Tester, tracer, isoler: la stratégie française naufragée
18 sept. 2020 Par Caroline Coq-Chodorge– Mediapart.fr
La file d’attente du centre de dépistage gratuit de Vénissieux (Rhône), le 11 septembre. © Jeff Pachoud / AFP
Le virus accélère sa circulation en France et le dispositif de dépistage est déjà dépassé. Les délais d’accès aux tests sont « inadmissibles », admettent les autorités. Le gouvernement tente de privilégier les patients prioritaires, abandonnant le dépistage de masse. L’arrivée de nouveaux tests pourrait, un peu, améliorer la situation.
Le ministre de la santé a inauguré jeudi le nouveau rendez-vous hebdomadaire des Français avec l’épidémie de SARS-CoV-2. À la suite du directeur général de la santé Jérôme Salomon, dont les points quotidiens ont animé la première vague, Olivier Véran, lui aussi médecin, va incarner cette nouvelle phase de l’épidémie, dans laquelle la France entre, une fois encore, en très mauvaise posture (notre article ici).
Pédagogue, clair, rassurant, le ministre a maîtrisé l’exercice. Certes, il s’est déclaré « inquiet devant la dynamique épidémique » : 48 départements sont au-dessus du seuil d’alerte, 12 sont dans le rouge, les hospitalisations pour des formes graves de Covid-19 progressent. Au rythme actuel, dans quatre semaines, les capacités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur en réanimation seront saturées.
De nouvelles mesures de restriction des rassemblements vont s’imposer sous peu à Lyon et à Nice, après Bordeaux ou Marseille. Olivier Véran a aussi menacé les bars de Marseille ou de la Guadeloupe de fermeture, si la situation se dégradait un peu plus.
Mais « nous devons vivre avec le virus », « conserver notre vie sociale et économique », a-t-il répété, ne déviant pas de la ligne fixée par le premier ministre depuis la rentrée. Olivier Véran a tout juste invité les Français à « limiter les rassemblements familiaux et amicaux » dans les zones les plus touchées, et les personnes âgées à « réduire le nombre de personnes » qu’elles voient chaque jour.
Au même moment, Santé publique France publiait son bulletin hebdomadaire. En comparaison, la présentation du ministre paraît édulcorée. Tous les voyants sont désormais au rouge. Le nombre de décès a doublé en une semaine, passant de 129 à 265. Le nombre d’admission en réanimation a augmenté de + 48 %, celui des hospitalisations de + 45 %.
Le seul chiffre encourageant est le nombre cas diagnostiqués de Covid-19, en hausse de + 8 % seulement : 56 227 la semaine dernière, contre 51 983 la semaine précédente. Mais c’est un chiffre illusoire : Santé publique France insiste en effet sur la « sous-estimation probable de l’augmentation des nombres de cas confirmés du fait de la saturation des capacités diagnostiques dans certaines régions ».
Non seulement la France perd le contrôle de l’épidémie, mais en prime, elle est en train de casser son principal instrument de mesure : sa capacité de dépistage des cas positifs.
Tous les biologistes, qu’ils exercent dans des laboratoires publics ou privés, tirent ensemble la sonnette d’alarme. Dans le public, très peu ont répondu à nos demandes d’interviews. En quelques lignes, la professeure Astrid Vabret, à la tête du laboratoire de virologie du CHU de Caen, explique par mail : « Les virologues sont complètement débordés par les tests de dépistage. Nous accumulons des milliers de tests à faire dans nos frigos. Désolée, je n’ai pas une minute à moi en ce moment… »
« Il nous manque des machines, des réactifs, de nombreux laboratoires sont en pénurie, ne cesse de répéter Lionel Barrand, président du syndicat national des jeunes biologistes médicaux. Le personnel, qui travaille en 3×8, n’en peut plus. On est régulièrement agressés. Le système de dépistage est déjà tombé en Île-de-France, à Marseille, Lyon ou Toulouse. » Par là, il indique que les tests sont réalisés dans des délais incompatibles avec l’isolement des malades et le traçage des cas contacts, indispensables pour casser la dynamique virale. « On est sous l’eau, c’est dramatique », s’émeut-il.
