Commission d’enquête sur la gestion du Covid-19 : « Les défauts observés lors de la première vague perdurent »
Bernard Jomier, corapporteur de la commission d’enquête sur la gestion du Covid-19, dresse un état des lieux pour « Le Monde » et alerte sur l’impréparation de la France.
Propos recueillis par Chloé Hecketsweiler et Solenn de Royer Publié aujourd’hui à 04h06, mis à jour à 11h31
Le sénateur de Paris (apparenté Parti socialiste) et médecin, Bernard Jomier, est corapporteur au côté de la sénatrice (Les Républicains) de Maine-et-Loire Catherine Deroche et de Sylvie Vermeillet, sénatrice Union centriste du Jura, de la commission d’enquête parlementaire du Sénat chargée de faire la lumière sur la gestion de la crise sanitaire.
Alors que les auditions ont repris début septembre, l’ancien adjoint à la santé de la maire de Paris, Anne Hidalgo, dresse un état des lieux pour Le Monde et alerte sur l’impréparation de la France, confrontée à une reprise de l’épidémie de Covid-19.Article Lire aussi Covid-19 : le gouvernement rattrapé par la forte progression de l’épidémie en France
Quels enseignements tirez-vous de vos auditions ?
Ce qui me frappe, d’abord, c’est le désarroi des acteurs de terrain que nous auditionnons depuis juillet. Ils ont eu le sentiment d’être livrés à eux-mêmes lors de cette première vague épidémique et de ne pas comprendre comment était pilotée, gérée, cette crise. Ils nous l’ont dit crûment, évoquant une pénurie, de masques, de tests, de tout.
Et il leur a été insupportable d’entendre ministre ou haut fonctionnaire affirmer le contraire, tenter de jouer sur les mots. On ne joue pas sur les mots dans un contexte pareil. Le premier devoir des responsables, c’est la loyauté vis-à-vis du peuple, vis-à-vis des acteurs ayant été en première ligne. Ils nous doivent la vérité.
Lors des auditions, vous avez insisté à plusieurs reprises sur le calendrier. Pourquoi ?
Agnès Buzyn [ministre de la santé jusqu’à la mi-février] a dit la vérité : elle a bien donné l’alerte dès le mois de janvier. Les premières réunions de crise ont eu lieu à ce moment-là, y compris dans des territoires. Dans les Hauts-de-France, par exemple, l’agence régionale de santé [ARS] a fait sa première réunion de crise le 23 janvier !Article réservé à nos abonnés Lire aussi Agnès Buzyn a défendu sa gestion de la crise due au coronavirus devant les députés
Or, cette alerte précoce – et c’est l’un des grands enseignements de nos auditions – n’a pas été suivie de décisions. Le mois de février reste un mystère, un trou noir. L’appareil d’Etat est resté l’arme au pied, sans prendre les décisions qui s’imposaient pour faire face à l’épidémie.
Par exemple ?
Sur les tests, c’est très net. Le 10 janvier, les Chinois transmettent la carte d’identité du virus à la communauté scientifique dans le monde entier. L’Institut Pasteur la reçoit, prépare le test, et le transmet au Centre national de référence. Puis, plus rien. Au même moment, les Allemands lancent la fabrication des tests à grande échelle. Que s’est-il passé au mois de février pour que les retards s’accumulent ainsi au point que la France s’est retrouvée complètement dépourvue en plein pic de l’épidémie ?
Vous organisez, mercredi, une confrontation entre le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, et l’ex-responsable de Santé publique France, François Bourdillon. Le second assure avoir alerté le premier de l’état déplorable des stocks de masques… Devant l’Assemblée nationale, M. Salomon a justifié sa décision de ne commander que 100 millions de masques en 2018 alors que 1 milliard auraient été nécessaire pour reconstituer le stock…
On constate qu’un certain nombre de personnes auditionnées veulent redessiner a posteriori la cohérence de leurs décisions. Il y a clairement chez certains la volonté de ne pas dire, de ne pas être franc, de tenter d’échapper à ce devoir de loyauté dû au peuple.
