Réinventer le monde après la catastrophe: série « Le Monde »

Réinventer le monde après la catastrophe : au Ve siècle, Rome n’est plus, vive la cité céleste !

Par  Marc Semo

Publié le 24 août 2020 à 01h44 – Mis à jour le 24 août 2020 à 14h51

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/24/reinventer-le-monde-apres-la-catastrophe-au-ve-siecle-rome-n-est-plus-vive-la-cite-celeste_6049726_3451060.html

SÉRIE« Réinventer le monde » (1/6). Face aux basculements de l’histoire, des théologiens, des intellectuels, des politiques ont tenté d’imaginer un « après » qu’ils rêvaient meilleur. En 410, les Wisigoths prennent la Ville éternelle et saint Augustin se lance dans sa grande œuvre théologique pour repenser la place des chrétiens.

D’un coup, l’éternité de Rome cesse ce jour-là d’être une évidence. En ce 24 août 410, les Wisigoths d’Alaric déferlent dans les rues de l’Urbs, la ville par excellence depuis plus de mille ans, la cité fondatrice de l’empire. Le pillage dure trois jours. De proche en proche, la nouvelle se répand dans tout ce qui est encore l’immensité du monde romain. « Une rumeur terrifiante nous parvient d’Occident. (…) Elle est donc prise, la ville qui a pris l’univers. Horreur ! l’univers s’écroule », se lamente saint Jérôme, alors installé en Terre Sainte pour traduire la Bible en latin.

En Afrique du Nord, Augustin est tout aussi bouleversé par les récits des réfugiés évoquant « massacres, ruines, meurtres et barbaries ». « Nous avons gémi, nous avons pleuré sans pouvoir nous consoler », écrit le philosophe et théologien. Il garde néanmoins la tête froide : « Vous vous étonnez que le monde périsse ; comme si vous vous scandalisiez que le monde vieillisse ! Le monde est comme l’homme ; il naît, il grandit, il meurt. »

Le sac de Rome est l’archétype de l’événement majeur, inédit, dont le surgissement remet en question toutes les certitudes

Ce n’est certes pas encore la fin de Rome mais désormais, il est clair qu’elle peut mourir. Courte est la vie des hommes, comme celle des empires. L’éternité est donc à chercher dans une autre direction, et cette idée, dès lors, est au cœur de la quête de celui qui deviendra saint Augustin. Le sac d’Alaric, par la puissance des textes qu’il inspire, reste le moment le plus symbolique et le plus documenté d’un long processus de déclin et de chute dont les causes ne cessent depuis d’interroger la pensée occidentale. C’est l’archétype de l’événement majeur, inédit, dont le surgissement remet en question toutes les certitudes et oblige à une réforme de l’entendement. « Une sorte de juin 1940 mais à l’échelle mondiale », résuma en une formule lapidaire le philosophe et historien Lucien Jerphagnon (1921-2011).Lire aussi Lucien Jerphagnon, un croyant qui récusait les dogmes

L’éternité de Rome, forte de ses 1 163 ans d’existence, semblait jusque-là aller de soi. « RomaAeterna est une idée que l’on trouve déjà chez Virgile [70 av. J.-C. – 19 av. J.-C.] : le monde est appelé à s’unifier sous la domination d’un empire vu comme un état parfait de l’humanité et Rome restait à l’époque, aussi bien aux yeux des païens que des chrétiens, la cellule germinale de l’empire », explique le philosophe Rémi Brague, professeur émérite à Paris-I et à l’université de Munich.

« Inconcevable »

Depuis l’édification de Constantinople, la « seconde Rome », en 330, il y a certes deux capitales. Déjà huit ans avant le sac d’Alaric, Honorius, l’empereur d’Occident, s’est installé avec sa cour à Ravenne, au nord-est de la Péninsule, protégée par des marais et un dense réseau de canaux. Rome n’en demeure pas moins la plus grande cité de l’empire, avec près d’un million d’habitants. Elle déborde de richesses. Au centre se dressent les somptueux palais des empereurs, les forums, les grands temples et les bâtiments publics incarnant sa pérennité. Les basiliques chrétiennes et les tombes de martyrs sont en périphérie. La Rome païenne et la Rome chrétienne ne se mélangent pas. Mais au-delà de leurs clivages ou de leurs affrontements, elles s’enracinent dans une histoire et une culture communes. D’où le choc.

« Roma trepida, Roma capta, Roma inrupta : les locutions employées par les auteurs de l’Antiquité tardive traduisent une réalité et une symbolique qui est celle du viol : tremblante, Rome a été pénétrée et prise », écrit Bertrand Lançon, professeur émérite à l’université de Limoges. Jamais depuis la mise à sac par les Gaulois de Brennus en 390 av. J.-C la ville n’est tombée aux mains des barbares.

Alaric fait ressurgir un traumatisme resté profondément gravé dans la mémoire romaine. « Il y avait pourtant une réelle conscience de la menace car déjà, les deux années précédentes, la ville avait été assiégée par ces mêmes Wisigoths. La catastrophe est attendue, même si elle semble toujours inconcevable. Quand elle arrive, elle n’en est que plus intensément ressentie, malgré des destructions restées somme toute assez limitées »,explique l’historienne Claire Sotinel, professeure à l’université de Paris-Est-Créteil.

Les Wisigoths entrent la ville sans même devoir donner l’assaut à l’imposante muraille d’Aurélien, longue de 18 kilomètres, qui protégeait la cité. La porte Salaria, au nord, leur est ouverte par des complices. Les pillages commencent aussitôt. Les édifices publics, les temples avec leurs statues couvertes de bijoux, les opulentes demeures patriciennes sont les premiers mis à sac. Ceux qui tentent de résister sont tués.

« Rome la maîtresse du monde a frissonné de terreur au son strident des trompettes et des hurlements des Goths. Où était alors la noblesse ? Où étaient passés titres et dignités ? Tous étaient mêlés les uns aux autres et secoués par la peur. Esclaves et nobles se confondaient, le spectre de la mort se dressait devant tous », écrit le moine breton Pélage, témoin des événements. Alaric avait donné l’ordre de préserver les lieux de culte chrétien, notamment les basiliques, et d’épargner la vie de ceux qui y ont trouvé refuge. Il ne fut pas toujours obéi.

« C’est une armée victorieuse qui prend son dû, et non une horde sauvage. Il y eut des morts, il y eut des viols mais la ville ne fut pas rasée et dévastée », relève Claire Sotinel

« C’est une armée victorieuse qui prend son dû, et non une horde sauvage. Il y eut des morts, il y eut des viols mais la ville ne fut pas rasée et dévastée », relève Claire Sotinel. « Alaric ne cherchait pas à renverser l’empire mais à faire plier l’empereur Honorius à des exigences qu’il estimait vitales pour son peuple, sans être contraires aux intérêts romains », explique Bertrand Lançon.

Avant tout, il voulait un statut et des droits pour les Wisigoths, afin de leur permettre une meilleure intégration dans l’empire. Par centaines de milliers, ces derniers s’y étaient réfugiés trente-quatre ans plus tôt, franchissant le Danube pour fuir les Huns. Alaric était gosse. Il s’est romanisé. Il s’est converti, bien que fidèle, comme nombre de barbares, à l’hérésie arienne qui considérait le Christ non pas comme le fils de Dieu mais comme un homme devenu Dieu. Il aurait donc pu y avoir bien pire qu’Alaric. « Un chrétien, plus semblable à un Romain, et, comme les faits le montrent, doux au milieu du massacre, par crainte de Dieu », souligne le chroniqueur chrétien espagnol Paul Orose dans ses Histoires contre les païens, en 418. Un point de vue très politique.

Déchaînement des païens

« La tragédie oblige les chrétiens à repenser leur place dans la société romaine car ils vivent ce moment comme une terrible défaite face à tous ceux qui pourfendent ce nouveau Dieu inefficace et incapable de protéger la ville », analyse Claire Sotinel. Les païens se déchaînent. Ils rappellent que huit siècles plus tôt, le cœur de la cité, le Capitole et le temple de Jupiter, avaient été préservés de la fureur gauloise par les anciens dieux… et les oies dont les cris alertèrent les défenseurs.

Nombre d’intellectuels chrétiens de l’époque, tel Orose, répondent donc en minimisant la portée de la catastrophe et en assurant que ce qui s’est passé n’est finalement pas si grave. Les polémiques deviennent de plus en plus virulentes. Augustin tente alors d’élever le débat et d’ouvrir une véritable réflexion sur la portée de l’événement, d’abord par ses sermons puis dans un livre, La Cité de Dieu, achevé en 426. Ce sont les Confessions(397-401) comme habitées par l’histoire.