La métaphore aquatique amuserait presque Anne Souyris, adjointe à la santé à la mairie de Paris : « En réalité, on n’est jamais sorti de l’eau. La particularité de ce gouvernement, depuis le début de cette crise, c’est le manque d’anticipation. À chaque fois c’est pareil : ils n’avaient pas prévu… »
La Ville de Paris souhaitait installer un « barnum », c’est-à-dire une tente de dépistage ouverte à tous, dans chaque arrondissement, pour sécuriser cette rentrée à haut risque. Finalement, l’Agence régionale de santé d’Île-de-France a limité le nombre de tentes à trois, au lieu de vingt. Le nombre de tests réalisés par la ville a même baissé, passant de plus de 2 500 tests par jour jusqu’au 8 septembre, à moins de 1 500 la semaine dernière, à la demande des laboratoires obstrués par un « stock d’analyses en retard », rapporte la Ville.
Mardi, la file d’attente pour accéder à la tente installée dans le XIXe arrondissement faisait le tour de la mairie, témoignait sur Twitter un journaliste de Canal Plus.
À 9h54, la file d’attente pour un dépistage #Covid_19 fait déjà le tour de la mairie du 19ème arrondissement à Paris… pic.twitter.com/LoUVKUq3bo— Sami Sfaxi (@Sfaxi_Sami) September 15, 2020
© Sami Sfaxi
Les tests réalisés dans ces tentes de la mairie de Paris sont rendus dans un délai compris entre « deux jours et une semaine », explique Anne Souyris. Une semaine, c’est la durée à laquelle le gouvernement vient de réduire le temps de l’isolement des cas positifs. Avec de tels délais, le dépistage devient inutile.
L’Agence régionale de santé d’Île-de-France reconnaît une « situation inacceptable » qu’elle attribue notamment au « rebond de l’épidémie ».
« On s’y est pris comme des manches, enrage François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes. On a laissé le virus circuler de manière active. Ça y est, il entre dans les Ehpad. Je viens d’en dépister un en Indre-et-Loire : il y a 20 résidents positifs, le personnel est touché, il y a déjà un mort. »
Et tout cela à un coût : « Entre 272 et 318 millions d’euros par mois de tests pris en charge par la Sécurité sociale », rappelle François Blanchecotte. Et c’est compter sans le coût des dispositifs de dépistage déployés par les collectivités locales, les hôpitaux ou les agences régionales de santé.
Le biologiste met vivement en cause la décision du 14 juillet du président de la République : « Quand vous décidez d’ouvrir le test gratuitement, à tout le monde, sans prescriptions, vous embolisez le système ! Et maintenant, on me demande d’aller dépister des classes entières, des salles de sport, la faculté de médecine de Tours. Comment je fais ? »
« Comment dépister 50 000 étudiants rapidement ? »
En sortie de confinement, le conseil scientifique a fixé l’objectif de 700 000 tests par semaine. Mais la demande n’a d’abord pas été là. Alors, le 14 juillet, Emmanuel Macron a annoncé que le test serait désormais accessible sans ordonnance. Et la demande a augmenté, pour exploser en cette rentrée, avec l’augmentation exponentielle constatée ces trois dernières semaines des cas positifs, et par ricochet de leurs cas contacts. Cette semaine, la France a réalisé 1,2 million de tests, mais pourrait avoir atteint un plafond.
Pourtant, toutes les ressources techniques ne sont pas utilisées. Le chercheur en endocrinologie Philippe Froguel, à la tête d’un laboratoire à Lille qui maîtrise la technique des tests PCR, explique « avoir des machines et des réactifs qui ne sont pas utilisés. Les laboratoires de biologie des hôpitaux publics ont reçu de l’État des machines chinoises capables de faire 2 000 tests par jour, et qui ne sont pas utilisées à plein régime ». Jean-Paul Feugeas, président du Syndicat national des biologistes de CHU, le reconnaît : « Notre problème à l’hôpital, c’est de trouver du personnel. »
Jeudi, Olivier Véran a reconnu « l’embouteillage » actuel. Il a aussi confirmé « le choix fait de permettre à chaque Français de bénéficier d’un test, gratuitement. Nous l’assumons ». Il a encore répété que les laboratoires devaient réaliser des tests en priorité, donc rapidement, pour « les personnes ayant une prescription médicale, des symptômes, les personnes contacts à risque et les professionnels de santé », y compris les aides à domicile.
