« Cette réserve a perdu sa raison d’être » : en Amazonie, le rêve brisé d’une forêt durable
Par Bruno Meyerfeld
Publié le 26 août 2020 à 02h36 – Mis à jour le 26 août 2020 à 18h59
REPORTAGE
Symbole de la destruction de cet écosystème majeur, la réserve Chico Mendes, qui devait être un exemple d’exploitation respectueuse de l’environnement, est désormais saccagée par les incendies et la déforestation.
Aujourd’hui, comme presque tous les jours de sa vie, « Bito » est allé « saigner » sa forêt. Levé dès 3 heures du matin, il a lavé à l’eau froide son visage boucané. Avalé une crêpe de tapioca et quelques bananes grillées. Pris son sac, son seau, son couteau. Enfilé ses bottes. Ajusté soigneusement sa lampe frontale. Et s’est enfoncé entre les arbres. Seul, si seul, dans la grande nuit amazonienne.
Sous la canopée tropicale, Arleudo Morais Farias, de son nom complet, est une ombre parmi les ombres. Rapide et discret, à la manière du jaguar. D’ailleurs, cette jungle lui appartient tout autant qu’au félin. Il la connaît par cœur et la marque de sa trace : une griffure brune tachée de blanc, ondulant avec grâce jusqu’au sol humide le long du tronc de l’hévéa. La signature du seringueiro, l’ouvrier collecteur de latex d’Amazonie.

La seringueira est le nom portugais de l’hévéa. Bito, 43 ans, en taille depuis qu’il est enfant. « J’ai tout appris avec mon père », glisse, entre deux saignées, ce résident de la réserve Chico Mendes, dans l’Etat brésilien de l’Acre. Chaque jour, ce sont une centaine d’arbres qu’il doit visiter, 15 kilomètres à parcourir sur des terrains accidentés, souvent dans l’obscurité, avec 20 kg à 40 kg de latex sur les épaules. Les rencontres avec les singes, les tapirs et les panthères sont fréquentes. « Et avec les serpents, c’est tous les jours ! », rigole Bito.
Le latex, cette sève grasse et blanche qu’on appelle ici « lait », s’écoule goutte à goutte dans de petits gobelets que l’ouvrier récolte. Ça paraît si simple. Mais l’hévéa, malgré ses 30 mètres de haut, est un géant fragile. Il faut l’écorcher avec soin : quelques millimètres à peine. « Davantage, on peut le blesser, et il peut même en mourir », explique Bito. C’est un geste délicat que celui du seringueiro. Un geste d’amour, dit-il. « Ces arbres font partie de ma famille, ils sont comme mes enfants », sourit l’homme de la forêt, du « lait » plein la barbe et les mains.

Le monde d’avant
« J’aime ça, j’aime cette vie solitaire, au milieu de la nature », poursuit-il à son retour, vers 15 heures, dans sa bicoque de bois sur pilotis du village d’Icuria. Pourtant, malgré les apparences, Bito est inquiet. Depuis quelques années déjà, les affaires vont mal. Son maigre revenu a chuté de près de moitié. Surtout, Bito a les traits marqués. Il fait plus que son âge. « Je suis fatigué, j’ai déjà le corps tout dur. » Son fils a 18 ans. Il sera médecin. « Je ne veux pas de cette vie pour lui », confesse Bito d’une voix blanche.
Bito le sait : il est l’un des derniers seringueiros d’Amazonie, cette race des « saigneurs » qui a tant marqué l’histoire de l’immense forêt. Officiellement, ils ne seraient plus aujourd’hui que 20 000 à 25 000, contre plus d’un demi-million au début du XXe siècle, à l’époque de la grande fièvre du caoutchouc. Aucun ou presque ne parvient à vivre de son métier. La plupart se reconvertissent, se font éleveurs, rejoignent la ville… entraînant dans leur chute la disparition des fragiles réserves qu’ils avaient pour charge de protéger.
La réserve Chico Mendes avait, pourtant, tout pour réussir. Vaste de près de 1 million d’hectares de forêts denses et primaires, elle était, il y a quelques années encore, l’une des mieux préservées d’Amazonie, dans cet extrême Ouest brésilien à la frontière avec le Pérou et la Bolivie, défendue bec et ongles par des générations de seringueiros endurcis.

