, qui doit seulement faire l’objet d’une procédure d’information aux autorités d’arrivée.

« Les centres de tri municipaux étaient plus intéressés par la marge de profit que par la qualité de ce qu’ils envoyaient », explique une ancienne négociante en déchets

Cette déclaration erronée peut être volontairement frauduleuse – un douanier raconte que certains conteneurs sont remplis de déchets non recyclables cachés derrière quelques rangées de plastiques qui, eux, le sont –, ou le fait d’un tri peu scrupuleux. « Les centres de tri municipaux, auxquels nous achetions le plastique, étaient plus intéressés par la marge de profit que par la qualité de ce qu’ils envoyaient, explique une ancienne négociante en déchets. Plusieurs usines de recyclage asiatiques à qui nous vendions le plastique étaient mécontentes de la qualité ou de la saleté du plastique réceptionné. Concrètement, si nous n’assistions pas au chargement des balles de plastiques, certains centres de tri chargeaient n’importe quel ballot dans les conteneurs. »

Une fois dans les grands ports français du Havre (Seine-Maritime) ou de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), le chargement de ces conteneurs – réputé non dangereux – fait rarement l’objet de contrôles. « On concentre davantage nos moyens sur ce qui entre sur le territoire que sur ce qui en sort, explique une source douanière. La plupart du temps, seul un contrôle automatisé des documents d’exportation est effectué, pour faire remonter les irrégularités majeures. »

Périple à peu de frais

L’envoi de ces déchets plastique à l’autre bout de la planète ne coûte par ailleurs pas grand-chose aux négociants. La balance commerciale étant en faveur de la Chine, peu d’acteurs européens se pressent pour y envoyer des cargos pleins, mais ces trajets sont tout de même nécessaires pour ramener les conteneurs vers l’Asie, où ils seront chargés de marchandises locales avant d’être renvoyés en Occident.

En l’espace d’un mois, les déchets plastique européens traversent ainsi la Méditerranée, s’engouffrent dans le golfe d’Aden, longent l’Inde et le Sri Lanka pour finalement arriver dans les grands ports malais de Tanjung Pelepas ou Port Kelang. Certains poursuivent leur route jusqu’en Chine, Hongkong ou Singapour, d’où ils seront redistribués vers le reste de l’Asie.

Le trajet des conteneurs de déchets, d’Europe vers l’Asie.
Le trajet des conteneurs de déchets, d’Europe vers l’Asie. INFOGRAPHIE LE MONDE

Sur place, un ballet de camions les envoie dans des usines de recyclage agréées par l’Etat destinataire. Celles-ci doivent recycler le plastique reçu en respectant la réglementation environnementale et sanitaire locale. « Sauf que ces usines récupèrent les déchets qui sont les plus facilement recyclables et revendent le reste à d’autres usines, illégales, celles-là », explique Mageswari Sangaralingam, chargée de recherche à l’Association de protection des consommateurs de Penang (Malaisie).

Les propriétaires de ces dernières ne s’embarrassent pas des normes. Ils font déverser les déchets sur des terres agricoles achetées à des paysans locaux, puis les font trier sans protection par des travailleurs pauvres. Ceux-ci emportent alors ce qu’ils pensent valorisable à l’usine pour être nettoyé des traces d’excréments, de pesticides ou de métaux lourds. L’eau de lavage est ensuite rejetée dans les rivières attenantes – une pratique bien moins onéreuse que la mise en place de systèmes de traitement des eaux usées pouvant coûter « jusqu’à plusieurs millions de dollars », selon l’estimation d’un négociant en déchets.

Lorsqu’une zone de la décharge a été pleinement explorée, elle est brûlée, pour laisser place à un nouveau chargement de déchets. « Ces pratiques ont pollué les eaux souterraines et les cours d’eau, les rendant impropres à la consommation, poursuit Mageswari Sangaralingam. Et la pollution de l’air est telle que les riverains ont les yeux irrités, des démangeaisons et des crises d’asthme régulières. » Les populations locales, constituées en associations, ont fini par alerter les pouvoirs centraux et les médias.

En Chine, la prise de conscience est notamment née de la diffusion, en 2016, du documentaire Plastic China, réalisé par l’artiste chinois Jiu-Liang Wang, relatant l’histoire d’une fillette de 11 ans travaillant dans une décharge sauvage au cœur de la campagne. Un film qui avait connu un écho important dans le pays, avant d’être censuré par le pouvoir central. Mais le message, lui, est passé : en janvier 2018, le pays, principal débouché des plastiques usagés, a abaissé le taux d’impuretés qu’il acceptait dans les déchets reçus de 5 % à 0,5 %. Une décision – suivie de réels contrôles – qui a été vécue par de nombreux négociants comme une fermeture pure et simple des frontières chinoises.