La file d’attente du centre de dépistage gratuit de Vénissieux (Rhône), le 11 septembre. © Jeff Pachoud / AFP
Seulement, à Marseille, le biologiste Boris Loquet, à la tête d’un groupe de laboratoires de ville, raconte « les files d’attente, l’angoisse d’une partie de la population, le standard téléphonique qui explose, les gens qui appellent, affirment être des cas contacts. Quand on creuse, ils sont en réalité contact de contact. Aujourd’hui, tout le monde est contact de contact ! Comment on leur explique qu’ils ne sont pas prioritaires ? » Il reconnaît que, dans cette cohue, les « gens polis », ou ceux qui ont des difficultés de langue, de mobilité, ont assez peu de chances d’obtenir un test dans des délais rapides, même s’ils sont symptomatiques.
Pour fluidifier le dépistage, Olivier Véran a fait jeudi une seule petite annonce, limitée à la région Île-de-France : vingt centres de diagnostic vont être ouverts six jours sur sept jusqu’à la fin de l’hiver. Ils auront des plages horaires dédiées au public prioritaire.
La France se trouve à « un haut niveau de circulation du virus, prévient le professeur Renaud Piarroux, épidémiologiste à la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Maintenant, il faut composer avec l’épidémie ». À ses yeux, l’objectif du million de tests PCR réalisé en France est « essentiellement de l’affichage. Dépister massivement n’est pas un objectif en soi. L’objectif, c’est de dépister rapidement les personnes à risque pour leur permettre de s’isoler. En dépistant tous azimuts pendant l’été, on a dispersé les forces ».
Renaud Piarroux a participé au développement de Covisan en Île-de-France, qui consiste en des équipes mobiles qui prennent contact avec les cas positifs, les rencontrent, et interviennent à leur domicile s’ils l’acceptent. Covisan ne s’est pas développé au-delà de la région parisienne. Au niveau national, le « tracing » des cas contacts est assuré par des agents de l’assurance-maladie, par téléphone. Le médecin le regrette : « Il faut se concentrer sur les cas positifs et leurs contacts, pour les aider à s’isoler. Dans beaucoup de cas, un simple coup de téléphone ne suffit pas. » Il relève d’ailleurs que le nombre moyen de cas contacts déclarés par les cas positifs à l’assurance-maladie a diminué, passant de cinq au mois de juillet à moins de trois aujourd’hui.
Il y a actuellement une confusion entre deux stratégies très différentes : d’une part, le diagnostic des cas symptomatiques et des cas contacts à risque ; d’autre part, le dépistage de masse, qui vise à éteindre une reprise de l’épidémie, en traquant dans la population générale les cas positifs. Le gouvernement, après avoir tenté de déployer un dépistage de masse, sans en avoir les moyens, tente de se recentrer sur le diagnostic.
C’est la distinction que tente d’introduire dans le débat public le professeur de virologie Bruno Lina, membre du Conseil scientifique. À la tête d’un des « plus gros laboratoires de virologie de France », au sein du CHU de Lyon, lui aussi reconnaît avoir « du mal à répondre à la demande. Pour chaque prélèvement, il faut aussi faire un travail administratif qui permette de suivre les cas. La demande ne cesse d’augmenter. Mais à l’hôpital, les ressources humaines sont difficiles à trouver ».
Comme les biologistes du privé, lui aussi est dépassé par les demandes de « dépistage massif », par exemple « d’une université entière où se serait déclaré un cluster ». Ce genre de situations se présente déjà à Toulouse, Lille, Lyon. « Comment dépister 50 000 étudiants rapidement ? » s’interroge Bruno Lina.
De nouveaux tests du SARS-CoV-2 pourraient répondre à ce type de situations. Mercredi, un arrêté paru au Journal officiel a autorisé l’utilisation de tests antigéniques. Ils passent toujours par un prélèvement naso-pharyngé. Mais quand les tests PCR exigent l’utilisation d’une machine, les antigéniques donnent un résultat sur une bandelette, en 30 minutes, un peu à la manière des tests de grossesse.
Vendredi soir, la Haute Autorité de santé va aussi se prononcer sur l’utilisation des tests salivaires. Ceux-ci utilisent toujours la technique PCR, donc une machine, mais ils facilitent le prélèvement, qui consiste dans le recueil d’un peu de salive.