Mais ça, c’était dans le monde d’avant. Dans le Brésil de Jair Bolsonaro, Chico Mendes est désormais considérée par les défenseurs de l’environnement comme l’une des aires protégées les plus saccagées d’Amazonie. Incendies, déforestation, vol de bois, mises en pâture frénétiques… 7 500 hectares y ont été rasés pour la seule année 2019, soit une hausse de 203 % par rapport à l’année précédente. Du jamais-vu, de mémoire de seringueiro.
Le combat d’une vie
Chico Mendes n’est pourtant pas une réserve comme les autres : fondée en 1990, c’est une réserve extractiviste, une « resex », comme on dit au Brésil, pionnière et première en son genre. Les hommes peuvent habiter et exploiter la forêt, à condition de le faire de manière respectueuse de l’environnement, sans déforester, à l’image des « saigneurs » d’hévéas.
Elle porte le nom et les idéaux d’un homme pas comme les autres : Chico Mendes, moustache, sourire radieux et cheveux en bataille, meneur mythique des seringueiros d’Amazonie, plus grand militant écologiste de l’histoire du Brésil. Cette réserve fut le combat de toute sa vie. Celui d’une forêt dynamique et préservée, d’une relation enfin harmonieuse entre l’homme et la nature, d’un futur possible pour l’Amazonie, voire pour la planète.

« Je lutte pour l’humanité », disait Chico Mendes, qui voyait grand et l’a payé de sa vie, fauché net d’un coup de fusil à plomb, le 22 décembre 1988. A 44 ans, le prince des « saigneurs », né dans la municipalité de Xapuri, gênait les puissants. Dans les années 1970, en pleine dictature, il était sur tous les fronts, organisant les seringueiros en syndicats, prônant l’union des « peuples de la forêt », menant la lutte contre les fermiers latifundiaires qui traitaient les ouvriers en quasi-esclaves et menaçaient de raser les vastes jungles de l’Acre.Article réservé à nos abonnés Lire aussi BRÉSIL : l’assassinat de » Chico » Mendes Les tueurs de la forêt
Son arme pacifique se nomme empate (« match nul », en portugais) : pour protéger la jungle, des familles de seringueiros s’assoient par dizaines, voire centaines, devant les arbres et face aux tronçonneuses, opposant leurs corps fragiles aux machines des fazendeiros. C’est un succès : les jungles de l’Acre sont épargnées et le meneur acquiert une reconnaissance internationale. Une revanche pour un homme né dans la misère, qui n’a appris à lire et à écrire qu’à l’âge de 19 ans.
De l’or vert à Disneyland
Son assassinat par des fermiers locaux agit comme un électrochoc. Dans la foulée, la « resex » est créée en 1990. Vite, elle devient un modèle et fait des émules : le Brésil compte aujourd’hui, sous des statuts divers, 90 réserves de type extractiviste, accueillant seringueiros, mais aussi castanheiros (« collecteurs de noix ») et ribeirinhos (« pêcheurs en rivière »), protégeant 23 millions d’hectares de nature sauvage, soit l’équivalent de la superficie du Royaume-Uni.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Brésil : la lutte pour la forêt en Amazonie Le procès des assassins de Chico Mendes, qui s’ouvre le 12 décembre, remet en lumière le combat des » seringueiros » contre les » fazendeiros «
Dans la réserve Chico Mendes, où vivent environ 15 000 Amazoniens, les règles sont précises : chaque famille a le droit à une colocaçao (un « terrain ») de 200 hectares. L’élevage est limité à une trentaine de têtes de bétail et la déforestation strictement encadrée : 30 hectares maximum par foyer, le tout soumis à l’approbation préalable de l’Institut Chico Mendes (ICMBio), chargé, depuis 2007, de la conservation de la biodiversité au Brésil, ainsi que de la surveillance des réserves extractivistes.
La « resex » prend réellement son envol dans les années 2000, lorsque le Parti des travailleurs (PT, gauche) prend le pouvoir au Brésil, avec Luiz Inacio Lula da Silva, ainsi que dans l’Acre. Le modèle extractiviste est porté au plus haut par les nouvelles autorités. Le caoutchouc bénéficie de subventions publiques massives, qui représentent alors près de la moitié du revenu des seringueiros. Pour donner un débouché au latex, une usine de préservatifs, baptisée Natex et vantée comme « la plus grande d’Amérique latine », est inaugurée en grande pompe à Xapuri.

