Néonicotinoïdes et les betteraves: les alternatives existent.

Alternatives aux néonicotinoïdes: en bio, la betterave à sucre ne se porte pas si mal

14 sept. 2020 Par Amélie Poinssot– Mediapart.fr

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Dans le champ de betteraves bio de Romain Lhopiteau, dans le Loir-et-Cher. © Amélie Poinssot Dans le champ de betteraves bio de Romain Lhopiteau, dans le Loir-et-Cher. © Amélie Poinssot

Dans l’Eure-et-Loir, Romain Lhopiteau, qui produit 15 hectares de betteraves sucrières bio, est à peine touché par la jaunisse. Preuve que face à la possible réintroduction des néonicotinoïdes dans cette culture, annoncée par le gouvernement au cœur de l’été, les alternatives existent.

Le vaste champ est comblé de bouquets de grandes feuilles vertes. Seules quelques feuilles rabougries, jaunies, apparaissent çà et là, au ras du sol. D’ici un mois environ commencera la récolte : les betteraves sucrières enfouies sous terre seront arrachées mécaniquement, sur les 15 hectares cultivés par Romain Lhopiteau. En attendant, l’agriculteur en déracine une. Plus grosse qu’un melon.

La jaunisse véhiculée par les pucerons verts, dont se plaignent les producteurs de betteraves à sucre depuis le début de l’été et qui entrave le développement des racines, n’a eu ici qu’un impact limité. « J’aurai peut-être une perte de rendement de 5 % cette année », estime Romain Lhopiteau, sans s’alarmer le moins du monde. L’an dernier, son exploitation n’avait pas du tout été touchée par la maladie.

On est loin des 30 à 50 % de pertes brandis cet été par le lobby du secteur, la CGB (Confédération générale des planteurs de betteraves) – association spécialisée liée au syndicat agricole majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) –, pour justifier sa volonté de réautoriser les néonicotinoïdes interdits depuis 2018…Dans le champ de betteraves bio de Romain Lhopiteau, dans le Loir-et-Cher. © Amélie Poinssot Dans le champ de betteraves bio de Romain Lhopiteau, dans le Loir-et-Cher. © Amélie Poinssot

La particularité de Romain Lhopiteau ? Il n’utilise pas de produits phytosanitaires et, fortiori, pas de néonicotinoïdes, ces insecticides qui se présentent sous la forme de semences enrobées. Particulièrement destructeurs pour l’environnement, ces produits que l’on dit « systémiques » infusent la plante tout au long de sa croissance et laissent des traces dans le sol pendant plusieurs années (voir notre précédent article). Utilisés en France depuis une trentaine d’années, ils ont largement contribué à l’effondrement de la biodiversité, dont la chute des populations d’oiseaux et de pollinisateurs dans les campagnes est l’élément le plus visible.

Producteur bio installé à quelques kilomètres de Maintenon, dans l’Eure-et-Loir, Romain Lhopiteau – tout comme son père, qui fut, dans les années 1970, l’un des premiers agriculteurs bio de ce coin de Beauce – s’appuie sur une combinaison de techniques agronomiques pour lutter contre les espèces invasives. Diversité des cultures, rotations sur les parcelles, fabrication de compost, haies en bordure de champs… : « Un équilibre se crée entre les insectes ravageurs et les insectes auxiliaires, explique-t-il. C’est ainsi que, dès que les plantes des betteraves sortent de terre, les coccinelles apparaissent et s’attaquent aux pucerons. » Sur ses 163 hectares, il fait pousser au moins une douzaine de cultures différentes : blé, épeautre, seigle, pois, maïs, lentilles, sarrasin, luzerne, haricots verts, pommes de terre… Bref, on est loin de la monoculture dans laquelle sont enfermés nombre de betteraviers.

Certes, ce modèle de production nécessite plus de travail que l’agriculture conventionnelle : faute d’herbicide, une bonne partie du désherbage doit se faire à la main. Pour Romain, cela représente une centaine d’heures de travail par hectare, soit 1 500 heures au total pour la parcelle de betteraves à sucre. « Mais je préfère payer des charges de personnel que des produits phytosanitaires, c’est plus social et moins polluant », explique l’exploitant, tandis que son téléphone n’arrête pas de sonner, une équipe de saisonniers devant se constituer dans la journée pour lancer la récolte de patates sur sa ferme.