Les exportations mondiales de déchets usagés se sont alors tournées vers d’autres pays d’Asie de Sud-Est au cadre réglementaire plus accommodant. Un mouvement « facilité par la migration de certains entrepreneurs chinois, partis remonter leurs usines de recyclage illégales plus loin », précise Mme Sangaralingam.Lire aussi « Le monde du crime a infiltré le secteur des déchets et contribue à la pollution plastique », dénonce Interpol

En 2018, c’est au tour des pays d’Asie du Sud-Est de renforcer leurs contrôles. La Malaisie, qui a rendu obligatoire il y a cinq ans l’obtention d’un permis d’importation des déchets plastique sur son territoire, en plus des mesures d’information prévues par la convention de Bâle, limite, cette année-là, les nouvelles émissions de permis. Comme la Chine, elle les assortit d’obligations de qualité plus sévères et se met à mener quelques contrôles de grande ampleur. En mai 2019, Kuala Lumpur annonce ainsi le renvoi de 150 conteneurs de déchets plastique – dont 43 vers la France. Deux motifs sont invoqués par le gouvernement malaisien : les problèmes de qualité des plastiques envoyés et l’absence de permis en règle.

L’exportation des déchets plastique, élevée au rang de sujet politique en Malaisie, s’invite alors dans l’agenda politique français. En novembre 2019, le ministère de la transition énergétique prononce des amendes administratives avoisinant les 189 000 euros à l’encontre d’un négociant en déchets à l’origine de l’envoi sans permis d’importation en règle d’une vingtaine de ces conteneurs. « En infligeant cette très forte amende, la France envoie un signal clair à certaines sociétés de courtage, et à leurs clients – les entreprises du recyclage –, pour qu’elles mettent fin à ces pratiques », avait alors souligné le ministère. La totalité des 43 conteneurs incriminés est, quant à elle, rentrée en France peu à peu, au début de l’année 2020.

Opération de communication du gouvernement malaisien au lieu d’arrivée des déchets plastique occidentaux, à Port Kelang (Malaisie), le 28 mai 2019.
Opération de communication du gouvernement malaisien au lieu d’arrivée des déchets plastique occidentaux, à Port Kelang (Malaisie), le 28 mai 2019. MOHD RASFAN / AFP

Traiter nos déchets nous-mêmes

La nouvelle de cette sanction a en tout cas été favorablement accueillie par les acteurs du recyclage : « Ce type d’individus nuisent à l’environnement et à la réputation de notre industrie », résume l’un d’entre eux, courtier à Hongkong. Charlotte Nithart, la directrice de l’association Robin des bois, demande, elle, que le recyclage des plastiques usagés ait lieu en France ou, à défaut, au sein de l’Union européenne :

« Tous les efforts des gouvernements successifs se sont portés sur les performances de tri, comme si la valorisation ou le recyclage d’un déchet étaient accomplis lorsqu’il est dans la poubelle jaune. Mais où partent nos déchets, que deviennent-ils et pourquoi n’avons-nous pas les capacités de les traiter nous-mêmes ? Ce sont des questions embarrassantes qui ne peuvent plus être ignorées, maintenant que ces déchets nous reviennent. La proximité, c’est la meilleure garantie pour responsabiliser le producteur de déchets. »

En Malaisie, les autorités ont fait fermer plus de 150 usines de recyclage illégal depuis 2018. A Telok Panglima Garang, là où la contestation locale avait démarré, la décharge a disparu – et avec elle, le pot de choucroute du Rhin. Mais fermetures et amendes n’ont pas pour autant refroidi les ardeurs « des recycleurs sans scrupule [qui] déclarent dorénavant leurs exportations sous une autre dénomination que “déchets plastique”, pour tromper les douaniers », rapporte Heng Kiah Chun, porte-parole de Greenpeace Malaisie. Des détritus venus cette fois s’empiler au nord du pays, autour de Kedah et Penang, loin de l’œil scrutateur du ministère de l’environnement.Notre rubrique « Les dessous des déchets »

Qu’ils soient organiques ou plastiques, ménagers ou industriels, enfouis ou dispersés dans les airs et les océans, les déchets sont les traces tenaces de la vie humaine, et leur accumulation exponentielle constitue aujourd’hui l’un des plus grandes menaces auxquelles doit faire face l’humanité. Cette rubrique, que vous pouvez retrouver sur cette page, décortiquera la façon dont modes de vie et rebuts sont intimement liés, comment agir pour en réduire le nombre, amortir leur impact, et s’accommoder de ceux qui restent.https://www.youtube.com/embed/Um3-Pks58PQ?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=1Laura Motet

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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