« La cité terrestre a ses lois, sa logique, sa grandeur, mais elle ne peut prétendre à l’éternité. Seuls l’église et l’ensemble des âmes sauvées sont éternels », explique Rémi Brague

Le sac de 410 n’est qu’un petit épisode de l’immense fresque que dessine l’évêque d’Hippone depuis l’aube de l’humanité jusqu’au soir du jugement dernier. Cet épisode n’en fut pas moins le déclic qui l’amena à se lancer dans cette œuvre théologique majeure. « Deux amours ont fait deux cités ; l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu a fait la cité terrestre. L’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi a fait la cité céleste », écrit le théologien.

Ces deux cités sont distinctes et, à bien des égards, opposées. « La cité terrestre a ses lois, sa logique, sa grandeur, mais elle ne peut prétendre à l’éternité. Seuls l’Eglise et l’ensemble des âmes sauvées sont éternels »,explique Rémi Brague. « Notre citoyenneté est aux cieux », écrivait saint Paul. Augustin renoue ainsi avec les conceptions qui étaient celles du christianisme des origines puis du temps des persécutions, avant que Constantin ne se convertisse et n’en fasse la religion de l’empire.Lire aussi Saint Augustin : affronter l’angoisse de la décadence

Augustin engageait les fidèles à considérer que la cité terrestre, finalement, ne concerne que bien peu de choses. Des pierres et des hommes mortels. Tout en reconnaissant que Rome constitue le moins mauvais des Etats existants ou possibles, il n’en appelle pas moins à une prise de distance du pouvoir temporel. « La leçon passa mal tant il était tentant pour la hiérarchie de l’Eglise de continuer à identifier le triomphe du christianisme avec les succès terrestres de l’empire », souligne Rémi Brague.

Les évêques de Rome se refusent à franchir le pas, continuant à brandir l’aeternitas de Rome, fondement de leur prétention à la primatie. « Les malheurs que Rome a vécus en 410 furent considérés comme une Passion la reliant au Christ. Elle était fondatrice car elle valait rédemption. La ville se trouvait ainsi lavée de son passé idolâtre et persécuteur », écrit Bertrand Lançon, soulignant qu’« en souffrant, Rome a accédé à une nouvelle phase de son éternité, mais prise en charge cette fois par les évêques catholiques ».

Les habitants qui ont fui la ville n’y retournent ensuite que peu à peu. Dix ans plus tard, la population romaine est encore de 40 % inférieure à ce qu’elle était avant la tragédie. Les capacités de résilience des Romains n’en sont pas moins réelles. La cité reprend au moins en apparence sa vie d’avant, y compris les jeux du cirque. Mais une page est bel et bien tournée. Rome est à nouveau prise et pillée par deux fois, en 455 puis en 472, avant que la déposition, en 476, du tout jeune empereur Romulus Augustule n’en acte finalement le décès. L’empire d’Orient perdurera, lui, encore presque mille ans, jusqu’à la prise de Constantinople par les Ottomans de Mehmet II en 1453.Bibliographie : Rome, la fin d’un empire, de Claire Sotinel (Belin, 2019) ; La Chute de l’Empire romain. Une histoire sans fin, de Bertrand Lançon (Perrin, 2017) ; Rome face aux Barbares,d’Umberto Roberto (Seuil, 2015) ; Saint Augustin. Le Pédagogue de Dieu, de Lucien Jerphagnon (Gallimard, 2002) ; Europe, la voie romaine, de Rémi Brague (Gallimard, 1999).

Réinventer le monde après la catastrophe : au XVIe siècle, la Réforme, pour échapper à l’Apocalypse

Par  Antoine Reverchon

Publié le 25 août 2020 à 01h54 – Mis à jour le 25 août 2020 à 05h06

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/25/reinventer-le-monde-apres-la-catastrophe-au-xvie-siecle-la-reforme-pour-echapper-a-l-apocalypse_6049828_3451060.html

SÉRIE« Réinventer le monde » (2/6). Dans une Europe chrétienne confrontée aux catastrophes naturelles et aux épidémies, dans  lesquelles elle voit l’annonce de la fin des temps, une série de « programmes » , notamment ceux de Luther et Calvin, s’emploie à réconcilier Dieu et son peuple.

Lorsque le moine Luther affiche ses « 95 thèses », le 31 octobre 1517, sur le portail de l’église de Wittemberg (Saxe), l’Europe chrétienne est, depuis la fin du XVe siècle, régulièrement saisie de frayeurs eschatologiques. Les catastrophes naturelles, les épidémies, le passage de comètes, la naissance d’enfants difformes sont perçus par la population, mais aussi par les intellectuels de l’époque, comme les signes annonciateurs de la fin des temps, de l’arrivée du Jugement dernier, qui punira ceux qui ont vécu dans le péché, et rassemblera les autres, élus de Dieu, dans une cité céleste où ils vivront le bonheur pendant mille ans.

A vrai dire, ces frayeurs n’ont rien de nouveau : de telles prophéties ont régulièrement surgi au Moyen Age, qui n’a pas été avare de pestes, de guerres et de famines. Mais au tournant des XVe et XVIe siècles, elles prennent une autre ampleur, pour essentiellement deux raisons.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Il était une foi Luther

L’invention de l’imprimerie, tout d’abord, qui répand comme une traînée de poudre images sataniques et libelles prophétiques. Le Pronosticon (vers 1480) de l’astrologue Johannes Lichtenberger, prévoyant une conjonction désastreuse des planètes pour les décennies à venir, est diffusé dans toute l’Europe. Les quinze planches de L’Apocalypse (1498) de Dürer connaissent le même succès.

Qu’une inondation catastrophique frappe Rome (1495) ou qu’une « bête monstrueuse » surgisse à Ravenne (1512), images et textes interprétant ces « signes » se répandent dans toute l’Europe. A l’hiver 1524, la conjonction entre une météo européenne pluvieuse et l’annonce par les astrologues d’un nouveau déluge pousse une partie de la population de Londres à se réfugier dans les hauteurs environnantes, les Romains à s’installer dans les étages supérieurs, des seigneurs rhénans et des magistrats toulousains à faire construire des arches de Noé…

L’idée que l’homme puisse se rapprocher de Dieu et de sa perfection par la connaissance et la foi pour échapper aux malheurs du monde fait son chemin dans la pensée occidentale

Les penseurs de la Renaissance et de l’humanisme sont ensuite passés par là. La traduction des textes bibliques, de la science des Arabes (l’astronomie) et des Anciens, grecs et romains, autorise de nouvelles interprétations dépassant les dogmes et les prêches de l’Eglise qui appellent à la repentance et à la soumission face à la punition divine.

L’idée que l’homme puisse se rapprocher de Dieu et de sa perfection par la connaissance et la foi pour échapper aux malheurs du monde fait son chemin dans la pensée occidentale. Dieu est de miséricorde et de bonté, pas le cruel vengeur de nos péchés. Le sort de l’homme n’est pas fixé une fois pour toutes par une obscure volonté divine, mais il est perfectible par l’action et le savoir. A condition, bien sûr, d’être guidé par la vraie parole de Dieu, celle de la Bible et des Evangiles – enfin traduits en langue vulgaire et diffusés par les libraires – et non plus celle de l’Eglise de Rome.

« Un champ des possibles »

Ainsi éclot, dans les deux premières décennies du XVIe siècle, une série de programmes de « désangoissement », pour reprendre l’expression de l’historien Denis Crouzet, avec, en ligne de mire, la réconciliation entre Dieu et son peuple. Nous sommes bien dans l’un de ces « jours d’après », un de ces temps de l’histoire où, pour reprendre la définition des historiens David Chaunu, Séverin Duc et Antoine Sénéchal, s’ouvre « un champ des possibles pour les sociétés » : « le temps des réinventions, des opportunités et des dangers nouveaux, des vengeances et des violences, des premières négociations, des compromis immédiats et des tentatives de rétablissement d’un ordre stable ».

Les violences, en effet, ne manqueront pas. Non seulement ces « programmes » sont concurrents mais, rapidement, ils s’opposeront, débouchant sur la longue et sanglante séquence des guerres de religions, avant le « retour à l’ordre » sous la coupe des princes et des monarques absolus.

