Publié le 14/09/2020
Covid-19 : les injonctions contradictoires faites aux français

Paris, le lundi 14 septembre 2020
– La multiplication de tribunes contradictoires émanant du corps médical perturbe les Français.
En effet, si vendredi, le Pr Jean-François Toussaint et une trentaine d’autres médecins et chercheurs appelaient à dissoudre le Conseil scientifique et à arrêter de faire « peur » au français, dimanche, 6 représentants du corps médical emmenés par le Dr Jimmy Mohamed (qui officie comme chroniqueur sur Europe 1 et auprès de Cyril Hanouna) appelaient à « siffler la fin de la récréation ».
« Evitez autant que possible les rassemblements privés »
Au delà de l’expression, que certains estimeront malheureuse en ce qu’elle infantilise les Français et oublie leurs efforts pour faire barrière au virus, les signataires préviennent : « il reste probablement peu de temps pour agir collectivement. Nous avons beaucoup demandé aux Français, avec des mesures parfois difficiles à comprendre, en particulier à un moment où le virus semblait à son plus faible. Malgré cela, les indicateurs se dégradent et nous ne savons pas jusqu’où cela ira. L’indispensable masque est désormais obligatoire presque partout, et pourtant les contaminations progressent ». Or, face à ce constat, ils recommandent désormais « de faire attention dans le milieu privé (…) C’est malheureusement dans ces situations que vous risquez soit de contracter le virus, soit de le diffuser (…) il faut prendre soin les uns des autres et peut-être siffler la fin de la récréation (…) Évitez, autant que possible, les rassemblements privés. »
Aussi, les auteurs prennent en exemple la ville de Birmingham qui est allé jusqu’à interdire les rencontres entre amis et en famille.
Ne pas laisser les personnes âgées à « l’abandon »
Un texte auquel avait répondu par avance celui publié par Jean-François Toussaint et ses confrères dans le Parisien. « Il ne faut pas confondre la responsabilisation éclairée avec la culpabilisation moralisatrice, ni l’éducation citoyenne avec l’infantilisation (…) Isoler les malades et protéger les personnes à risque ne veut pas dire les priver de tous droits et de toute vie sociale. Trop de personnes âgées sont décédées et se dégradent encore actuellement dans un abandon motivé par des motifs sanitaires non justifiés ».
Entre ces deux feux, le médecin généraliste, qui aura la lourde tâche de conseiller ses patients dans la « vraie vie ».
X.B.
Publié le 12/09/2020
Covid-19 : des médecins appellent à « siffler la fin de la récréation », limiter les rassemblements privés pour limiter les nouvelles contaminations.
« Covid-19 : évitez les rassemblements privés » : l’appel de six médecins
18h30 , le 12 septembre 2020
https://www.lejdd.fr/Societe/covid-19-evitez-les-rassemblement-prives-lappel-de-six-medecins-3991391
Le médecin généraliste Jimmy Mohamed et cinq cosignataires* appellent dans cette tribune les Français à limiter les rassemblement privés et à se montrer plus vigilants face au regain de l’épidémie de Covid-19.Partager sur :
Voici leur tribune : « Le virus circule de plus en plus vite. Enfin, c’est nous qui le faisons circuler car il n’a pas le pouvoir de se déplacer seul. Nous sommes à une nouvelle étape de l’épidémie : celle de sa diffusion. Nous perdons petit à petit la trace des nouvelles contaminations. Il reste probablement peu de temps pour agir collectivement. Nous avons beaucoup demandé aux Français, avec des mesures parfois difficiles à comprendre, en particulier à un moment où le virus semblait à son plus faible. Malgré cela, les indicateurs se dégradent et nous ne savons pas jusqu’où cela ira. L’indispensable masque est désormais obligatoire presque partout, et pourtant les contaminations progressent.
Évitez, autant que possible, les rassemblements privés
Aussi, après la joie des retrouvailles de l’été, il est temps de faire attention dans le milieu privé. Des contaminations ont lieu lors de réunions de famille ou d’amis. Nous comprenons qu’après une semaine difficile, vous ayez envie de profiter de vos proches le week-end. C’est malheureusement dans ces situations que vous risquez soit de contracter le virus, soit de le diffuser, car une des caractéristiques déroutantes du Sars-CoV-2 est la part importante des personnes asymptomatiques et contagieuses. À mesure que l’épidémie progresse, la probabilité d’être contaminé dans ces lieux clos augmente.