En France, seulement 1 500 hectares de betteraves sucrières sont cultivés en bio, pour l’instant. Contre près de 423 000 en conventionnel. C’est en 2018 que la filière bio commence à se développer, timidement, avec quelques champs d’expérimentation mis en place par les deux groupes sucriers leaders sur le marché français, Tereos et Cristal Union. Après la phase de test, des contrats sont passés en 2019 avec quelques dizaines d’agriculteurs pour lancer la production.

S’il est encore tôt pour juger d’une meilleure résistance à la jaunisse des cultures bio par rapport aux cultures conventionnelles, force est de constater que les techniques de l’agroécologie constituent une alternative à l’usage des néonicotinoïdes dont la réintroduction, annoncée par le gouvernement au cœur de l’été, doit prochainement être votée à l’Assemblée.

Le 6 août dernier, le ministère de l’agriculture annonçait, en effet, la mise en place d’une dérogation pour ces semences enrobées d’insecticide dans les cultures de betteraves jusqu’en 2023. Quatre jours plus tard, la ministre de l’environnement, Barbara Pompili, intervenait pour soutenir cette décision.

L’un des arguments principaux avancés est qu’il n’existe pas d’alternative. C’est ce que le ministre de l’agriculture, Julien Denormandie, a encore dit, le 31 août dernier, invité dans la matinale de Jean-Jacques Bourdin sur RMC : « Il n’y a pas de solution technique », a-t-il affirmé, assurant que les producteurs bio avaient « les mêmes problèmes » que leurs confrères conventionnels face à la jaunisse.

Passer à 1 % de la surface de betteraves en bio

Pour le père de Romain, qui s’est lancé dans le bio il y a quarante-deux ans, à une époque où ce n’était pas la plantation de haies qui était subventionnée mais leur destruction, et où le marché français pour les produits bio était quasiment inexistant, cette réintroduction des néonicotinoïdes révèle l’« addiction » de notre système aux produits phytosanitaires.

Une aberration, selon lui : « Les lobbys qui ont obtenu cette décision ont toujours demandé des solutions à court terme. C’est triste de voir qu’on en est encore là aujourd’hui. Cela fait trente ans que j’entends la même chose, on est sans cesse en train de repousser l’interdiction des pesticides. Dire qu’il n’y a pas d’alternative est faux. L’alternative, c’est la biodiversité. »

Un autre agriculteur bio interrogé par Mediapart relativise également l’impact de la maladie sur ses champs. Installé lui aussi en Eure-et-Loir, Jérôme Fontaine cultive 3,5 hectares de betteraves à sucre sur un total de 165 hectares de céréales et de légumes de plein champ. Il estime qu’il n’aura pas plus de 20 % de perte de rendements sur ses betteraves, mais que ce n’est pas bien grave, étant donné le nombre de variétés qu’il a sur son exploitation.Romain Lhopiteau, sur sa parcelle de betteraves bio. © Amélie Poinssot Romain Lhopiteau, sur sa parcelle de betteraves bio. © Amélie Poinssot

« Nous sommes dans une logique tout à fait différente du conventionnel, précise-t-il. Pour un agriculteur conventionnel, au moindre petit problème, tout peut s’écrouler. Cet été, c’était la jaunisse, l’an prochain, ce sera peut-être la grêle ou une autre maladie… Or c’est compliqué pour un betteravier de sortir de cette culture ; les plus gros ont même des parts dans les sucreries.Tandis que moi, si je juge que la betterave sucrière n’est pas rentable, je peux planter autre chose l’année prochaine. »

Jérôme Fontaine est d’autant moins inquiet que ses parcelles de betteraves produisent énormément : elles ont dégagé un rendement de 90 tonnes à l’hectare l’année dernière, soit un rendement équivalent à ce qui se fait dans le conventionnel, quand le rendement moyen en bio tourne plutôt autour de 50 à 60 tonnes à l’hectare. Comme d’autres, il a constaté cette année un afflux d’insectes supérieur à la normale, en raison d’un printemps très sec. « Mais c’est bien que l’on ait des insectes ! ajoute l’agriculteur. Le problème, c’est quand il n’y a pas d’autres espèces en face d’eux pour réguler. »

De son côté, Simon Hallez, codirecteur de l’organisation Bio en Hauts-de-France, engagé dans un projet de sirop de betteraves bio dans le Pas-de-Calais, n’a trouvé aucun impact de la jaunisse sur la parcelle sur laquelle il travaille. Il ne veut pas faire de généralisation, mais il note que « potentiellement il peut y avoir moins de soucis chez les producteurs bio ».