N’anticipons pas : la gamme des programmes qui éclosent alors – essentiellement en Europe du Nord, où la volonté de secouer la domination politique du pape romain est la plus forte – va de l’Utopie(1516) de l’Anglais Thomas More, où les hommes éclairés par la sagesse de Dieu vivent en liberté dans un pays idéal, à la sélection, par les prêcheurs anabaptistes Jan Matthijs et Jean de Leyde, du « peuple élu de Dieu ». Ces derniers s’emparent de la municipalité de Münster (Allemagne du Nord) en 1533 pour attendre le retour du Christ mort sur la Croix mille cinq cents ans plus tôt. Ils y instaurent une vie communautaire sans argent ni mariage et massacrent leurs opposants – avant d’être massacrés à leur tour par une coalition de princes catholiques et luthériens venus assiéger la ville.

L’historienne Marion Deschamp constate également, mais au sud de l’Allemagne, une flambée d’écrits utopiques (comme le Wolfaria (1521) de Johann Eberlin von Günzburg, qui décrit une cité idéale chrétienne), de complots (les « Bundschuh ») et d’écrits collectifs révolutionnaires – les 14 articles du « pauvre Conrad » (1512), par exemple – qui, invoquant la justice de Dieu et le « pur Evangile », appellent à l’annulation des dettes, à l’abolition du servage, au partage des terres et à la participation des paysans à la décision politique.

Les paysans de Souabe, en révolte à partir de 1523 contre l’impôt et les corvées alors que sévit une crise économique frappant toute l’Europe, écoutent les prêches de Thomas Müntzer (Lettre aux gens d’Allstedt, 1525), qui préconise l’établissement d’un royaume de Dieu sur Terre. La richesse serait abolie. Les seigneurs, bourgeois et moines impies seraient passés au fil de l’épée, car travailler au bénéfice des riches éloigne les hommes du service de Dieu. Les utopies ont une fin : Müntzer périt à la tête de son armée de paysans sous les coups des princes luthériens à la bataille de Frankenhausen (15 mai 1525).

« Confessionnalisation » du pouvoir

Les « programmes » qui finirent par remporter cette compétition entre « réformations » seront, d’une part, ceux de Luther (1483-1546) et Calvin (1509-1564), d’autre part celui de la Contre-Réforme catholique. Pour Luther, nul besoin de racheter ses péchés en payant des indulgences au clergé de Rome et en se pliant à ses rituels. Il importe avant tout de recevoir individuellement la grâce divine et de suivre les préceptes de l’Evangile. Si la réalité du fameux affichage de ses thèses, marquant le début officiel de la « Réforme », est parfois contestée par les historiens, il est en revanche certain qu’elles sont aussitôt imprimées et largement diffusées dans toute l’Allemagne.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Luther, passion allemande

Un des luthériens de la première heure, Ulrich Zwingli (1484-1531), ajoute à cet individualisme religieux l’idée que le rôle du prince ou des magistrats qui dirigent la cité – celle de Zürich, par exemple, où il applique son idée – est de faire respecter cette éthique vertueuse par tous ses sujets (ou ses citoyens). Ce programme de « confessionnalisation » du pouvoir politique et social facilitera le ralliement à la Réforme des bourgeoisies et des noblesses du Nord de l’Europe, prompts à la fois à profiter de l’occasion pour confisquer les richesses du clergé et des monastères et à réprimer les révoltes paysannes… Luther lui-même parcourt l’Allemagne pour prêcher la soumission et dénoncer les anabaptistes, ce qui le fait qualifier à son tour d’Antéchrist par Müntzer !

À la religiosité individuelle de Luther, Calvin ajoute un objectif de réformation politique, beaucoup moins radical que celui des utopistes ou des révolutionnaires

Ulrich Zwingli meurt en 1531 dans la guerre qui oppose les cantons suisses catholiques aux cantons luthériens. Son idée est reprise et instaurée à Genève par Jean Calvin, un autre prêtre réformé qui avait gagné les magistrats de la ville à sa cause. C’est finalement sous cette forme calviniste que la Réforme se répandra à partir de 1555, quand Calvin enverra ses « ministres » en France, puis en Angleterre (dans sa variante anglicane). A la religiosité individuelle de Luther, Calvin ajoute un objectif de réformation politique, beaucoup moins radical, il est vrai, que celui des utopistes ou des révolutionnaires.Lire aussi Calvin, spirituellement démocratique

Au terme d’une longue et terrible lutte au nom du rétablissement de la « vraie foi », ce programme « cujus regio, ejus religio » (la religion du prince est celle de ses sujets) finira également par satisfaire le pape de Rome. Auparavant, la Réforme ayant été rejetée par les « papistes », l’Europe avait été ravagée pendant plus d’un siècle par une terrible et sanglante guerre civile. Epuisé, sans vainqueurs ni vaincus, le continent n’avait retrouvé la paix qu’à la faveur du traité de Westphalie (1648), prévoyant un partage des territoires entre princes catholiques, au sud, et princes réformés, au nord.

La condition sociale et les libertés politiques de ceux – paysans, bourgeois, clercs et érudits humanistes – qui avaient mené la révolte religieuse ne s’étaient guère réellement améliorées. Si la paix fut rétablie, écrivent David Chaunu, Séverin Duc et Antoine Sénéchal, c’est parce que « le consentement de la société politique à être gouvernée forme le moment clé de la résorption de la crise ». Le « jour d’après » est autant l’histoire d’une rupture que celle de la construction du retour à la normale, lorsque l’Etat et les hiérarchies sociales et économiques reprennent leur place.

Bibliographie : « “Le jour d’après” : comment s’établit une nouvelle domination », dossier de la revue Les Mélanges de l’Ecole française de Rome-Italie et Méditerranée modernes et contemporaines coordonné par David Chaunu, Séverin Duc et Antoine Sénéchal, Mefrim n°132-1, juillet 2020 ; Dieu en ses royaumes. Une histoire des guerres de religion, de Denis Crouzet (Champ Vallon, 2008) ; Les Guerriers de Dieu. La Violence au temps des troubles de religion, de Denis Crouzet (Champ Vallon, 1990) ; Les Fanatiques de l’Apocalypse, de Norman Cohn (Julliard, 1962).

Réinventer le monde après la Révolution : Louis XVI guillotiné, place au peuple souverain

Par  Antoine Reverchon

Publié le 26 août 2020 à 00h50 – Mis à jour le 26 août 2020 à 20h49

SÉRIE« Réinventer le monde » (3/6). Au lendemain de la Révolution, il faut trouver une nouvelle légitimité au pouvoir et penser d’autres institutions. De Robespierre à Napoléon, les figures de l’époque vont s’y atteler, non sans se déchirer.

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SÉRIE« Réinventer le monde » (3/6). Au lendemain de la Révolution, il faut trouver une nouvelle légitimité au pouvoir et penser d’autres institutions. De Robespierre à Napoléon, les figures de l’époque vont s’y atteler, non sans se déchirer.

Lorsque, le 21 janvier 1793, la tête du roi Louis XVI tombe, ce n’est pas seulement un « traître » qui a voulu passer à l’ennemi et un « parjure » qui a trahi ses serments constitutionnels de 1791 que la guillotine exécute, c’est aussi un principe de souveraineté. Pour sortir des tragiques guerres religieuses qui ont ensanglanté l’Europe pendant plus d’un siècle, de 1530 à 1648, les Européens ont érigé en système le pouvoir absolu du monarque, incarnant la puissance divine, pour ordonner la mécanique de la société selon les préceptes de la sagesse et de la modération contre la violence des passions individuelles ou collectives. Tuer le roi, proclamer la République, c’est dire que le pouvoir souverain doit naître d’une nouvelle légitimité, s’incarner dans de nouvelles institutions, capables à leur tour de préserver le « vivre-ensemble ».

Pour les hommes de la Révolution, la cause est entendue : la légitimité – le droit de faire la loi – est celle du peuple, elle est en chaque individu, en ceci qu’il n’est ni Dieu ni son représentant sur terre. Mais c’est au sujet des institutions censées incarner cette légitimité qu’ils s’entre-déchireront, y compris jusqu’à aujourd’hui – lorsque sans cesse renaît de ses cendres la tentation monarchique et jupitérienne, ce « mythe du sauveur » si bien décrit par Jean Tulard. La pensée réactionnaire, celle qui dénonce encore aujourd’hui la regrettable disparition d’un point d’équilibre entre « la volonté du peuple » et ses incarnations plus ou moins despotiques, est d’ailleurs exactement contemporaine de la Révolution française, avec Edmund Burke (1729-1797) et Joseph de Maistre (1753-1821).