Le projet va au-delà du caoutchouc : la forêt est désormais un or vert qu’il convient de valoriser afin d’attirer les financements internationaux. Des scieries écologiques sont ouvertes, approvisionnées en bois durable. La collecte de la noix d’Amazonie et du palmier acai est encouragée. Pour développer le tourisme, l’Etat finance la construction d’un grand hôtel, sur les lieux des anciens empates, à proximité du tout nouveau « trek Chico Mendes » : 90 kilomètres de piste serpentant à travers la réserve, à la rencontre des seringueiros.
En quelques années, la ville de Xapuri grossit et devient une sorte de Disneyland de Chico Mendes. Le portrait du défenseur de la forêt s’y affiche sur tous les bâtiments. La chaumière de bois peinte en bleu et rose, où il fut assassiné, est transformée en musée. L’argent coule à flots et la déforestation diminue fortement. Mais tout cela ne durera pas.

Le bétail marque son territoire
Juillet 2020. C’est la saison sèche en Amazonie. Celle des incendies. Sur la route de la réserve Chico Mendes, les pâturages s’étirent jusqu’à l’horizon, parcourus par des troupeaux de vaches blanches et leurs cow-boys. La déforestation ne s’arrête pas aux frontières de la réserve : jusqu’en son cœur, entre les zones de forêt native, se succèdent à intervalles réguliers des clairières calcinées, voire des prairies entières entièrement défrichées. Toutes livrées au bétail.Lire aussi Brésil : 2 248 foyers d’incendie recensés en Amazonie, le pire total depuis treize ans
Mario Moreira Torres a le regard abattu et les souvenirs confus. « Je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai coupé de l’hévéa », avoue cet ancien seringueiro, 56 ans, barbe grisonnante et habits troués, depuis sa colocaçao de Nova Esperança. Timide de nature, Mario manque parfois de mots pour s’expliquer. « Je n’ai pas eu d’éducation », s’excuse-t-il, traçant des lignes et des petits carrés dans le sable rouge. Comme beaucoup dans la région, il est analphabète.

Oubliée la « coupe » : aujourd’hui, Mario vend des poules et des haricots. « Plus personne n’arrive à vivre du caoutchouc, ici. D’aucune manière ! Tous les seringueiros du coin abandonnent l’extractivisme », explique-t-il. Le travail est trop dur, la paie trop ingrate : 8 reais (1,2 euro) seulement par kilo de latex, auxquels s’ajoutent les subventions publiques. De quoi tirer, au mieux, 600 à 800 reais par mois : pas assez pour nourrir une famille. « On devrait avoir plus de liberté. Toutes ces règles sont trop contraignantes », constate Mario, qui songe sérieusement à « ouvrir » – c’est-à-dire déforester – ses terres et à acheter quelques bœufs.
« Le caoutchouc d’Amazonie, c’est un projet environnemental. Pas économique »
Emerson Feitoza da Silva, directeur de l’usine de préservatifs Natex