Vendredi, en Grande-Bretagne, la ville de Birmingham a interdit les rencontres entre amis et en famille. Nous, médecins, ne sommes pas dans l’injonction. Mais il faut prendre soin les uns des autres et peut-être siffler la fin de la récréation. Évitez, autant que possible, les rassemblements privés. Plus une pièce est petite, plus elle contient de monde, moins elle est aérée, et plus vous augmentez les risques. Réduisez le nombre de personnes présentes dans le cadre privé. Si possible, reportez toute réunion. Sinon, portez un masque, comme au travail. Sans oublier la distanciation. Ces situations simples de la vie quotidienne sont à risque. Il est encore temps d’agir, tous ensemble. »
* Cosignataires : Philippe Amouyel, professeur de santé publique au CHU de Lille, directeur de la Fondation Alzheimer ; Anne-Claude Crémieux, infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré ; Gilbert Deray, chef du service de néphrologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière ; Axel Kahn, généticien, président de la Ligue contre le cancer ; Bruno Megarbane, chef du service de réanimation à l’hôpital Lariboisière.
Pour que la peur ne devienne pas l’arme de la division et de la mort (La tribune de 35 médecins avec le Pr Toussaint et P. Pelloux)
Paris, le samedi 12 septembre 2020
– Longtemps étudiants, psychologues et même philosophes se sont appesantis pour déterminer si la peur est d’abord un moteur, forçant les hommes à se dépasser, ou au contraire un obstacle qui mine nos ambitions. Intimement chacun d’entre nous s’est déjà interrogé pour déterminer comment nos peurs ont façonné nos existences et dessiné leurs trajectoires singulières. La peur des virus et des épidémies a été présente tout au long de l’histoire de nos civilisations, conduisant nos dirigeants à composer avec elle et contre elle pour protéger les populations.
Mais là encore, comment la peur doit-elle armer les décisionnaires : doivent-ils la mépriser, l’apprivoiser ou se laisser guider par elle ? Pour certains, face à l’épidémie de Covid-19, les dirigeants français ont laissé la crainte prendre le pas sur toute autre considération, empêchant l’analyse pondérée et rationnelle. Ainsi, dans une tribune publiée hier dans Le Parisien, trente-cinq scientifiques, universitaires et professionnels de santé, emmenés par le professeur Jean-François Toussaint (directeur de l’IRMES) et le chercheur en sociologie Laurent Mucchielli (CNRS) lancent un appel afin d’en finir avec une politique gouvernée par la peur. « Nous appelons les autorités politiques et sanitaires françaises à cesser d’insuffler la peur à travers une communication anxiogène qui exagère systématiquement les dangers sans en expliquer les causes et les mécanismes » débutent-ils.
Ce changement de cap s’impose face notamment à la réalité épidémique : « Nous ne sommes pas en guerre mais confrontés à une épidémie qui a causé 30 décès le 9 septembre, contre 1438 le 14 avril. La situation n’est donc plus du tout la même qu’il y a 5 mois » insistent-ils. Mais il doit également être guidé par la fidélité à des valeurs qui ne peuvent que supplanter l’inquiétude suscitée par la contamination. « Les impératifs de protection contre la contagion ne doivent pas conduire à trahir l’éthique médicale et les principes humanistes fondamentaux. Isoler les malades et protéger les personnes à risque ne veut pas dire les priver de tous droits et de toute vie sociale. Trop de personnes âgées sont décédées et se dégradent encore actuellement dans un abandon motivé par des motifs sanitaires non justifiés. Trop de familles souffrent de ne pouvoir leur apporter l’affection indispensable à leur bonheur et à leur santé » martèlent les auteurs.