« Droit naturel » cher à Jean-Jacques Rousseau

Celui qui, lors de la Révolution, aura poussé au plus loin le principe de la souveraineté populaire est sans doute Robespierre. Mais comme l’explique l’historien Hervé Leuwers, il serait vain d’expliquer Robespierre par les usages que les débats politiques et intellectuels postérieurs en ont fait : champion des droits politiques et sociaux de masses prolétaires moralement irréprochables, ou préfiguration des monstrueuses dictatures exercées « pour le bien du peuple » à l’âge des totalitarismes.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Robespierre brûle encore

Robespierre, comme tous ses homologues révolutionnaires, est un homme du XVIIIe siècle, féru des philosophes des Lumières et des cultures grecque et latine, où il puise ses conceptions politiques et juridiques. Pour les Montagnards, explique le philosophe et historien Marcel Gauchet, la légitimité de la souveraineté de ce peuple « bon, patient, généreux », dixit Robespierre, tient au « droit naturel » cher à Jean-Jacques Rousseau : du seul fait que l’on soit né humain, on est en droit de participer à la vie de la cité et de forger, en liberté, son destin individuel et sa quête du bonheur – et non du fait de sa lignée, de sa richesse ou de son statut.

Privilèges et « préjugés », dit-on à une époque où le débat intellectuel met aux prises avocats « défenseurs des humbles » et juges gardiens de « l’ordre » devant les tribunaux, avant qu’ils ne peuplent les Assemblées révolutionnaires, ne sont pas légitimes. « L’homme est citoyen par la nature, par cela seul qu’il a droit d’exister sur la Terre, droit antérieur aux législateurs et aux lois qui n’ont pas celui de le lui arracher », explique Robespierre le 23 octobre 1790.

La question de la citoyenneté

Bonaparte, ce « Robespierre à cheval » selon les pamphlets royalistes, ou encore cet « esprit du monde à cheval » que Hegel voit passer sous ses fenêtres après la bataille d’Iéna (1806), sera, quand viendra son heure, l’emblème de cette possibilité. « Le petit caporal devenu empereur incarne (…) les chances de l’individu dans une société ouverte par la victoire de la volonté et la destruction des castes féodales, analyse Pascale Fautrier. Ce père tutélaire du personnage romanesque crée une gloire d’un genre entièrement nouveau, totalement liée à la promesse démocratique de la Révolution : celle d’un “n’importe qui” s’arrogeant une souveraineté et une liberté d’action (une puissance) non garanties a priori par sa naissance. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Bonaparte le robespierriste

C’est pourquoi la Déclaration des droits de l’homme est le texte fondateur des principes de la Révolution : tous les serments des dirigeants, y compris sous le Premier Empire, jurent de « respecter et faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile »… joignant d’ailleurs rarement l’acte à la parole.

La question immédiate tient bien sûr aux frontières de cette citoyenneté : les femmes, les esclaves, les pauvres, les analphabètes doivent-ils bénéficier de ce « droit naturel » ? Entre suffrage universel (mais masculin) des Jacobins et suffrage censitaire (les plus riches) des libéraux, cette question fracturera les partis, les sections et les « clubs » de la Révolution, au gré des compositions et recompositions de la conquête du pouvoir autour d’une autre question, tout aussi fondamentale : comment le peuple doit-il exercer son droit souverain ?

La question institutionnelle se double d’une autre : comment la Révolution peut-elle empêcher le retour du « jour d’avant »

Par l’assemblée de ses représentants élus (des notables prompts à la corruption) ? Par l’insurrection régulière des sectionnaires sans-culottes (une poignée d’artisans et boutiquiers parisiens) ? Par la dictature de salut public de magistrats aussi vertueux que Caton ou Cicéron (quitte à guillotiner en masse les moins vertueux « ennemis du peuple ») ? Par des institutions efficaces construites et dirigées par les hommes les plus « sages » du peuple, guidés par la science et les Lumières (au risque que le plus « sage » d’entre eux mette ses pas dans ceux du monarque absolu : « le gouvernement de la République est confié à un Empereur » – sénatus-consulte du 18 mai 1804) ?

En bon homme des Lumières, le jeune Bonaparte écrivait en 1790 : « Les yeux de la raison garantissent l’homme des précipices des passions, comme ses décrets modifient même le sentiment de ses droits. » La démocratie, mais dans les limites du raisonnable.

La question institutionnelle se double d’une autre : comment la Révolution peut-elle empêcher le retour du « jour d’avant », alors que ceux qui la chérissent se déchirent et se trahissent, que ses ennemis intérieurs et extérieurs se coalisent en guerres sans cesse renouvelées ? Si Robespierre et le régime d’exception de la Terreur parviennent effectivement à sauver la Révolution, ce sera au prix d’une terrible fracture où certains historiens voient les racines de la « guerre sociale » qui se poursuivra aux siècles suivants. Quant à Bonaparte Premier consul, il déclare, au lendemain du 18 brumaire : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée, elle est finie », ce qui revient certes à en stopper le cours, mais aussi à l’établir sans retour.

La Révolution française, « une tragédie »

Le projet bonapartiste est de « fusionner » l’Ancien et le Nouveau Régime au sein des « masses de granit » des institutions qui régissent d’ailleurs encore nombre de démocraties dans le monde. « La démocratie élève la souveraineté, l’aristocratie seule la conserve », dit-il à Las Cases depuis son exil à Sainte-Hélène.

Une séquence que le diplomate et ministre autrichien Metternich (1773-1859) a embrassée d’une formule, citée par l’historien Thierry Lentz : « La Révolution française a été avant tout sociale ; c’est là le caractère particulier qu’elle eut dès l’origine. Son caractère politique, qui trouve sa plus haute expression dans Napoléon, était nul au début. » Et si le projet de la Révolution « a pu aboutir, ajoute Marcel Gauchet, c’est en logeant la République dans l’Etat bâti par les pouvoirs autoritaires dont elle a fini par venir à bout et en s’appropriant ses rouages ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi La fabrique du « Mémorial de Sainte-Hélène »

Pour le philosophe, « la Révolution française est à penser comme une tragédie. Elle est, en dernier ressort, l’expérience d’une impuissance terrifiante à concrétiser la plus haute et la plus noble des ambitions humaines, celle de se gouverner ». Comment les démocraties peuvent-elles concilier « les exigences de ses principes fondateurs et les impératifs de son cadre politique ? » s’interroge-t-il.

Au gré des Constitutions, des guerres – victorieuses ou non –, des révolutions, des élections ou des conventions citoyennes, la France n’a toujours pas vraiment trouvé la réponse. La plupart des autres démocraties occidentales non plus, d’ailleurs, mais selon des oscillations parfois moins visibles que dans « la patrie des droits de l’homme », au-delà de la Manche et de l’Atlantique, ou au contraire beaucoup plus violentes, entre Rhin et Oural.

En revanche, l’idée démocratique, l’idée d’un droit individuel à la construction de sa propre existence au milieu (ou en dépit) des institutions de la collectivité, elle, s’est bien installée. Même s’il faut sans cesse la réaffirmer, la défendre, parfois les armes à la main, pour qu’elle continue à guider nos passions politiques et à limiter les abus de nos institutions.Bibliographie :Napoléon Bonaparte, de Pascale Fautrier (Gallimard, 2011) ; Robespierre, l’homme qui nous divise le plus, de Marcel Gauchet (Gallimard, 2018) ; Bonaparte, de Patrice Gueniffey (Gallimard, 2013) ; Le Premier Empire, de Thierry Lentz (Fayard, 2018) ; Maximilien Robespierre, d’Hervé Leuwers (PUF, 2019) ; Napoléon ou le mythe du sauveur, de Jean Tulard (Fayard, 1977).

Réinventer le monde après 1914-1918 : le rêve wilsonien d’un monde sans guerre

Par  Marc Semo

Publié le 27 août 2020 à 00h14 – Mis à jour le 27 août 2020 à 14h53

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/27/reinventer-le-monde-apres-1914-1918-le-reve-wilsonien-d-un-monde-sans-guerre_6050036_3451060.html

ENQUÊTE« Réinventer le monde » (4/6). « Plus jamais ça » : c’est ce à quoi aspire l’opinion au sortir d’un conflit meurtrier de plus de quatre ans. Un pari que veut relever le président américain Woodrow Wilson, dont le grand projet de « paix juste » suscite d’immenses espoirs, avant de se heurter à la realpolitik en Europe.

Chefs d’Etat ou de gouvernement, ministres, diplomates : tous affluent, en cette mi-janvier 1919, vers la capitale française, pavoisée pour la victoire. La première véritable conférence mondiale de l’histoire s’ouvre, réunissant vingt-sept pays, d’Europe bien sûr, qui fut le théâtre du conflit, mais aussi d’Asie, comme le Japon, et, surtout, les Etats-Unis, la nouvelle puissance montante.