[[lire_aussi]]
Bruno Lina soutient qu’il faut encore « un peu de temps, des expérimentations, pour bien positionner ces nouveaux tests dans la stratégie de dépistage ». Il faut notamment déterminer la sensibilité de ces tests. Le test PCR actuel, par prélèvement naso-pharyngé, restera le plus sensible. Il va chercher le virus profondément dans les bronches, et il utilise une technique d’amplification pour identifier l’ADN du virus.
« On cherche à multiplier la présence du virus, explique Bruno Lina. On parle de cycle de seuil. Pour trouver du virus, on fait jusqu’à 50 cycles. Le nombre de cycles à partir duquel on trouve du virus est important : si on en trouve à partir de 20 cycles, il y a beaucoup de virus ; si on en fait 50, il y en a peu. Mais il n’y a pas de faux positifs : quand il y a peu de virus, cela veut dire que la personne est à la fin de son infection, mais aussi qu’elle peut être au tout début, et devenir contagieuse dans les jours suivants. »
Les tests antigéniques et salivaires seront moins sensibles que les tests PCR naso-pharyngés. « Mais s’ils permettent de réaliser plus de tests, plus rapidement, pour détecter les personnes qui sont porteuses de beaucoup de virus, donc les plus contagieuses, alors le bénéfice/risque est réel. »
Bruno Lina imagine ainsi pouvoir « tester avec des tests antigéniques en 30 minutes une maison de retraite, pour évaluer très vite la situation », ou encore conduire un « dépistage de masse avec des tests salivaires dans une université, sans avoir à enfiler de tenue de protection ». Mais il prévient : « Ces outils ne vont pas changer fondamentalement les règles du jeu. On reste face à une charge de travail considérable, qui pose d’énormes problèmes d’organisation. »
URL source:https://www.mediapart.fr/journal/france/180920/tester-tracer-isoler-la-strategie-francaise-naufragee
L’Europe face à une deuxième vague: après l’Espagne, la France
10 SEPTEMBRE 2020 PAR CAROLINE COQ-CHODORGE, DONATIEN HUET, LUDOVIC LAMANT ET THOMAS SCHNEE
L’Europe de l’Ouest est frappée par une deuxième vague de coronavirus. Après l’Espagne, la France affiche désormais un haut niveau de circulation du virus et voit monter le nombre de ses cas graves hospitalisés. En Allemagne au contraire, la circulation du virus reste basse et contrôlée.
Face au Covid-19, la France est toujours deuxième, et ce n’est pas la place du challenger. En février, elle a été touchée de plein fouet par la première vague de coronavirus, après l’Italie. En septembre, elle est touchée par la nouvelle vague qui se forme en Europe de l’Ouest, après l’Espagne. Le reste de l’Europe est encore préservée, à l’image de l’Allemagne.
https://infographics.mediapart.fr/2020/covid-fra-esp-all/index.html© Mediapart
Seul espoir désormais : que la vague soit moins forte, maîtrisable aux prix d’efforts acceptables par la population, sans nouvelles entailles dans les libertés publiques. L’espoir s’amenuise cependant : le président du Conseil scientifique, l’infectiologue Jean-François Delfraissy, a prévenu hier mercredi 9 septembre, que le gouvernement devrait prendre « un certain nombre de décisions difficiles ». Il n’a pas exclu ce matin sur RTL un reconfinement local.
En ligne de mire, au moins Marseille, peut-être Bordeaux et Lyon, trois grandes villes où les services hospitaliers se remplissent désormais de cas graves de Covid-19 à un rythme soutenu.
- En France, le choix non assumé d’une circulation haute du virus
Sortie du confinement dans une position favorable, la France a baissé la garde cet été. Sans le dire, le gouvernement et ses autorités sanitaires n’ont pas choisi le modèle des pays asiatiques, de la Corée du Sud à la Nouvelle-Zélande, en passant par l’Australie. Ceux-ci tolèrent une très faible circulation du virus. À la moindre augmentation, ils dépistent et isolent massivement, reconfinent localement et strictement s’il le faut. Quand Melbourne a été reconfiné fin juillet, avec un couvre-feu, l’Australie comptait 600 cas par jour. La France en a aujourd’hui 7 000 quotidien, près de 50 000 par semaine.
