Business as usual
Pénurie de médicaments contre le cancer : « Les industriels nous prennent en otage »
Propos recueillis par Vincent Geny
Publié le 14/09/2020 à 19:25
Au micro de RTL ce lundi 14 septembre, Alex Kahn, président de la Ligue nationale contre le cancer, a alerté sur la pénurie de médicaments contre le cancer. Une situation que l’on peut imputer au Covid-19 mais également à des stratégies industrielles qui n’assurent pas les stocks. Décryptage avec Yann Mazens, de l’association France Assos Santé.
Le coronavirus continue de faire des victimes collatérales. Alors que la souveraineté sanitaire a souvent été érigée comme modèle du « monde d’après », Alex Kahn a alerté ce vendredi 14 septembre au micro de RTLsur la pénurie de médicaments contre le cancer. Un sujet qui revient régulièrement sur le devant de la scène, encore plus dans ce contexte de crise. Pour comprendre pourquoi la France ne dispose pas de stocks suffisants, Marianne s’est entretenu avec Yann Mazens, conseiller technique produits et technologies de la santé pour l’association France Assos Santé.
Marianne : Ce matin, Alex Kahn alertait sur la pénurie de médicaments d’importance majeure pour le cancer, à quoi est-elle due ?
Yann Mazens : On aurait tendance à dire que les causes de cette pénurie sont diverses, mais cette formule permet de déresponsabiliser les industriels et les dégager de leurs obligations. Ils sont les premiers à dire que c’est à cause de la délocalisation de la production, qui est effectivement un facteur mais ce sont eux qui l’ont provoqué pour des raisons économiques, sociales et environnementales. Sanofi, par exemple, produit deux médicaments contre le cancer de la prostate. Le problème est qu’ils sont en constante pénurie car ils ne sont plus produits. A la place d’un traitement qui existe, on pratique donc des ablations de la prostate. C’est surprenant que des laboratoires disent à qui veut l’entendre qu’ils se battent jour et nuit contre la maladie alors qu’ils stoppent la production de médicaments pour des raisons stratégiques. Beaucoup de ces pénuries concernent des médicaments anciens et peu onéreux, auxquels on va préférer de nouveaux traitements qui rapportent plus.
Pourtant, les députés ont voté à l’unanimité fin 2019 un seuil de stocks afin d’éviter ces pénuries de médicaments.
Tout à fait, le problème est que les députés votent et que le gouvernement détricote. Ces questions de pénuries sont un vieux problème. Les obligations à l’égard des industriels ont été musclées par un décret en 2012. Mais cela ne suffit pas : les sanctions sont trop dérisoires. Édouard Philippe a voulu prendre ce problème à bras-le-corps l’an dernier. Il a notamment annoncé deux mesures. Une première mesure incite les laboratoires à revoir la stratégie industrielle pour pousser à produire à nouveau en France. Ensuite, des sanctions plus sérieuses ont été prévues. Les industriels sont obligés de déclarer les risques de pénurie et encourent des pénalités par jour de pénurie. De plus, on introduit un seuil de sécurité qu’ils vont devoir respecter et surtout, en cas de manque de médicaments, l’importation en urgence sera à leurs frais. Précisons qu’avant, c’était les pouvoirs publics qui payaient et le prix d’un médicament en situation de pénurie est plus cher et difficilement négociable. Tout cela a été voté à l’unanimité en décembre 2019 dans la loi de financement de la sécurité sociale.
Ce que nous dénonçons aujourd’hui est que les deux mesures n’ont pas été appliquées. En ce qui concerne le seuil, il était de quatre mois maximum dans cette loi. Par décret, le gouvernement l’a réduit à deux mois. Nous n’avons pas vu la couleur des importations aux frais des industriels en cas de pénurie.
Pourquoi ce seuil de sécurité est si important ?
L’idéal est qu’il n’y ait pas de pénuries. La création d’un stock permet d’avoir du temps pour chercher une solution annexe lorsqu’on sera effectivement en manque d’un médicament. Lorsqu’un produit est en arrêt de fabrication, il faut le temps de voir lequel pourra le remplacer, s’il est disponible en France ou ailleurs et s’il faut en produire. Ce ne sont pas des choses qui se font dans l’urgence. Dur les quatre mois on n’était pas d’accord et maintenant on se retrouve à deux, on ne peut rien faire dans un laps de temps aussi court. Il faut avoir le temps de prendre ces décisions importantes pour les patients.
Au plus fort de la crise, le gouvernement a mis l’accent sur la souveraineté sanitaire. Comment, alors, expliquer ces pénuries ?
C’est un rapport de forces. Des pressions sont exercées de la part des industriels qui menacent de ne plus livrer en France. Le parlement vote des mesures pour le peuple mais lorsque c’est soumis à décret et à publication, l’État baisse la tête et prépare des textes vides de sens. Sur le stock, on sait bien que c’est un arbitrage prenant en compte les problématiques économiques qui ont évacué nos demandes.