Premier locataire de la Maison Blanche à effectuer un voyage à l’étranger au cours de son mandat, le président Woodrow Wilson est l’incontestable vedette de ce moment fondateur d’une diplomatie mondialisée. « Sa présence sur le sol européen a fait naître des espoirs qu’aucun autre chef d’Etat étranger n’a jamais suscités », résume l’historien Bruno Cabanes, professeur à l’université de l’Ohio et spécialiste de la Grande Guerre.

Après quatre ans et trois mois, le carnage étant arrêté au moins à l’Ouest avec l’armistice du 11 novembre, il s’agit de construire la paix. Pendant six mois, jusqu’à la signature, le 28 juin, du traité de paix avec l’Allemagne dans la galerie des Glaces du château de Versailles, Paris est la capitale du monde, cristallisant toutes les aspirations à un « plus jamais ça ».

« Il y avait sur nos têtes comme l’auréole d’une mission sacrée ; nous n’avions pas à préparer seulement la paix mais une paix éternelle »,raconte le diplomate britannique Harold Nicolson dans son livre de souvenirs Peacemaking 1919 (1933).

Les puissances impériales vaincues n’ont pas été invitées, alors même que les travaux de la conférence doivent fixer leur sort. Pas davantage la jeune Russie soviétique, frappée d’ostracisme par peur de la contagion révolutionnaire et qui incarne, bien au-delà de ses frontières, un immense espoir de société plus juste.

Un siècle plus tôt, le congrès de Vienne avait su associer la France vaincue aux discussions et lui redonner sa place dans le concert des nations. Le traité de Versailles fut une paix imposée par les alliés vainqueurs – ce qui aura de lourdes conséquences.

Mais, à l’ouverture des travaux, tous les participants espèrent jeter les bases d’une nouvelle Europe malgré leurs divergences. « Une paix juste » : tel est le cap donné par Woodrow Wilson. « Nous voulons que le monde devienne un lieu sûr où tous puissent vivre, un lieu possible pour toute nation éprise de paix comme la nôtre », avait lancé le président américain un an plus tôt devant le Sénat américain, présentant les « quatorze points » de son grand projet.

Une dimension quasi messianique

Il y prônait la nécessité d’une diplomatie morale et les bienfaits du libre-échange comme de la démocratie afin de rendre toute nouvelle guerre improbable, voire impossible. Il y parlait de « la possibilité d’un développement autonome » pour les peuples d’Autriche-Hongrie ainsi que pour ceux sous domination ottomane, auxquels devait en outre être garantie « une sécurité absolue de vie », allusion claire au génocide des Arméniens.

Au quatorzième point, il évoquait la création d’une « association générale des nations ». L’idée avait été lancée avant guerre par Léon Bourgeois, reprenant le rêve des Lumières d’un contrat social mondial et le projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant. Woodrow Wilson lui donne une dimension quasi messianique.

« De son point de vue, ce type de pacte s’inscrivait dans la lignée du pacte d’alliance des Hébreux dans la Bible et de celui des Pères fondateurs », explique l’historien Bruno Cabanes

« Fils d’un pasteur presbytérien du Sud, avec une vision religieuse de la politique, il estimait qu’il fallait établir les relations internationales sur un nouveau covenant, un “pacte d’alliance” – un engagement sacré et irrévocable entre gens honnêtes, libres, responsables », explique l’historien Bruno Cabanes, soulignant que, « de son point de vue, ce type de pacte s’inscrivait dans la lignée du pacte d’alliance des Hébreux dans la Bible et de celui des Pères fondateurs ».

Cet exemple américain, il désire l’universaliser pour l’appliquer à l’Europe. En témoigne notamment l’importance qu’il attribue, pendant la conférence, au respect des droits des minorités ethniques et religieuses au sein des nouveaux Etats-nations nés de l’éclatement des empires vaincus, à condition, toutefois, que ces minorités adhèrent aux valeurs primordiales de la communauté nationale dans laquelle elles vivent désormais.

Encore plus importante est à ses yeux l’idée d’une diplomatie morale, « franche et transparente ». « Le wilsonisme a été l’une des premières expressions du libéralisme dans les relations internationales, analyse le philosophe Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem). Même s’il fut ensuite très critiqué comme utopique en raison de ses espoirs infondés, son objectif principal était de trouver un moyen pacifique de règlement des différends. » 

M. Vilmer évoque un « pari wilsonien » : « Comme tout libéralisme, il repose sur des présupposés optimistes : croire que la convergence des intérêts, donc la coopération, peut primer sur l’affrontement ; croire que le commerce adoucit les mœurs, et, ainsi, travailler à rendre les Etats plus interdépendants ; croire aussi que les démocraties sont soit intrinsèquement, soit au moins entre elles, plus pacifiques et donc défendre, voire tenter d’exporter, le modèle démocratique dans le reste du monde. » « Il veut réconcilier la différence des Etats-Unis et la fin de leur innocence », résume l’ancien diplomate Michel Duclos, membre de l’Institut Montaigne.

« Avec le wilsonisme, on assiste à une forme d’“ouverture du temps” : un autre avenir est possible, porté par une lecture alternative de la diplomatie », note Bruno Cabanes

L’irénisme du discours wilsonien exaspère Georges Clemenceau. « Dieu, lui, s’était contenté de dix commandements »,raille le Tigre à propos des « quatorze points ».

Le président américain a une claire conscience des enjeux. « Derrière son idéalisme apparent, le nouvel ordre mondial que défendait Wilson devait consolider une fois pour toutes la domination mondiale de son pays, et ce aussi bien politiquement qu’économiquement », note l’historien Robert Gerwarth.

L’opinion française, elle, ne cache pas son enthousiasme pour Woodrow Wilson. Dès son arrivée à Brest, le 13 décembre 1918, il avait été salué par le maire comme « l’apôtre de la liberté » venant libérer les peuples européens de leurs souffrances. Des milliers de lettres de citoyens ordinaires affluent à la délégation américaine. « Avec le wilsonisme, on assiste à une forme d’“ouverture du temps” : un autre avenir est possible, porté par une lecture alternative de la diplomatie, les règles, rituels, concepts de la diplomatie traditionnelle ayant été largement démonétisés par le déclenchement de la première guerre mondiale », note Bruno Cabanes, soulignant que les aspirations suscitées par Woodrow Wilson « se diffusent à travers le monde et suscitent d’immenses espoirs jusqu’en Chine, en Inde ou en Egypte ».

L’échec de la Société des nations

Depuis février 1918, le président américain affirme haut et fort « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Les mots sont les mêmes que ceux lancés un an auparavant par Lénine et Trotski pour étendre la révolution dans le monde.

De grands historiens comme Arno J. Mayer analysent le wilsonisme comme une alternative libérale au léninisme. Certes, le président américain s’adresse avant tout aux nations opprimées d’Europe et non pas aux peuples colonisés d’Asie ou d’Afrique. Mais ses propos, répercutés par la presse, sont discutés et repris. D’un peu partout arrivent à Versailles des représentants de peuples opprimés et de minorités en tout genre : des Arméniens et des juifs en quête d’un Etat ; des Coréens qui veulent s’émanciper de la tutelle japonaise ; des Egyptiens qui cherchent à se libérer de celle de Londres.Article réservé à nos abonnés Lire aussi A Paris, en 1919, les militants anticolonialistes s’invitent à la conférence de paix

La realpolitik l’emporte toutefois rapidement, surtout après la prise en main des travaux par le triumvirat Georges Clemenceau, Lloyd George et Woodrow Wilson. Forte du très lourd prix payé sur les champs de bataille, la France réussit à dicter ses vues à ses deux alliés réticents à imposer une paix trop punitive pour l’Allemagne.

La priorité française est de créer un jeu d’alliance en Europe pour contenir une Allemagne amputée de 10 % de son territoire, mais aussi de faire barrage à la Russie bolchevique. Les Alliés regroupent des nationalités quand il y va de leur intérêt, créant ainsi la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Ils accordent de nouveaux territoires à leurs protégés, comme la Roumanie, et restaurent la Pologne en tant qu’Etat.

En revanche, les principes wilsoniens ne s’appliquent pas aux vaincus. « Nous arrivâmes comme fervents élèves de l’école du président Wilson ; nous en partîmes renégats ; c’est le malheur de la diplomatie démocratique », écrit Harold Nicolson, affirmant que s’il avait été Allemand « il n’aurait jamais signé ce traité ne donnant aucun espoir ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi Du démantèlement des empires aux Etats-nations

Versailles fut une paix ratée. Le président américain ne réussit pas à faire ratifier le traité par le Congrès ; pas davantage à obtenir l’adhésion de son pays à la Société des nations (SDN), qui voit le jour en janvier 1920. Il quitte la Maison Blanche un an plus tard.