En mars, le professeur de parasitologie Renaud Piarroux a participé à la prise de conscience en France du caractère exponentiel de cette épidémie : le 13 mars, il a convaincu Martin Hirsch que tous les plans de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) seraient très vite dépassés. Cet été, il était en Guyane. Dans ce département de 300 000 habitants, en grande partie couvert par la forêt amazonienne, dont la capitale Cayenne est une ville moyenne de 160 000 habitants, il a pu vérifier, une fois encore, à quel point « cette épidémie est difficile à contrôler ».
« À nouveau, nous ne sommes pas bons, dit Renaud Piarroux, en regardant les courbes. On est dans un scénario de circulation haute du virus. Il faut maintenant retrouver un point d’équilibre. Le problème, c’est qu’on n’a pas réussi jusqu’ici à maintenir le taux de reproduction en dessous de 1. » Un taux en dessous de 1 signifie qu’une personne contamine en moyenne moins d’une seule personne : l’épidémie régresse. « Le taux de reproduction est autour de 1,3, le nombre de cas double toutes les 2 à 3 semaines. À ce rythme, on risque d’aller vers un reconfinement », prévient le parasitologue.
Il regrette que des mesures n’aient pas été prises fin juillet, quand la dynamique de l’épidémie s’est inversée (notre article ici). « Il fallait limiter la tenue d’évènements festifs », dit-il.
Sans surprise, comme en février (notre article ici), la France a atteint le seuil de la circulation du virus à partir duquel l’hôpital voit arriver les cas graves. « 20 % de la population a plus de 65 ans. Désormais, il faut qu’elle se calfeutre, regrette Renaud Piarroux. C’est la conséquence du relâchement de l’été. »
Les grands hôpitaux tentent de faire des projections sur l’évolution des besoins en lit de réanimation. Membre de la cellule de crise de l’AP-HP, Renaud Piarroux n’a pas de vision claire, à la différence du mois de mars. « Car les comportements ont changé depuis la fin du mois d’août. Pendant l’été, le moteur de l’épidémie était les fêtes. Maintenant, les gens retournent au travail, à l’école ou à l’université, reprennent les transports en commun dans les grandes villes. Et le port du masque se généralise. Il faut attendre un peu pour voir les effets. »
En France, c’est désormais Marseille qui « donne l’alerte », dit le professeur de réanimation de l’hôpital de La Timone, Lionel Velly. « On s’attendait à voir revenir des cas graves, cela a commencé au mois d’août. Mais on est surpris par la pente de la courbe, déjà exponentielle : on observe une multiplication par deux du nombre de cas de Covid-19 tous les sept jours. »
Dans les Bouches-du-Rhône, il y avait mardi 77 malades en réanimation, pour une capacité normale de 300 lits.
Les patients viennent pour la plupart de « Marseille centre », selon Lionel Velly. Les malades ont exactement « le même profil que lors de la première vague de printemps : un quart de moins de 65 ans, une majorité de plus de 70 ans. Ils présentent les mêmes lésions pulmonaires. Depuis le début du mois d’août, on a eu onze décès ».
« Les formes graves de Covid-19 réapparaissent à partir d’un certain niveau de circulation du virus, poursuit-il. Du 15 juillet au 15 août, la majorité des testés positifs avaient moins de 30 ans. Mais quand l’incidence du virus est devenue assez forte, il a passé la frontière des générations. Parmi nos malades, beaucoup ont participé à des fêtes familiales – des mariages, des baptêmes — où sont présentes toutes les générations. C’est incompréhensible de maintenir ces fêtes dans les zones rouges. »
À la tête d’un groupement de 60 laboratoires biologie médicale à Marseille, le médecin biologiste Boris Loquet raconte avoir les plus grandes difficultés à trier les demandes de tests, entre les cas symptomatiques, à tester dans les 24 heures, et par exemple « ceux qui veulent se rassurer avant d’aller à un mariage ».
À l’hôpital Nord, toujours à Marseille, le professeur Marc Leone confirme : « Jusqu’ici la situation reste gérable, mais on voit se matérialiser le pire des scénarios. » Il admet « une forme d’épuisement. Ces patients prennent énormément de temps, exigent du personnel. Or, nous sommes déjà en tension sur le nombre de médecins et de paramédicaux. Il y a la fatigue de la première vague. Et on s’interroge sur l’attitude irrationnelle d’une partie de la population. Le port du masque n’est pas une atteinte majeure à nos libertés ».