Cette situation s’observe dans tous les domaines, pas uniquement dans les arbitrages sur les questions sanitaires. On donne des gages au marché du médicament parce que les industriels nous prennent en otage.
Si l’État n’agit pas, peut-on attendre quelque chose de la part de l’Union Européenne ?
L’Union européenne réfléchit. Pour le moment, elle n’a pas les moyens ni les outils juridiques pour s’occuper des questions de santé. En ce qui concerne les médicaments, seules les autorisations de mise sur le marché sont mutualisées. Un rapport du parlement européen qui sera examiné prochainement vise à nourrir la réflexion sur la manière dont nous gérons les stocks en Europe. Malheureusement, comme beaucoup de textes européens, il est très consensuel et pas très clair, l’objectif étant d’organiser des plans de gestion à l’échelle européenne. Il y a une prise de conscience mais, bien que les États membres se soucient de cette problématique, l’Union européenne est également confrontée aux lobbys de l’industrie pharmaceutique.
Quelles seraient vos solutions pour remédier à ce problème ?
Il est très important de multiplier les sites de production, que ce soit à l’étranger ou en France. Avec la crise du Covid, nous avons par exemple observé que l’Inde et la Chine ont interdit l’exportation de treize molécules. La France a fait la même chose en ce qui concerne le Plaquenil. L’enjeu est la réindustrialisation de l’Europe, comme on l’a observé autant avec les masques qu’avec les médicaments. Cela fait dix ans que l’ensemble des associations et des professionnels sont mobilisés sur ce sujet et les pertes de chance engendrées par cette situation pour les malades sont largement étayées. On a surtout besoin de plus de courage politique pour régler ce problème.
« Pénuries de médicaments et de vaccins : les industriels encore protégés »
(Communiqué France Assos Santé)
Émis par : France Assos Santé14/09/2020
« France Assos Santé et ses associations membres sont historiquement mobilisées contre les pénuries de médicaments et de vaccins qui continuent de provoquer de lourdes conséquences non seulement pour les personnes malades mais également en termes de santé publique.
Par communiqué en date du 08 septembre, nous avons demandé que le décret obligeant les industriels à constituer un stock de sécurité de médicaments soit rapidement publié, conformément à la loi votée par les parlementaires en décembre 2019.
Les échanges avec les autorités se sont depuis intensifiés, nous savons désormais comment cette disposition-votée pourtant à l’unanimité par les représentants de l’assemblée nationale- est vidée de sa substance.
Le dispositif prévu par la loi – qui constitue déjà le fruit d’un compromis – précise que la limite de ces stocks ne peut « excéder quatre mois de couverture des besoins ».
Aujourd’hui la santé de nos citoyens perd encore la partie. Le décret actuellement proposé définit une mesure à minima répondant à la pression des industriels : 2 mois de stocks.
Les parlementaires votent, l’exécutif détricote
La constitution de stocks de sécurité visait à rentrer, enfin, dans une logique de prévention des pénuries, de se donner le temps d’envisager des mesures correctrices (définitions d’alternatives, importation) limitant ainsi les pertes de chances, les interruptions de traitements, les effets indésirables, parfois graves, causés par des changements de traitements en urgence.
L’obligation de stocks de sécurité désormais limitée à 2 mois pour l’ensemble des médicaments, sauf exceptions définies par l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM), ne répond pas à nos demandes. L’Agence serait donc investie de conduire un dispositif supplémentaire alors qu’elle peine déjà à assurer ses missions.
Quels moyens pour conduire ce régime d’exception ? Quelle pertinence d’établir un nouveau dispositif alors que le code de la sécurité publique définit pourtant déjà une liste des classes thérapeutiques contenant des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur[1] ?
Le dispositif proposé abandonne donc tout objectif de prévention : les associations devront, encore, et constamment porter de la voix pour que, péniblement, certains médicaments bénéficient de ce régime d’« exception ». L’obligation pour les industriels d’assurer un approvisionnement approprié et continu est pourtant également inscrit au code de la santé publique !
Seule une obligation de constitution d’un stock de sécurité de 4 mois pour l’ensemble des médicaments à intérêt thérapeutique majeur permet de prévenir à minima les pénuries et de protéger tous les malades. »
Contact presse : 01 40 56 98 80 – communication@france-assos-sante.org
[1] article L5111-4 du code de la santé publique
Pénurie de médicaments: le gouvernement arbitre encore en faveur des industriels
- 14 SEPT. 2020
- PAR MÉRÔME JARDIN
- ÉDITION : TRANSPARENCE DANS LES POLITIQUES DU MÉDICAMENT
Un arbitrage gouvernemental en faveur des entreprises pharmaceutiques révèle une énième collusion entre le gouvernement et les industriels, aux dépens de la santé publique et de la disponibilité des médicaments : quel désastre sanitaire supplémentaire faut-il pour qu’Emmanuel Macron, Jean Castex et Olivier Véran cessent de sacrifier l’intérêt général ?