Sans les Etats-Unis, sans véritables pouvoirs ni moyens d’actions, cette première incarnation d’une démocratie des nations est un échec. L’idéal de l’ex-président américain perdure quelques années, relayé par le pacifisme du ministre français des affaires étrangères Aristide Briand, maître d’œuvre, avec son collègue américain Frank Kellogg, d’un traité interdisant la guerre, signé par soixante-trois pays en 1928. « C’était évidemment une utopie de croire que l’on pouvait mettre fin à la guerre simplement en le décrétant ou en développant l’interdépendance économique », relève Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.Article réservé à nos abonnés Lire aussi De la SDN à l’ONU, un héritage exigeant de la guerre 14-18

Le grand rêve wilsonien n’en a pas moins été déterminant. Les Nations unies créées en 1945 s’inscrivent dans cet héritage, tout en tirant les leçons de l’échec de la SDN.

« Ses idées ont orienté la manière dont la politique étrangère américaine a été formulée pendant le reste du XXe siècle, notamment le fait que les Etats-Unis, par la coopération internationale, peuvent favoriser l’émergence d’un monde plus pacifique et plus prospère », note Bruno Cabanes, qui reconnaît aussi la complexité, voire les contradictions, du personnage.

Woodrow Wilson était aussi un notable politique du Sud, défenseur de la ségrégation, comme bon nombre de ses pairs. A l’université de Princeton, la prestigieuse Ecole des affaires internationales Woodrow-Wilson a été débaptisée en juin. Cela faisait quatre ans que des étudiants dénonçaient le fait que le 28président incarnait une vision raciste des Etats-Unis.Lire aussi L’université de Princeton retire le nom de Woodrow Wilson de l’une de ses écolesBibliographie : Les Américains dans la Grande Guerre, de Bruno Cabanes (Gallimard, 2017) ; Les Vaincus, de Robert Gerwarth (Seuil, 2017) ; La Grande Illusion. Comment la France a perdu la paix. 1914-1920, de Georges-Henri Soutou (Tallandier, 2016) ; Théorie des relations internationales, de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (PUF, 128 pages, 9 euros).

Réinventer le monde après la catastrophe : contre la crise de 1929 et la guerre, la sécurité sociale pour tous

Par  Antoine Reverchon

Publié le 28 août 2020 à 01h15 – Mis à jour le 28 août 2020 à 05h49

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/28/reinventer-le-monde-apres-la-catastrophe-contre-la-crise-de-1929-et-la-guerre-la-securite-sociale-pour-tous_6050142_3451060.html

ENQUÊTE

« Réinventer le monde » (5/6). Pour les intellectuels américains qui entourent Roosevelt, élu président en 1932, c’est la crise économique qui conduit au totalitarisme et au conflit mondial. La sécurité sociale s’impose ainsi comme une condition de la sécurité collective.

Le « programme d’action » adopté à l’unanimité le 15 mars 1944 par le Conseil national de la Résistance (CNR) et publié en juin sous la forme d’une brochure titrée « Les jours heureux » donne encore aujourd’hui aux Français le sentiment d’être les dépositaires du principe de sécurité sociale, assailli par les vents mauvais de la mondialisation et de l’ultralibéralisme anglo-saxon.

Cette conviction est d’autant mieux établie que l’article 21 de la Constitution de 1793, jamais appliquée, disposait que « la société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler ». Cela dit, si des régimes d’assurance sociale ont été effectivement mis en place en Europe occidentale dès la fin du XIXe siècle, ils ne couvraient que les employés et étaient financés par les professions : l’important était de maintenir la main-d’œuvre en état de travailler. Il faudra attendre la catastrophe de la crise économique des années 1930 et la seconde guerre mondiale pour voir adopté le principe d’une sécurité sociale universelle, fondée sur les besoins plutôt que sur les ressources, et financée en dernier ressort par l’Etat.

En réalité, c’est aux Etats-Unis et au Royaume-Uni qu’il faut aller chercher les racines du fameux « programme du CNR ».

Le 22 janvier 1932, lorsque l’ambitieux gouverneur démocrate de New York, Franklin Delano Roosevelt, annonce sa candidature à l’élection présidentielle de novembre, il est convaincu qu’un boulevard lui est ouvert par l’incapacité du président républicain sortant, Herbert Hoover, à contrôler la crise économique.

Les Etats-Unis comptent près de 13 millions de chômeurs, la croissance a chuté de plus d’un quart, la malnutrition affecte villes et campagnes, des milliers de familles sillonnent routes et voies ferrées à la recherche d’un travail. Roosevelt, issu d’une riche dynastie politique de l’Est, totalement ignorant des réalités économiques et sociales, n’a alors aucune idée de la façon d’en sortir, observe l’historien André Kaspi.

Rencontre avec Keynes

En mars, son principal conseiller, Samuel Rosenman, suggère qu’il serait temps d’élaborer un programme avant les primaires démocrates de l’été. Il propose de réunir un petit groupe d’universitaires, chacun expert d’un domaine, chargé d’émettre des propositions, même contradictoires, entre lesquelles le candidat arbitrerait : c’est le fameux Brain Trust. Un recours aux experts aujourd’hui banal mais à l’époque nouveau : jusqu’alors, les politiciens faisaient appel à leurs collègues ou à des professionnels (banquiers, entrepreneurs…) pour élaborer leurs propositions, mais pas à des intellectuels.

Le Brain Trust, qui fonctionnera pendant les trois mandats de Roosevelt, accueille une noria de jeunes universitaires venus des meilleures facultés de la Côte est (Columbia, Harvard). Des juristes et des politologues surtout, peu d’économistes et, parmi eux, plutôt des spécialistes (agriculture, industrie, finance…).

Un politicien pur et dur, Harry Hopkins, reste le principal conseiller du candidat. Lorsque, une fois élu, Roosevelt rencontre, le 28 mai 1934, John Maynard Keynes, venu proposer une relance budgétaire massive, ce dernier ressort de l’entretien abasourdi par l’ignorance du président en économie. Quant à Roosevelt, il se dira excédé par l’avalanche de chiffres assénée par le grand économiste britannique.

Ce n’est pas la science économique qui inspire le Brain Trust, mais plutôt les courants intellectuels américains du début du XXsiècle : les « pragmatistes » ou encore les « institutionnalistes »

De fait, ce n’est pas la science économique qui inspire le Brain Trust (Keynes publie son œuvre majeure, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaieen 1936), mais plutôt les courants intellectuels américains du début du XXe siècle : les « pragmatistes », comme John Dewey (1859-1952), qui défendent l’idée d’une participation des individus aux choix collectifs sur la base de leur expérience réelle plutôt que de leurs croyances (ou de celles des « décideurs »…) ; ou encore les « institutionnalistes », comme Thorstein Veblen (1857-1929), des économistes certes, mais qui pensent que l’économie est modelée par les institutions plutôt que par le libre jeu du marché, et pour qui le bien commun n’est pas la résultante des intérêts individuels.

Des excès du capitalisme aux conflits

Ces courants sont nés d’une critique du culte de l’individualisme et du libéralisme, qui auraient présidé à la fois à l’essor fulgurant du capitalisme américain dans la seconde moitié du XIXe siècle, et à l’explosion des inégalités et des violences sociales.

Pour ces intellectuels progressistes, il faut concilier prospérité et liberté – au besoin en limitant celle des capitalistes. Leurs idées conduisent aux lois antitrust (1890), au démantèlement des cartels du tabac et du pétrole (1911) et à la naissance de la Réserve fédérale (1913), qui arrache la création monétaire aux banques privées.Article réservé à nos abonnés Lire aussi La Réserve fédérale a 100 ans

Les conseillers de Roosevelt voient dans la crise économique, dans la montée des fascismes et, enfin, dans la guerre un enchaînement logique : les excès du capitalisme mènent à la crise, la misère que celle-ci provoque pousse les citoyens dans les bras du totalitarisme, lequel déclenche des conflits. La sécurité économique est donc la condition de la liberté et de la sécurité tout court

 Lire aussi 1933 : le New Deal, la relance contre l’austérité

Les « cent jours » du New Deal, au printemps 1933, voient le lancement de programmes d’aide financière aux chômeurs et aux agriculteurs ainsi que la création d’agences fédérales recrutant jeunes et chômeurs sur des chantiers de « grands travaux ».

Le 14 août 1935, le président signe le Social Security Act, qui établit juridiquement le droit à un travail ou à une rémunération décente versée par l’Etat à ceux qui en sont privés : chômeurs, retraités, handicapés, femmes seules ayant des enfants à charge, etc. Parce que la crise persiste, les agences pour l’emploi voient leur budget s’envoler – elles auront rémunéré près de 14 millions d’hommes-années entre 1933 et 1943.