Quand l’infantilisation prend le pas sur la pédagogie et la responsabilisation
Si cette stratégie décisionnaire qui semble dictée par l’inquiétude est rejetée par ces personnalités (et par d’autres) c’est d’abord parce qu’elle se traduit par l’infantilisation et l’autoritarisme, au détriment de la confiance et de la pédagogie. Sans doute, confiance et pédagogie sont facilitées quand des fondements scientifiques rationnels peuvent être invoqués. Or ces derniers font parfois défauts : « de même que l’imposition du port du masque dans la rue, y compris dans les régions où le virus ne circule pas, l’efficacité du confinement n’est pas démontrée scientifiquement » rappellent les auteurs. Or, le défaut de preuve scientifique contraint le recours à l’infantilisation. Mais au-delà, la peur des décideurs rejaillit sur les populations, qui acceptent dès lors la protection toute puissante, sans plus vouloir discuter le caractère potentiellement illogique de certains ordres. « La peur du Covid-19 nous ravale au rang de mineurs placés sous la tutelle de l’État », résume le journaliste et essayiste Thierry Wolton dans le Figaro. « Ces réactions d’ordre partent d’une bonne intention, n’en doutons pas, dans l’espoir de juguler la pandémie. Il n’empêche, l’infantilisation – obéir et se taire – à laquelle tous ceux qui ont une once de pouvoir réduisent le reste des citoyens peut irriter à la longue » développe-t-il. « Tout cela n’est pas sans danger pour la santé démocratique de ce pays quand tant de questions se posent qui mériteraient débat: volatilité putative du virus dans l’air ; efficacité d’un masque sans cesse tripoté pour l’ajuster, mis et retiré avec des mains pas toujours propres ; rapport entre le regain annoncé de la pandémie et l’usage – enfin – des tests de détection ; la question de l’immunité naturelle sans doute plus importante que celle initialement annoncée par ignorance ; la mutation du virus, devenu semble-t-il moins virulent ; la pyramide des risques qui s’est inversée en fonction des âges, des plus âgés aux jeunes. Tout cela est évoqué bien sûr, mais on s’en remet à chaque fois à la « sagesse » de ceux qui savent et décident, sans discussion, selon le processus d’infantilisation imposé dès le départ. La majorité de la population accepte ce sort si l’on en croit les sondages, en raison sans doute d’une peur légitime de la contamination. Il n’empêche, il y a dans ce conformisme volontaire, comme on parle de servitude volontaire, quelque chose d’inquiétant pour la respiration démocratique de ce pays » poursuit-il encore. De leurs côtés, les auteurs de la tribune publiée dans le Parisieninsistent : « Il ne faut pas confondre la responsabilisation éclairée avec la culpabilisation moralisatrice, ni l’éducation citoyenne avec l’infantilisation ».
La peur, ciment de la division
L’évocation des risques que fait peser sur la démocratie la voie jusqu’alors choisie par les décideurs face à l’épidémie n’est pour la plupart des observateurs nullement un procès d’intention vis-à-vis de nos gouvernants. Elle est bien plus certainement une mise en garde. En effet, la place accordée à la peur, la reconnaissance que celle-ci peut légitimement guider l’action publique, d’une part alimente les thèses complotistes (défendues par ceux qui ne veulent croire que seule la crainte est en cause dans les dérèglements constatés) et d’autre part favorise les extrémismes. « La majorité de nos concitoyens ne fait plus confiance aux discours officiels, les complotismes en tous genres foisonnent sur les réseaux sociaux et les extrémismes en profitent » écrivent Jean-François Toussaint et ses confrères.
De son côté, dans un texte publié sur le site The Conversation, la sociologue Elsa Gisquet (centre de Sociologie des Organisations [CSO], Sciences Po) analyse bien comment les discours et politiques anxiogènes qui ont déferlé sur la France encouragent le rejet de l’autre et la division. « L’obligation du port du masque, outre les contrôles de police, aurait en effet le pouvoir dissuasif de renoncer à s’aventurer en dehors des territoires familiers. Dans le sillage de cette France qui s’est vue divisée, morcelée pendant le déconfinement, le rejet de l’autre parait presque décomplexé. S’il est impossible de désinfecter ces corps et leurs miasmes qui se propageraient, semble-t-il, par voie aérienne, il convient de les masquer, mais aussi de les tenir à distance. C’est alors son propre espace territorial sanitaire, puis par extension et confusion, son propre espace social que l’on protège » relève-t-elle. Notant comment par exemple s’est imposé un discours tendant à dénoncer les comportements des jeunes, elle conclut : « Des frontières sanitaires, sociales, mais aussi communautaires s’érigent localement sur le territoire national. Il convient de s’interroger sur cet amalgame idéologique entre catégories à risque du point de vue sanitaire et classes dangereuses, sans quoi ces mesures discrétionnaires pourraient être le prélude à une normalisation du rejet de l’autre ». «Aujourd’hui comme hier, cette crise doit nous unir et nous responsabiliser, pas nous diviser ni nous soumettre » implorent les auteurs de la tribune du Parisien.