D’autres ont déjà franchi le pas. Ainsi « Delmar » Ferreira da Silva, quarante-six ans de « resex » et lui aussi « saigneur » déchu. Il reçoit dans sa colocaçao presque entièrement défrichée, où paissent une centaine de vaches en toute illégalité. « Le bétail, c’est rentable, c’est stable, se justifie-t-il. On n’a pas d’argent. On doit survivre, il faut qu’on mange. On n’a pas le choix ! » L’ICMBio l’a récemment puni d’une amende salée : 440 000 reais, sept fois la valeur de son terrain. « Comment voulez-vous que je paie une telle somme ? D’ailleurs, tout le monde a des amendes, ici… et personne ne les règle ! »

En vérité, une large majorité des seringueiros se serait déjà tournée vers l’élevage, enfreignant délibérément les règles de la « resex ». Car, malgré les aides publiques, le caoutchouc amazonien n’est jamais redevenu cet or blanc d’autrefois, de cet âge d’or où il faisait la richesse de toute l’Amazonie. En vérité, voilà longtemps – un siècle ! – que le latex naturel a été supplanté par le synthétique, fabriqué en Asie pour moitié moins cher. Aujourd’hui, deux grandes entreprises achètent encore du latex Chico Mendes : la marque française de baskets écologiques Veja, ainsi que l’usine de préservatifs Natex, où travaillent toujours 113 employés.
« Pas le choix »
Celle-ci fonctionne au ralenti (Covid-19 oblige). Elle n’a de toute façon jamais été rentable, tenue à bout de bras par le ministère de la santé, qui achète l’intégralité de sa production (5 millions de préservatifs par mois). « Ici, on ne fait pas de profit, tranche le patron des lieux, Emerson Feitoza da Silva, 41 ans, dont deux à la tête de Natex. La production d’hévéa n’est pas stable. Le latex de la réserve est pur, on doit le traiter longuement pour pouvoir l’exploiter. L’Acre est enclavé, loin de tout : nos additifs viennent de Sao Paulo, à plus de 3 000 km, et il faut des semaines pour les acheminer ! Tout ça demande du temps, de l’argent… »

« Le caoutchouc d’Amazonie, c’est un projet environnemental. Pas économique », conclut Emerson Feitoza da Silva. Avec la chute du prix des matières premières, les alternatives extractivistes durables ne sont pas plus rentables : le cours de la noix d’Amazonie s’est effondré depuis deux ans et la culture de l’acai reste balbutiante. Quant au tourisme, il n’a jamais décollé, et le « trek Chico Mendes » est à l’abandon, tout comme les hôtels construits le long de la piste, telle la Pousada Seringal Cachoeira, étrange maison hantée pourrissant dans la forêt vierge…

A l’inverse, les abattoirs et les scieries de la région fonctionnent à plein régime, remplis de carcasses de veaux et de troncs d’arbres sortis illégalement de la réserve. « Tout notre bois ou presque est clandestin, avoue sans se cacher Marcos Clemente Rodrigues, solide patron aux yeux pétillants de la menuiserie Carosserie 5 étoiles, en marge de la réserve, au milieu de meubles et de tas de sciure. On aimerait faire différemment, mais on n’a pas le choix : le gouvernement ne nous a jamais fourni le bois durable promis. Je ne peux pas me permettre de refuser les arbres que les seringueiros m’amènent. »
« Pas le choix » : le refrain est entonné d’un bout à l’autre de la réserve. « Il faut dire les choses comme elles sont : le modèle extractiviste est périmé, tranche Luiza Carlota da Silva Caldas, syndicaliste de 49 ans et vice-présidente de l’Amoprebe, l’une des associations des habitants de la réserve, recouvrant les municipalités de Brasileia et Epitaciolandia. Ces produits issus de la forêt n’ont pas de marché. On maintient le système artificiellement en vie, avec des subventions publiques. Mais tout ça ne mène nulle part. La vérité, c’est que cette réserve a perdu sa raison d’être. »