Pour financer ces mesures, l’administration ne recule plus, en 1935, devant l’accroissement du déficit public, la dévaluation (rupture avec l’étalon-or) et l’augmentation de l’impôt sur le revenu et les profits. La récession de 1937 génère une nouvelle rafale de législations (dont la loi Wagner qui renforce le rôle des syndicats et instaure des salaires minimum) et de dépenses.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Mais c’est quoi au fait le « New Deal » de Franklin Roosevelt ?

L’idée que c’est au gouvernement de régler les rapports économiques et sociaux lorsque le « bien commun » est menacé s’est ainsi ancrée dans les têtes et les politiques publiques. La guerre le confirme, avec l’organisation d’une économie dirigée par l’Etat pour répondre aux commandes d’armement britanniques et françaises dès 1938, puis soviétiques et américaines en 1941.

Des déficits abyssaux financent autant l’effort militaire que le niveau de vie des civils. C’est la guerre, et non le New Deal, qui permet le retour au plein-emploi et à la prospérité ; mais c’est bien le New Deal qui instaure le principe du partage de cette prospérité à travers l’Etat-providence. Pour ces héritiers de Woodrow Wilson, de tels principes sont la condition du maintien de la paix ; la sécurité sociale est inséparable de la sécurité collective.

Irruption du « socialisme »

Aussi, lorsque Churchill rencontre pour la première fois Roosevelt, du 9 au 12 août 1941 sur un navire de guerre au large de Terre-Neuve, le premier ministre conservateur britannique a la surprise de lire dans le texte sur les « principes communs » que les deux nations devront appliquer dans le monde d’après-guerre le point 5 : « La plus entière collaboration de toutes les nations dans le domaine économique, dans le but d’assurer à tous l’amélioration des conditions de travail, le progrès économique et la sécurité sociale. »

Churchill envoie le texte à Londres, où certains de ses ministres protestent contre cette irruption du « socialisme » dans la politique britannique. Mais le cabinet d’union nationale comprend aussi des travaillistes, qui, au contraire, rapporte l’historien Antoine Capet, applaudissent. Churchill s’étrangle mais signe ce qui deviendra la charte de l’Atlantique, publiée le 14 août.

Le premier ministre britannique tentera par la suite d’en minimiser la portée et la valeur juridique. Il demandera même à la commission Beveridge, à laquelle il a pourtant confié, en 1941, la mission de faire des recommandations sur l’extension et la coordination « des différents organismes nationaux d’assurance sociale », de ne pas évoquer la charte dans le rapport qu’elle publie fin 1942, et qui deviendra le guide de la construction de l’Etat-providence d’après-guerre au Royaume-Uni.

Le paradoxe de la défaite de Churchill, pourtant sacré vainqueur du nazisme, aux élections de 1945 face aux travaillistes s’explique par son hostilité au programme Beveridge

Le mouvement en faveur de la sécurité sociale est en fait devenu irrésistible depuis que la menace nazie s’est concrétisée. Le budget adopté en mars 1941 reprend les propositions de Keynes, suivant le principe de l’ajustement des recettes aux besoins de l’économie de guerre, mais aussi de la consommation : hausse de l’impôt sur le revenu, taxation à 100 % des bénéfices des entreprises réalisés jusqu’à la fin de la guerre, etc. Le paradoxe de la défaite de Churchill, pourtant sacré vainqueur du nazisme, aux élections de 1945 face aux travaillistes s’explique par son hostilité au programme Beveridge.Lire aussi « Mémoires de guerre. Tome I, 1919-1941 », de Winston Churchill : quand Winston raconte Churchill

La déclaration des Nations unies du 1er janvier 1942, signée à Washington pour fixer les buts de guerre des vingt-six alliés, précise que les signataires souscrivent au « programme commun des objectifs et principes » de la Charte de l’Atlantique, d’ailleurs repris dans la Charte de San Francisco, qui fonde, le 26 juin 1945, l’Organisation des Nations unies (ONU). Et l’article 22 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 précise : « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale. »Bibliographie :Le Poids des années de guerre. Les classes dirigeantes britanniques et la réforme sociale 1931-1951, d’Antoine Capet (Presses universitaires de Rouen et du Havre, 1992) ; Mémoires sur la deuxième guerre mondiale, de Winston Churchill (Plon, 1948-1954) ; Franklin D. Roosevelt, d’André Kaspi (Perrin, 2012) ; The Institutionalist Movement in American Economics 1918-1947, de Malcolm Rutherford (Cambridge University Press, 2011).

Réinventer le monde après la chute du mur de Berlin : l’Europe à la recherche d’une unité

Par  Marc Semo

Publié le 29 août 2020 à 00h52 – Mis à jour le 29 août 2020 à 06h06

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/29/reinventer-le-monde-apres-la-chute-du-mur-de-berlin-l-europe-a-la-recherche-d-une-unite_6050265_3451060.html

ENQUÊTE« Réinventer le monde » (6/6). Fin 1989, le symbole de la division du Vieux Continent n’est plus. De la « pax americana » souhaitée par les pays de l’Est à la « confédération européenne »  de  François Mitterrand, différentes visions se confrontent.

Ce 31 décembre 1989, les vœux présidentiels se veulent à la hauteur de l’histoire en train de s’écrire. « L’Europe, c’est évident, ne sera plus celle que nous connaissons depuis un demi-siècle. Hier dépendante des deux superpuissances, elle va, comme on rentre chez soi, rentrer dans son histoire et sa géographie », martèle François Mitterrand.

Un mois et demi plus tôt, le 9 novembre 1989, le mur de Berlin est tombé dans l’enthousiasme et la confusion. Contesté par la rue depuis des semaines, déstabilisé par la décision historique du leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev de ne plus recourir à la force contre des « pays frères » déviants, le régime est-allemand est aux abois. Il s’est finalement résigné ce soir-là à considérablement assouplir les déplacements de ses ressortissants vers l’Ouest.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Ce 9 novembre 1989, un morceau du mur de Berlin est tombé… » Récit d’une nuit d’allégresse

Assailli de questions par les journalistes, le porte-parole du parti, Günter Schabowski, lâche que la décision entre en mesure immédiatement. La nouvelle fait aussitôt le tour de l’ex-capitale allemande et les Berlinois de l’Est affluent vers le Mur. La police laisse faire. Construit en 1961, ce symbole de la division de la ville, de l’Allemagne et de l’Europe n’est plus.

Dans les semaines qui suivent, les régimes des démocraties dites populaires tombent les uns après les autres. Deux ans plus tard, en décembre 1991, c’est la fin de l’URSS elle-même, et la démission de son président, Mikhaïl Gorbatchev.

« Ce qui se passa entre 1989 et 1991 ne fut rien de moins qu’une véritable révolution européenne », note l’historien Ian Kershaw

« Ce n’est pas la chute du mur de Berlin qui a entraîné l’effondrement de l’URSS mais le contraire : l’affaiblissement soviétique a permis l’ouverture d’un Mur déjà bien lézardé », aime à rappeler l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, relevant qu’« on aurait pu s’attendre à ce que son ouverture soit postérieure à la désagrégation de la RDA, [mais] le peuple est-allemand, redevenu sujet de son histoire, a précipité les événements ».

Mikhaïl Gorbatchev avait espéré, avec la glasnost (transparence) et la perestroïka (restructuration), rénover le communisme. En sacrifiant le glacis, il espérait sauver l’URSS. Il a perdu son double pari. « Ce qui se passa entre 1989 et 1991 ne fut rien de moins qu’une véritable révolution européenne », note le grand historien britannique Ian Kershaw. Le Vieux Continent a cessé d’être le potentiel champ de bataille d’un affrontement entre les deux grands. Ces années 1989-1991 sont celles de tous les possibles pour une Europe à même de retrouver son unité perdue.