L’impudence de seulement aimer la vie
Les fragmentations de la société française qu’encouragerait la crise sanitaire, démocratique et philosophie actuelle rappellent aux philosophes André Comte-Sponville ou Bernard Henri-Levy d’autres séparations, ancestrales, entre ceux qui chérissent la vie et ceux qui ont peur de la mort, voire entre ceux qui aiment la vie et ceux qui sont fascinés par la mort. « Nous avons une médecine qui, en un mot, quand elle fait son métier qui n’est pas d’aller se chamailler sur les plateaux télé mais de soigner, a bien assez de ressource, en Europe, pour traiter un mal où quelques-uns mourront sans aller dire à tous: « Vous n’avez pas honte d’être insouciants? Pas honte d’être, à votre insu, les acteurs tragiques du destin? Ne vous sentez-vous pas coupables d’être, à votre corps défendant, les agents de la mort en ce monde? » Car c’est peut-être de cela, à la fin des fins, qu’il s’agit. Il y a une lutte séculaire, en Occident, entre les amoureux de la vie et les amoureux de la mort. Il y a, au cœur de toutes les sagesses grecques, juives, chrétiennes, musulmanes ou athées, une ligne de partage qui sépare les biophobes des biophiles. Et il suffit de penser à notre XVIIesiècle, il suffit de relire les Messieurs de Port-Royal avec leur jansénisme si coupable, si culpabilisant, si pénitent, et il suffit de se rappeler, face à eux, les « libertinistes » joyeux, vivants et libres pour savoir que cette querelle divise, plus qu’aucune autre, l’esprit français. Eh bien, je vois Paris bâillonné par ce chiffon bleu aseptisé ; je pense à cette esthétique de bloc opératoire qui imprime partout son style ; j’entends, alors que l’épidémie semble sous contrôle et que nous sommes loin, grâce au ciel, des scènes infernales des débuts, avec leurs hôpitaux débordés, leurs soignants exténués et les vieillards abandonnés à leur malchance d’être vieux, les maîtres de l’Opinion rendre coupables les jeunes gens de n’être pas plus mal en point, les guéris de n’avoir pas rechuté et les citoyens infantilisés de se relâcher ; et je ne peux m’empêcher de penser que, derrière l’impatience des chiffres matraqués comme des mantras, il y a quelque chose de cette querelle qui est en train de se rejouer. Tapie derrière la peur et la panique, une pulsion de mort voudrait condamner les humains à une vie de zombies, gagnés par le sacrifice de cette ouverture confiante à l’autre qui est le fondement même de la socialité » conclut-il dans un texte récemment publié dans le Figaro.
Une fois encore, ces commentaires sur la crise que nous vivons, qui nous l’avons déjà souligné est loin d’être uniquement sanitaire, rappellent combien nous rejouons probablement des combats ancestraux, qu’ils soient politiques ou philosophiques. Cette récurrence ne doit pas empêcher le sursaut et probablement une certaine forme de réflexion que l’on alimentera en relisant :
La tribune de Jean-François Toussaint et de trente-cinq autre scientifiques, médecins et chercheurs : https://www.leparisien.fr/societe/covid-19-nous-ne-voulons-plus-etre-gouvernes-par-la-peur-la-tribune-de-chercheurs-et-de-medecins-10-09-2020-8382387.php
Le texte d’Elsa Gisquet : https://theconversation.com/covid-19-quand-la-prevention-mene-au-rejet-de-lautre-145119
Celui de Thierry Wolton : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/la-peur-du-covid-19-nous-ravale-au-rangde-mineurs-places-sous-la-tutelle-de-l-etat-20200903
Et de Bernard-Henri Lévy : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/bernard-henri-levy-la-grande-peur-des-bien-portants-20200830
Aurélie Haroche
Commentaires Dr Jean SCHEFFER
Dernièrement j’ai fait passer le texte du Pr Toussaint qui a entrainé avec lui des personnalités qui d’ordinaire ne signent pas les mêmes tribunes; c’est donc qu’il y avait peut être un intérêt à le lire. Mais j’ai appris depuis que ce professeur avait voulu y mettre une note très anti-vaccin que des signataites lui ont demandé d’enlever.