Bolsonaro supplante Mendes
Retour à Xapuri. Depuis deux ans, le portrait d’un homme fait de la concurrence à celui du « roi Chico ». Son visage s’étale sur d’immenses affiches, placardées à l’entrée de la cité, et jusqu’en face du petit cimetière où le leader des seringueiros est enterré. Jair Bolsonaro, radieux, entouré de labours et d’un drapeau du Brésil, y toise la tombe en carrelage blanc du représentant des peuples de la forêt. Comme pour un défi. Ou un duel à mort.
Xapuri est « acquise à Bolsonaro », proclame l’affiche. C’est loin d’être exagéré : dans les villes de la réserve, le président d’extrême droite a obtenu, au scrutin de 2018, un score allant de 60 % à 75 %. « Tous les seringueiros ont voté pour lui », regrette Luiza Carlota. A l’inverse, l’image de Chico Mendes est désormais altérée, victime de rumeurs en série, répandues année après année par les barons de l’agronégoce. Dans sa ville natale, le seringueiro traîne désormais une réputation de menteur, d’alcoolique, de corrompu… « Il n’est plus vraiment considéré comme un héros, ici », regrette la syndicaliste.Lire la tribune :Incendies en Amazonie : « Le bolsonarisme apparaît dans toute sa puissance destructrice »
S’il n’en restait plus qu’un, ce serait bien lui : « Saba ». A 77 ans, Sebastiao Marinho, de son vrai nom, fait partie du dernier carré des grognards de Chico. Dans les années 1970 et 1980, ce vieux « saigneur » au regard impérieux et à la peau cuivrée fut de tous les combats, de tous les empates. Aujourd’hui, il tient à parler et à raconter, recevant le visiteur au milieu de son joli jardin de Xapuri, trônant sur une simple chaise en plastique. Avec, sur les épaules, un tee-shirt au slogan sans équivoque : « Chico Mendes, héros du Brésil ».

« J’étais là, à sa veillée funèbre », se souvient Saba. C’était il y a trente ans, la saison des pluies. Des milliers de seringueiros tombaient en larmes autour du modeste cercueil – « Je ne veux pas de fleurs à mon enterrement car je sais qu’elles seront arrachées à la forêt », disait Chico Mendes. Lula, l’ouvrier syndicaliste, né pauvre dans le Nordeste et compagnon de lutte du leader assassiné, était présent lui aussi. Il avait su trouver les mots pour rendre un dernier hommage à son ami, martyr de l’Amazonie, qu’il compara au Messie lui-même : « En deux mille ans, le peuple n’a jamais oublié les idéaux de Jésus-Christ ! Chico, ta mort n’est pas une fin ! », lança alors le futur président du Brésil.
« Le début de la fin »
« Ce jour-là, Lula s’est trompé. On s’est tous trompés, relève Saba. La mort de Chico, c’était bel et bien le début de la fin. C’est très triste. Tout ça pour ça. » Lui-même reprendrait bien la lutte avec ce qu’il lui reste de forces. « J’aimerais lever le drapeau, pour refaire de grands empates ! Mais à quoi ça sert ? Les seringueiros sont divisés, et surtout les jeunes ne sont pas là pour prendre la relève », regrette le vieux « saigneur ».
Pour Saba, plus que la fin d’un cycle, c’est désormais un monde qui s’éteint. « Avant, être seringueiro, c’était un signe de noblesse. Aujourd’hui, c’est une honte. Les nouvelles générations rêvent de confort, d’argent, de ville, d’Internet… Ils veulent être éleveurs, détruisent ce qu’ils devraient protéger. Ils se fichent pas mal de la relation avec la forêt. Leur idéal, c’est le bœuf. Pas l’hévéa », s’attriste le vieux seringueiro.