« Un “moment unipolaire” »

La fin du communisme est un événement aux répercussions planétaires. « L’immédiat après-guerre froide, les années 1990, fut un grand moment libéral où l’on a cru à un nouvel ordre mondial, la victoire définitive de la démocratie, la fin de la guerre, voire, et pour cette raison, “la fin de l’histoire” », explique Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, philosophe et directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem). Il ajoute : « Que la décennie ait été pourtant marquée par un certain nombre de drames (Somalie, Rwanda, Balkans) n’a pas empêché cette perception, à la faveur d’un “moment unipolaire”, c’est-à-dire d’une hégémonie américaine qui avait désormais le champ libre. »

L’Europe n’en reste pas moins l’épicentre de la nouvelle donne en train de s’établir. Les interrogations sont innombrables, aussi bien sur l’avenir des alliances militaires – Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) d’un côté, pacte de Varsovie de l’autre – que sur le destin de l’Allemagne. Peut-on intégrer au projet communautaire européen les ex-démocraties populaires avec leurs économies en lambeaux, des problèmes de nationalités irrésolus et des frontières parfois contestées ? Et sinon, quelle coopération paneuropéenne instaurer ? Quoi faire avec Moscou et un Mikhaïl Gorbatchev affaibli mais continuant à croire au dialogue avec les Occidentaux, adaptant à la nouvelle donne de l’après-Mur sa grande idée de « maison commune européenne », lancée des 1987-1988 sur les possibles convergences entre ce qui étaient encore les deux Europe ?

« Nous avons gagné la guerre froide et l’Amérique est désormais la seule grande puissance », triomphe le président américain George Bush devant le Congrès. « Peu de gens hormis les équipes au pouvoir à Washington et Londres imaginaient vraiment une victoire du libéralisme sur toute la ligne idéologique, politique, économique de la guerre froide », note l’historien Georges-Henri Soutou. La fermeté de Ronald Reagan, qui lançait aux Soviétiques, lors d’une visite à Berlin, en 1987 : « Abattez ce Mur ! », tout en relançant une course aux armements que Moscou ne pouvait suivre, a payé. Son successeur, entré à la Maison Blanche en janvier 1989, est peu ou prou sur la même ligne. L’objectif premier de Washington est de maintenir son leadership sur le Vieux Continent, de garantir la pérennité de l’OTAN et de bien contrôler l’évolution des relations entre Moscou et la nouvelle Europe en train de se dessiner. Le secrétaire d’Etat James Baker évoque une architecture de sécurité globale avec Moscou, allant « de Vancouver à Vladivostok ».

Avec la Russie mais sans les Etats-Unis

A cette « pax americana », François Mitterrand préfère une Europe « de l’Atlantique à l’Oural », selon la célèbre formule du général de Gaulle. Et lors de ses vœux du 31 décembre 1989, il propose, à la surprise générale, « une confédération européenne ».

Aujourd’hui bien oublié, ce projet mobilise pendant presque deux ans la diplomatie française. L’idée est ambitieuse : « Imaginer une Europe quienfin se prend en main pour assumer son destin : raisonnant de façon très gaullienne, François Mitterrand pensait qu’un tel projet était impossible sans penser une relation différente avec la Russie ; en revanche il n’y mettait pas les Etats-Unis », résume Hubert Védrine, alors secrétaire général de l’Elysée, assurant que l’initiative du chef de l’Etat, « totalement personnelle, avait pris de surprise tous ses conseillers ».

Au début, cela semble même jouable. Helmut Kohl, qui, le 28 novembre 1989, avait proposé devant le Bundestag un plan en dix points pour une future réunification allemande, affirme ne pas y être opposé. Les pays de l’ex-Est sont impatients de revenir dans le giron européen, mais l’élargissement de ce qui était encore la Communauté économique européenne (CEE) n’est pas à l’ordre du jour de ses douze Etats membres, qui planchent en priorité sur le projet crucial d’Union économique et monétaire. La confédération peut être une solution d’attente. Rapidement, pourtant, tout se bloque.

« Réaliste, Gorbatchev avait compris que rien n’était possible en Europe sans, et a fortiori contre, les Américains », témoigne Andreï Gratchev

Varsovie, Prague ou Budapest voient le projet mitterrandien comme une voie de garage. Ces capitales, en outre, préfèrent de loin, en termes de sécurité, la garantie américaine, et veulent avant tout adhérer à l’OTAN. Le seul fait que la Russie puisse être associée au projet est à leurs yeux rédhibitoire. Le président tchèque et ancien dissident Vaclav Havel est parmi les plus réticents. C’est pour tenter de le convaincre que la capitale tchèque est choisie pour accueillir, le 13 juin 1991, les premières « assises pour une confédération européenne », une conférence internationale avec 150 représentants de tous les pays européens.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Une initiative controversée de M. Mitterrand Prague accueille les Assises de la confédération européenne

Ce grandiose coup d’envoi est aussi le chant du cygne d’un projet lancé trop tôt, mal formulé et mal préparé. Même Moscou s’en détourne, malgré les similitudes avec la « maison commune européenne » prônée par le leader soviétique.« Réaliste, Gorbatchev avait compris que rien n’était possible en Europe sans, et a fortiori contre, les Américains », témoigne Andreï Gratchev, qui assista à la dernière rencontre entre les deux présidents dans la maison que François Mitterrand possédait à Latche (Landes).Article réservé à nos abonnés Lire aussi Andreï Gratchev : « En 1989, personne n’était préparé à ce bouleversement »

Le projet mitterrandien est enterré, mais ses thématiques n’entrent pas moins en résonance avec celles d’aujourd’hui, notamment les options prônées depuis un an par la diplomatie macronienne, sans grands résultats jusqu’ici.

« L’Europe de l’Atlantique à l’Oural est une image récurrente de la diplomatie française, mais c’est un idéal à atteindre plus qu’un réel projet », explique Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Il souligne « qu’entre l’OTAN, symbole du lien transatlantique, la CEE, incarnant le projet communautaire, et la CSCE – Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe –, qui structure le dialogue Est-Ouest, il n’y a pas la place pour la confédération rêvée par Mitterrand ».

La longue route vers l’OTAN

Cela d’autant plus que, en ces années 1989-1991, l’essentiel se joue autour de l’Allemagne. « Parmi les responsables politiques comme parmi les experts, les craintes étaient au moins aussi fortes que les espoirs suscités par la chute du Mur, qui rouvrait la question allemande », se souvient l’ancien diplomate Michel Duclos, aujourd’hui conseiller spécial à l’Institut Montaigne. La pression très forte de l’opinion dans l’ex-RDA accélère un processus de réunification dont les conséquences sont potentiellement explosives.

« Si nous ne faisons pas attention, les Allemands risquent d’obtenir par la paix ce qu’Hitler n’avait pas réussi par la guerre », confie Margaret Thatcher à George Bush

« La création de deux Allemagnes était la conséquence directe des conditions imposées en 1945 par les Alliés, et toute modification du statut de la RDA a donc d’importantes conséquences internationales », explique Ian Kershaw. Les accords de Potsdam, en 1945, n’étaient pas un traité de paix. Les nouvelles frontières, notamment celle de l’Est, avec la Pologne sur la ligne Oder-Neisse, n’étaient pas formellement reconnues par les autorités de Bonn.

Une Allemagne réunifiée, devenant le pays le plus peuplé et le plus puissant économiquement d’Europe, inquiète. A Moscou bien sûr, mais pas seulement. « Si nous ne faisons pas attention, les Allemands risquent d’obtenir par la paix ce qu’Hitler n’avait pas réussi par la guerre », confie la première ministre britannique Margaret Thatcher à George Bush, qui le raconte dans ses Mémoires. Pour sa part, François Mitterrand reste méfiant. Il mise à terme sur une accélération de la construction européenne et la création d’une monnaie unique pour arrimer à l’Europe une Allemagne réunifiée.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Trente ans après la chute du Mur, les fractures de l’Europe

Le chancelier allemand a le plein soutien de l’administration Bush, qui, face à Moscou, exige le maintien de l’Allemagne unifiée au sein de l’OTAN. Conscient de l’irréversibilité de la dynamique unitaire, Mikhaïl Gorbatchev accepte le compromis.

Les négociations de paix « 2 + 4 » (les deux Allemagnes et les quatre anciennes puissances occupantes) se déroulent dès lors sans anicroche. La dynamique est lancée. Les années suivantes, ce sont les pays de l’ex-Est qui entament leur longue route vers l’Europe, et surtout vers l’OTAN – pour eux la priorité des priorités face à une menace russe toujours présente. Ainsi, malgré les engagements implicites donnés alors par l’administration Bush de ne pas étendre l’Alliance vers l’Est, celle-ci a englobé tout l’ex-glacis, nourrissant un ressentiment et un revanchisme que saura capitaliser Vladimir Poutine.Article réservé à nos abonnés 

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Bibliographie : « L’Age global. L’Europe, de 1950 à nos jours », de Ian Kershaw (Seuil, 752 pages, 26 euros) ; « La Guerre de cinquante ans. Les Relations Est-Ouest, 1943-1990 », de Georges-Henri Soutou (Fayard, 2001) ; « La Guerre froide », de John Lewis Gaddis (Les Belles Lettres, 2019).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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