C’est vrai que la création d’un climat de peur et d’atteinte aux libertés pose un problème qu’on ne peut nier. Mais le ton anti-masque n’a rien à voir avec ces sentiments qui précèdent.
Le ton de l’article nie par ailleurs l’aggravation de la circulation actuelle du virus, avec les services de réanimation de Marseille et de Bordeaux qui sont déjà pleins entre les mlades du Covid et ceux des autres pathologies. Les personnels soigants ne vont surement pas apprécier ce genre de discours.
Le lendemain de cette diatribe justifiée qu’en partie, d’autres collègues mettaient les pendules à l’heure en appelant à « siffler la fin de la récréation ». (https://www.lejdd.fr/Societe/covid-19-evitez-les-rassemblement-prives-lappel-de-six-medecins-3991391).
J’ai du mal à comprendre comment P. Pelloux a pu se laisser embarquer dans cette galère. Il est vrai qu’initialement il avait soutenu le Pr Raoult et son hydroxychloroquine !
Ci-dessous « Arrêts Sur Images » nous fait la synthèse de ces étonnantes tribunes contradictoires, suurvenues en à peine 48H.
Bonne lectures
Lire aussi une tribune de Arrêts sur Images
TRIBUNES SUR LE COVID : CACOPHONIE DES SCIENTIFIQUES
Faut-il « laisser Didier Raoult tranquille » ou « siffler la fin de la récré » ?
Thibault Prévost
13 septembre 2020 – Arrêt sur images
Quel bazar ! Avant ou après les dernières annonces gouvernementales, médecins et universitaires ont rivalisé de tribunes… qui se contredisent, entre critique d’une politique jugée anxiogène et avertissements sévères aux Français. On les a lues pour vous.
https://www.arretsurimages.net/articles/tribunes-sur-le-covid-cacophonie-des-scientifiques
A lire la presse du week-end pour tenter de comprendre la gravité de la situation sanitaire, un lecteur non averti pourrait vite se sentir déboussolé. Tout avait pourtant débuté comme prévu : vendredi 11 septembre, le Premier ministre Jean Castex dévoilait la mise à jour du protocole sanitaire pour répondre à l’augmentation signicative des cas de covid-19 et éviter, autant que possible, un reconfinement généralisé à l’automne. Un constat inquiet, pour commencer :« Le virus circule de plus en plus en France. Le taux d’incidence est monté à 72 pour 100 000 personnes contre 57 il y a une semaine. Le pourcentage des cas positifs ne cesse d’augmenter. »
Deux mesures, ensuite : la durée d’isolement des personnes contaminées passe de 14 à 7 jours, le nombre de départements classés « rouge », où le virus circule activement, passe de 28 à 42. Les circuits de dépistage seront enfin renforcés, avec 2000 embauches supplémentaires au sein de l’Assurance-maladie et des agences régionales de santé (ARS). Le gouvernement, tout en multipliant les appels à la responsabilité individuelle, se prépare à l’éventualité d’une nouvelle catastrophe sanitaire. Et ça ne plaît pas à tout le monde. Les réponses ont fusé, une tribune après l’autre.