Au vu de ces témoignages, la position de la CGB et du gouvernement interroge. Pourquoi l’accent n’est-il pas mis sur le développement d’une filière bio et sur le choix de variétés résistant aux insectes ravageurs, plutôt que de réintroduire un produit destructeur d’un autre temps, que l’Union européenne elle-même a commencé à interdire en 2013 ? « Les agriculteurs exploitant la betterave en bio subissent tout autant les dégâts de la jaunisse parce qu’il n’existe aujourd’hui aucune technique, ni agronomique ni chimique, qui fonctionne pour contrôler les pucerons verts », nous assure, par courriel, le service communication de la CGB.

L’organisation a toutefois pour objectif, d’ici cinq ans, de faire passer la surface cultivée de betteraves bio à 4 500 hectares. Mais cela reste une proportion infime, qui représenterait à peine plus de 1 % de la surface totale de betteraves.

Ce peu d’empressement à engager la transition agroécologique est d’autant plus incompréhensible qu’à l’heure où la profession agricole traverse de profondes difficultés économiques les produits bio, eux, sont mieux valorisés sur le marché. La betterave à sucre est ainsi rémunérée près de 80 euros la tonne au producteur contre environ 25 euros en conventionnel. La demande des consommateurs et des industriels pour du sucre bio est, par ailleurs, en pleine croissance. À tel point que l’offre existante ne parvient pas à y répondre.

Si les acteurs du secteur se cramponnent aux néonicotinoïdes, c’est au fond parce que la filière de betteraves à sucre est étroitement liée au modèle agricole français. Un modèle productiviste tourné vers l’exportation et l’industrie alimentaire. « Mais la France n’a pas vocation à nourrir le monde », souligne Romain Lhopiteau, qui ajoute : « Si les rendements en agriculture biologique sont plus faibles que dans le conventionnel, ils sont aussi plus stables dans le temps, et ce mode de production ne nous empêche pas de produire à grande échelle. Mais nous ne pouvons pas à la fois accéder au marché mondial et développer le bio. Nous n’avons pas les mêmes règles. »

La France est le 9e producteur mondial de sucre et le premier du continent européen. Produire autant de sucre est-il nécessaire ? La FNAB, la Fédération nationale de l’agriculture biologique, n’est pas de cet avis. « Le sucre est devenu un produit industriel où tout a été fait pour diminuer les prix et faire baisser les coûts de production, constate Guillaume Riou, son président. Or, notre consommation de sucre pose des problèmes de santé publique : diabète, obésité, cancers… Au nom de l’emploi et de quelques familles qui tiennent cette industrie, le choix politique qui est fait, pour l’instant, est de maintenir le niveau de production. Mais on pourrait décider de diminuer nos exigences productiveset de produire différemment. »

Pour l’heure, la réintroduction des néonicotinoïdes prend le chemin exactement inverse. Dans le projet de loi qui sera soumis le 22 septembre à la commission Développement durable de l’Assemblée avant le vote des députés, il n’est même pas précisé que la dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes sera cantonnée à la culture de betteraves.

Prolonger

Boite Noire

Je me suis rendue sur l’exploitation de Romain Lhopiteau le 9 septembre 2020.

Les autres personnes citées dans l’article ont été contactées par téléphone.

La CGB n’a pas souhaité nous répondre oralement. Son service communication nous a envoyé par courriel des réponses écrites à nos questions.URL source:https://www.mediapart.fr/journal/france/140920/alternatives-aux-neonicotinoides-en-bio-la-betterave-sucre-ne-se-porte-pas-si-mal

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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