OTMEDS
-https://blogs.mediapart.fr/edition/transparence-dans-les-politiques-du-medicament/article/140920/penurie-de-medicaments-le-gouvernement-arbitre-encore?utm_source=20200914&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-20200914%20&M_BT=115359655566
Communiqué- Lundi 14 septembre

L’arbitrage qui vient d’être opéré concerne l’application d’une loi votée par les parlementaires en décembre 2019, et qui obligeait notamment les industriels à constituer des stocks de médicaments. Cette mesure, issue d’un consensus, faisait suite à de nombreux rapports associatifs (notamment de France Asso Santé), parlementaires et institutionnels sur le sujet. Elle imposait aux industriels de constituer des stocks de médicaments pour au moins 4 mois.
Bien que cette mesure constitue un premier pas, la durée de 4 mois restait très insuffisante par rapport à ce qui se passe dans d’autres pays. Pendant l’été, cédant aux demandes des industriels, le gouvernement a réduit ce délai à deux mois en vidant de sa substance le projet de décret d’application de la loi.
Loin de tirer les leçons de la crise sanitaire en cours, qui a révélé la dépendance sanitaire française et notre vulnérabilité, l’exécutif arbitre encore en faveur des industriels. Nous dénonçons cette énième atteinte à la santé publique et à l’intérêt général, et cette énième collusion entre le gouvernement et des lobbys privés.
Entre la santé publique et les industriels, le gouvernement choisit encore les industriels.
Le problème des pénuries de médicaments est un problème structurel qui ne cessera de s’amplifier si rien n’est fait : les ruptures ou pénuries recensées sont passées en 10 ans de 44 en 2008 à plus de 1200 en 2019, soit trente fois plus.
- Aucune classe thérapeutique réellement épargnée : les pénuries et ruptures touchent des catégories variées de médicaments et produits de santé, allant des antibiotiques aux traitements utilisés contre le VIH, les cancers, les vaccins, ou encore les médicaments utilisés dans les protocoles pour les fins de vie.
- Un phénomène structurel : les médicaments et produits de santé sont soumis aux logiques de l’offre et de la demande et des profits. Les industriels peuvent donc négliger des marchés qui ne leur semblent pas rentables, même pour des molécules indispensables. De plus, pour réduire les coûts de mains d’œuvre, les groupes ont délocalisé la production. Nous dépendons maintenant à 80 % de la Chine et de l’Inde, ce que personne n’a pu ignorer quand ces deux pays ont vu leur activité industrielle réduite du fait du confinement.
- Un impact dramatique en terme de prise en charge : les pénuries de médicaments peuvent avoir des conséquences terribles dans le cadre d’une prise en charge d’une maladie chronique ou non en terme de perte de chance pour une personne, de détérioration de l’état de santé ou de prise en charge de la douleur.
- Des conséquences dramatiques pendant la première vague du COVID : en mars et avril dernier, des médicaments utilisés pour la sédation profonde ou pour l’intubation ont connu de « très fortes tensions ». Concrètement, le manque de ces médicaments a obligé les hôpitaux à amender eux-mêmes les protocoles de soins pour économiser les stocks restants. Les soignants expliquent même qu’ils ont dû, pendant le week-end de Pâques, siphonner les perfusions pour économiser la moindre goutte. S’il ne semble pas y avoir eu de ruptures massives dans les services COVID, c’est aussi parce que ces médicaments ont été supprimés des protocoles dans les unités de soins palliatifs, en gériatrie et dans les EHPAD. Bien loin de produire en quantité suffisante les produitsdont nous avons besoin, les industriels ont refusé de réaffecter des lignes de production à ces médicaments, estimant que cela leur coûterait trop cher. En filigrane, ils réclamaient d’avantage d’aides publiques. Le gouvernement, de son côté, a refusé de réquisitionner les sites de production récemment fermés et disposant de toutes les infrastructures pour produire ces médicaments, comme le site de Sanofi à Romainville et celui de Famar à Lyon.
Pour lutter contre les pénuries, nous demandons, a minima, à ce qu’une réserve nationale de médicaments essentiels soit constituée, comme cela se pratique dans d’autres pays. Face au manque de volonté manifeste des industriels, seule une planification sanitaire accompagnée d’une production publique locale des médicaments dont nous avons besoin répondra aux problèmes des pénuries.
En septembre, lors d’une conférence de presse en Corse, Emmanuel Macron affirmait que les scientifiques n’avaient pas été élus et qu’ils ne dirigeaient pas la France. Les industriels non plus n’ont pas été élus. Pourtant, le gouvernement ne cesse d’arbitrer en leur faveur, contre les intérêts publics. Or, la crise sanitaire majeure que nous vivons depuis mars dernier nous montre que les politiques publiques en santé et la planification sanitaire sont essentielles pour guider le pays, et qu’elles font cruellement défaut.