« À ce rythme, on va devoir déprogrammer », craint Lionel Velly. Cela signifie que les opérations des autres malades devront être annulées, alors qu’un gros retard a déjà été pris pendant le confinement (notre article ici). Marc Leone ne veut même pas envisager ce scénario : « Lors de la première vague, on s’est focalisés sur les malades du Covd-19. Personne n’est aujourd’hui prêt à recommencer. On doit aussi s’occuper des malades du cancer. On ne va pas de nouveau arrêter la société, donc on aura encore des accidents de la route. »
Lionel Velly prévient le reste de la France : « Pour l’instant, la deuxième vague touche Marseille. Mais d’autres grandes villes suivront. Derrière nous, il y a Bordeaux et Lyon. »
Entre le 31 août et le 9 septembre, le nombre de personnes hospitalisées pour un Covid-19 a en effet doublé en Gironde, passant de 53 à 98. Même chose dans le Rhône : sur la même période, le nombre des personnes hospitalisées est passé de 116 à 224. Au pic de l’épidémie, 3 500 patients étaient hospitalisés dans le Rhône, 4 500 en Gironde. On est loin de la situation de crise du printemps, mais la dynamique est là. Outre mer, les hôpitaux de la Réunion et de la Guadeloupe sont d’ores et déjà en difficulté. Le directeur du CHU de Pointe-à-Pitre, Gérard Cotellon, a alerté mardi sur la « saturation » de son hôpital face à un « afflux continu et grandissant de patients ».
À Paris au contraire, « cela monte doucement, selon le professeur de réanimation de la Pitié-Salpêtrière Jean-Michel Constantin. Fin juin, nous n’avions aucun Covid-19 dans notre réanimation, aujourd’hui on en a treize. Ce n’est pas grand-chose. Nous ne sommes pas sur une progression exponentielle ».
La France compte une centaine de morts du Covid-19 par semaine, un chiffre en très légère progression.
- En Espagne, masques, reconfinements et interdictions des rassemblements ne suffisent toujours pas
Pour y voir un peu plus clair, c’est désormais l’Espagne qu’il faut observer de près, pour se préparer.
Comme tant d’autres pays, le pays s’est réjoui trop vite. Le 10 juin, Pedro Sánchez, le chef socialiste du gouvernement espagnol, affirmait que « l’unité des citoyens et des institutions » avait permis de « vaincre le virus ». Trois mois plus tard, ces déclarations semblent bien présomptueuses : l’Espagne est devenue, en cette rentrée, le pays d’Europe le plus touché par le Covid-19. Fin août, le premier ministre a reconnu que « l’évolution de la courbe de l’épidémie [était] inquiétante ».
L’épidémie est repartie très vite, dès le mois de juillet. La réouverture des discothèques pour la période des vacances, où des clusters se sont rapidement formés, n’a sans doute pas aidé. Elles ont été refermées. Le port du masque est devenu obligatoire partout à l’extérieur, mais cela n’a pas suffi.
Les réunions de plus de dix personnes ont été interdites en Espagne, dans l’espace public comme privé. Localement, les capacités des restaurants ont été limitées à 50 %, les cinémas, les théâtres ou les salles de sport fermées. Environ 160 000 personnes autour de la ville de Lérida, en Catalogne (ouest de Barcelone), ont été appelées à rester chez elles, durant le mois juillet, pour freiner les contaminations.
Depuis la mi-août, les habitants de Madrid sont à leur tour invités à rester à leur domicile. Le gouvernement Sánchez exhorte à télécharger l’application Radar Covid (équivalent espagnol de l’appli Stop Covid), pour qu’elle gagne en efficacité. Le nombre de cas journaliers s’est infléchi début de septembre, avant de flamber hier et avant-hier, à plus de 9 000 cas par jour, retrouvant le niveau de la fin du mois d’août.
À l’échelle du pays, la région de Madrid est aujourd’hui la plus touchée, avec 269 cas pour 100 000 habitants, tandis que la Catalogne s’en sort un peu mieux.