On ne peut pas avoir vécu une telle crise sanitaire, avec des modes de gestion n’ayant pas été satisfaisants, et avoir des responsables publics, aux niveaux les plus élevés qui n’assument pas leurs responsabilités et se renvoient la balle. C’est intolérable. Notre commission d’enquête n’est pas un tribunal mais chacun doit dire la vérité des faits.Article réservé à nos abonnés Lire aussi La commission d’enquête obtient des réponses « précises » sur la pénurie de masques
Agnès Buzyn assure de son côté qu’elle n’a pas eu connaissance des courriers de François Bourdillon alertant la direction générale de la santé sur l’état catastrophique des stocks…
Si c’était le cas, il s’agit d’un défaut de gouvernance majeur dans l’administration du ministère et elle doit l’assumer. Si elle était au courant, ça se passe de commentaire. De toute façon ce n’est pas entendable. Quand on est ministre, on assume tout.
Les personnes âgées ont été les principales victimes de cette épidémie…
Dix-sept ans après la canicule de 2003, on est mort du Covid-19 dans les Ehpad [établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes] mais on est aussi mort de l’isolement ou de l’absence de soins. Or, les personnels des Ehpad tiraient la sonnette d’alarme depuis des années pour déplorer les lacunes de l’organisation.
On ne prend pas assez soin des personnes âgées dans notre pays. De même, les consignes sur la fin de vie pendant la première vague épidémique ont été intolérables : comment une société peut-elle accepter de laisser mourir seul quelqu’un, en interdisant la venue de proches ? Cette inhumanité est indéfendable.
La France est-elle prête devant la reprise de l’épidémie ?
On a beaucoup progressé mais les défauts, observés lors de la première vague, perdurent. On l’a notamment vu en juin, quand l’épidémie a flambé en Guyane, et que les élus locaux tiraient le signal d’alarme. A ce moment-là, nous commencions à avoir des tests en quantité importante. Pourtant, il a fallu attendre le 23 juin que la ministre des outre-mer, Annick Girardin, se rende là-bas pour qu’un dispositif de dépistage plus étendu soit mis en place. Finalement, rien n’avait changé dans la façon d’affronter la crise : même centralisation uniforme, même défaut de réactivité.
Encore aujourd’hui, la stratégie sur les tests ne semble pas très au point…
En juillet, on a constaté que les délais s’allongeaient alors même que les indicateurs de circulation du virus étaient très bas. A Paris, il fallait cinq à six jours pour se faire dépister et obtenir un résultat. Des alertes ont donc été aussi émises.Lire aussi : A Paris, se faire tester, « c’est la croix et la bannière »
Mais quand les gens sont rentrés de vacances, la situation n’avait pas évolué. Rien n’a été fait pendant cinq semaines pour édicter une stratégie cohérente de dépistage. Le ministre de la santé [Olivier Véran] se félicite du million de tests pratiqués, très bien ! Mais si nous n’avons plus de problème quantitatif, nous avons désormais un problème qualitatif.
Comment l’expliquer ?
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Le pilotage n’est toujours pas adapté : la lutte contre l’épidémie a été confiée à un conseil de défense, qui se réunissait à huis clos à l’Elysée, assisté du SGDSN [Secrétariat général à la défense et de la sécurité nationale, rattaché au premier ministre]. Or, ce n’est pas une instance où peut s’élaborer une politique de santé publique.
A côté, le conseil scientifique donne son avis de temps à autre, des sociétés savantes émettent des recommandations et les médecins se disputent sur les plateaux de télévision. Mais où se discute la stratégie de dépistage ? Nous avons besoin d’une véritable instance de santé publique. A ce stade, notre dispositif reste donc insuffisamment solide pour répondre aux prochains épisodes épidémiques.
L’école est prise dans les injonctions contradictoires…
Oui, dans une même école, la règle peut changer trois fois ! Ce n’est pas de l’agilité pour s’adapter à une situation donnée mais du godillage lié à une impréparation. En juin, on savait bien qu’il y aurait une rentrée en septembre. Pourquoi ne pas avoir mis autour de la table l’ensemble des acteurs concernés, ceux de l’éducation nationale et ceux qui gèrent l’épidémie, pour préparer cette échéance ?
Or, il n’y a pas eu de concertation, ou alors réduite, et pas de débat, notamment avec les parents d’élèves. Comme toujours, on préfère imposer. Mais l’autoritarisme, en santé publique, ça ne marche pas. Quant à la peur, c’est un moteur éphémère. Le ressort durable pour lutter efficacement contre l’épidémie, c’est la participation, la compréhension, l’association de chacun des citoyens. Les Français ne sont pas des enfants.