« Tout ce qui nous reste pour éviter la déforestation, c’est la pression internationale », conclut-il. Mais à l’heure du Covid-19, un an après les vastes incendies qui avaient suscité une indignation planétaire, fin août 2019, le monde regarde ailleurs. Et pourtant, cette année encore, la « maison » amazonienne brûle. Quatre mille sept cents kilomètres carrés de forêt ont été rasés au Brésil durant les sept premiers mois de l’année, davantage que pour la même période en 2019. En juillet, le nombre d’incendies a bondi de 28 % par rapport à l’an passé, et ce malgré la mobilisation de l’armée, décrétée par Bolsonaro – une mesure purement« cosmétique », destinée à maquiller le saccage en cours, selon les ONG.Lire aussi Incendies en Amazonie : le monde inquiet, passe d’armes entre Macron et Bolsonaro
Mais il n’y a pas que Bolsonaro qui menace la réserve Chico Mendes : en 2018, la gauche a perdu le pouvoir dans l’Acre au profit d’un nouveau gouverneur, Gladson Cameli, homme de droite, proche de l’agronégoce, qui a immédiatement cessé de verser les subventions de l’Etat destinées au latex local. Plus symbolique encore : il a brutalement arrêté de financer la maison-musée Chico Mendes de Xapuri. Celle-ci est fermée depuis des mois. Les factures d’électricité et de gaz impayées s’accumulent sur son petit portail de bois.

« Bolsonaro et Cameli ont décidé de tuer le modèle extractiviste », témoigne un haut fonctionnaire de l’Institut Chico Mendes, qui requiert l’anonymat. Pour preuve : au mois de novembre 2019, le ministre de l’environnement, Ricardo Salles, a lui-même reçu avec tous les honneurs à Brasilia plusieurs personnalités condamnées ou poursuivies en justice pour avoir illégalement déforesté la « resex ».
Tel père, telle fille
A la suite de la réunion, les patrouilles de surveillance dans la réserve ont été suspendues pendant près de six mois, selon cette source. « C’est déprimant, c’est honteux… Mais de toute façon, avec les moyens qu’on a, on ne peut pas contrôler grand-chose : l’institut ne dispose que de trois agents opérationnels pour surveiller toute la réserve Chico Mendes et ses 970 000 hectares : c’est plus de 300 000 chacun ! », rit jaune notre source.

Le futur est des plus sombres : un projet de loi, porté par des députés de droite de l’Acre, prévoit d’amputer la réserve Chico Mendes de plusieurs milliers d’hectares. Une hécatombe qui pourrait, selon les ONG, ouvrir la voie au démantèlement en règle de toutes les autres réserves extractivistes du pays puis, dans la foulée, des vastes terres des indigènes du Brésil. Une véritable saignée, que craint le cadre de l’ICMBio : « La “resex” Chico Mendes est un symbole. Si elle saute, tout est possible… »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Brésil, la mise en place d’une politique de destruction de l’environnement
Cet héritage, une personne en particulier le porte. Pour la rencontrer, on emprunte, au soleil couchant, le chemin de la maison au vaste jardin d’Angela Mendes, à l’écart de la capitale de l’Etat, Rio Branco. A 50 ans, la fille ressemble beaucoup à son père : les mêmes cheveux bouclés, le même visage rond et chaleureux. A la tête du Comité Chico Mendes, elle tente de maintenir la flamme et de sensibiliser à l’écologie les habitants de l’Acre et de la réserve. « Un travail de plus en plus difficile à mener », admet-elle.
« Mais la forêt est viable, l’idéal de Chico n’est pas mort, on peut le réinventer ! Les essences naturelles, les cosmétiques, les médicaments… Tout ça a du potentiel et le marché est immense. Il faudrait juste de la volonté politique », s’enthousiasme Angela, avant de s’assombrir. Car la volonté politique, c’est justement ce qui fait le plus défaut dans le Brésil de 2020. « Pas sûr que la réserve, ni la forêt ni même le pays survivent à Bolsonaro », prédit la fille de Chico Mendes. Comme si on lui annonçait que son père était mort une seconde fois.Bruno MeyerfeldRéserve Chico Mendes (Brésil), envoyé spécial