Le nombre de morts et d’hospitalisations est en hausse. Entre le 1er et le 9 septembre, 476 Espagnols sont décédés du Covid-19. En trois semaines, l’occupation des lits réservés au Covid a triplé dans les hôpitaux de Madrid : 20 % de ceux qui entraient à l’hôpital mardi, s’y rendaient pour cause de coronavirus – contre 9 % le 20 août.
Il y a une autre leçon à retenir de la situation espagnole : les fragilités institutionnelles du pays aggravent la crise sanitaire, en particulier la difficile coopération entre État central et régions en matière de santé. Aux premiers moments de l’épidémie, le 14 mars, Sánchez avait décrété un « état d’alarme » : l’exécutif récupérait les compétences des 17 communautés autonomes, qui gèrent d’ordinaire l’essentiel du secteur de la santé.
À l’époque, cette recentralisation express avait été fortement critiquée par certains barons locaux – indépendantistes catalans ou élus conservateurs. Ce régime exceptionnel a été prolongé jusqu’au 21 juin, après quoi le pays est entré, selon l’expression officielle – et bien mystérieuse – dans une « nouvelle normalité ».
Mais depuis la reprise de l’épidémie en août, les régions se plaignent désormais d’avoir été abandonnées par Madrid pour gérer la circulation du virus, et disent manquer de moyens humains. Il leur manque en particulier du personnel pour retrouver et joindre les cas contacts, pour chaque nouvelle contamination. Face à ces critiques, Sánchez est intervenu le 25 août, proposant deux choses : la possibilité, si certaines régions en font la demande, de recentraliser les compétences de santé (« un état d’alarme partiel »), et parallèlement, le déploiement de quelque deux mille militaires pour améliorer le traçage des cas positifs.
Sánchez sait que le dossier est extrêmement sensible : en Catalogne bien sûr, où les indépendantistes gouvernent, mais aussi dans la région de Madrid, dirigée par la très droitière Isabel Díaz Ayuso (PP), qui veut faire de la région un laboratoire d’une gestion alternative au PSOE. Cette bataille politique, alors que l’exécutif PSOE-Unidas Podemos reste fragile au Congrès des députés, complique d’autant plus la gestion sanitaire de la crise.
- En Allemagne, une information scientifique discutée et acceptée
Les Allemands restent les bons élèves de l’Europe : le nombre de cas positifs est stabilisé autour de 1 500 par jour, et le nombre de décès très faible : moins d’une dizaine par semaine. Cela tient sans doute à l’unité du corps médical, qui diffuse une information scientifique discutée mais globalement acceptée.
Avec la rentrée, le podcast du virologue Christian Drosten a repris du service sur la radio publique NDR : « Ne devrait-on pas limiter la durée de la quarantaine de 14 jours à 5 jours ? », « L’Allemagne va-t-elle aussi subir l’assaut d’une deuxième vague ? » ou encore « Les mesures de confinement sont-elles vraiment efficaces », y demande, entre autres, le directeur de l’Institut de virologie du plus grand CHU d’Allemagne, l’hôpital berlinois de La Charité.
Afin de décharger le professeur Drosten, surexposé médiatiquement depuis le début de la pandémie, la chaîne a désormais invité la virologue Sandra Ciesek qui alternera avec son célèbre collègue. Dans ce podcast hebdomadaire très suivi, pendant une bonne heure, d’un ton paisible, le scientifique explique, détaille et propose, sans trop s’interdire de penser.
C’est symbolique du débat public sur le Covid-19 en Allemagne. Depuis le début, celui-ci s’exerce dans un cadre fédéral. Si l’État central pilote la stratégie globale du pays face à la pandémie, ce sont en réalité les régions qui assurent la mise en œuvre et sont constitutionnellement responsables de la gestion des épidémies, des agences sanitaires et de la police. Chaque mesure nationale est donc le produit d’un compromis entre l’État fédéral et les Länder. Et le système fonctionne, même si la Thuringe décide quand même d’ouvrir ses hôtels deux semaines plus tôt que les autres à cause de son faible de taux de contamination. Ou que la Bavière décrète une politique de tests plus massive qu’ailleurs.
Les récentes manifestations « anti-coronavirus », montées en épingle à l’étranger, font aussi partie du débat démocratique.
Pour l’instant, l’Allemagne voit revenir au vert certains indicateurs économiques importants. Et la popularité de presque tous les gouvernants du pays remonte.