« IL FAUT LAISSER DIDIER RAOULT TRANQUILLE »
La première avait fusé avant même l’allocution de Castex : le 10 septembre, « 35 chercheurs, universitaires et médecins, dont Jean-François Toussaint et Laurent Mucchielli » publiaient une tribune dans Le Parisien pour fustiger une communication gouvernementale jugée anxiogène, « qui exagère systématiquement les dangers sans en expliquer les causes et les mécanismes. Nous ne voulons plus être gouvernés par et dans la peur », exigent les signataires, sans qu’on comprenne tout à fait ce qu’ils voudraient faire à la place. « La société française est actuellement en tension, beaucoup de citoyens s’aolent ou au contraire se moquent des consignes, et nombre de décideurs paniquent. Il est urgent de changer de cap. »
LA TRIBUNE INITIÉE PAR LAURENT MUCCHIELLI
Le Parisien, 1à septembre 2020
Le texte prend position contre l’éventualité d’un reconnement généralisé, dont « l’efficacité (…) n’est pas démontrée scientiquement », contre la mesure du port du masque en extérieur, et contre l’isolement des personnes âgées. Les signataires appellent enfin à « refonder ou supprimer » le Conseil scientifique, accusé « d’instrumentaliser la science ». Quant à l’appel à la liberté de prescrire des médecins généralistes, Le Monde y décèle « une défense cryptique de l’hydroxychloroquine ». D’autant que le texte est rédigé par le sociologue Laurent Mucchielli, qui compte parmi les soutiens actifs du microbiologiste marseillais Didier Raoult (il fut d’ailleurs collègue de son fils Sacha Raoult au Laboratoire méditerranéen de sociologie), comme l’épidémiologiste Laurent Toubiana, que nous avons accueilli sur notre plateau. Mais la tribune agrège d’autres personnalités du monde scientique initialement défavorables au Marseillais, comme le professeur Jean-François Toussaint ou le pharmacologue Bernard Bégaud.
« LE MASQUE DEVIENT UNE NORME SOCIALE »
Le lendemain, hop, nouvelle offensive pro-Raoult dans les colonnes du FigaroVox : la tribune pour « laisser Didier Raoult tranquille », rédigée par le président de la région Sud, Renaud Muselier, et signée par « 200 médecins et professionnels de santé » de la région. Le Figaro confirme ici sa fascination pour le chercheur, au grand dam de ses journalistes scientifiques, ainsi que nous l’écrivions cette semaine. Le texte prend obstinément la défense du controversé chercheur dont il arme que « le tort principal est d’être un Marseillais trop souvent en désaccord avec l’opinion dominante à Paris », alors que son traitement aurait apporté « beaucoup d’espoir (…) aux Français ». Dans un semblant de nuance, Muselier se défend ensuite de toute velléité de réhabilitation: « Il ne s’agit pas, par ce manifeste, d’armer avec certitude que tout ce que dit le professeur Raoult est vrai, et que tout ce que disent ses détracteurs est faux », ni « de porter sur un piédestal un seul homme qu’il conviendrait de considérer comme intouchable, par réexe grégaire ou territorial. » Le ton du texte dit tout autre chose. D’autant plus paradoxal que Raoult est visé depuis juillet par une plainte de la Société de pathologie infectieuse de langue française (Spilf) auprès de l’Ordre des médecins…
SUR LE FIGAROVOX, LA DÉFENSE OBSTINÉE DE DIDIER RAOULT
Figaro Vox, 11 septembre 2020
EN FACE, L’ANGOISSE
Dernière tribune, enfin, le 12 septembre, dans les colonnes du JDD, signée par six médecins, dont les médiatiques Jimmy Mohamed (que nous interviewions récemment sur les normes sanitaires à la radio) et Axel Kahn. Avec un ton et un positionnement radicalement différents. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de critiquer le supposé zèle sanitaire du gouvernement ou de militer pour le retour de Didier Raoult et de son hydroxychloroquine, mais au contraire d’exhorter les Français à prendre encore plus de précautions pour éviter la propagation du virus. L’objectif : « Signer la fin de la récréation ». En employant précisément le lexique critiqué par les précédentes tribunes : « Nous sommes à une nouvelle étape de l’épidémie : celle de sa diffusion. Nous perdons petit à petit la trace des nouvelles contaminations. Il reste probablement peu de temps pour agir collectivement. (…) Les indicateurs se dégradent et nous ne savons pas jusqu’où cela ira. L’indispensable masque est désormais obligatoire presque partout, et pourtant les contaminations progressent. » Et en égrenant les conseils à l’impératif : « Évitez, autant que possible, les rassemblements privés. Réduisez le nombre de personnes présentes dans le cadre privé. Si possible, reportez toute réunion. Sinon, portez un masque, comme au travail. Sans oublier la distanciation. »
Si ces trois tribunes ont des objectifs distincts, le timing de leurs publications successives a de quoi faire sourire… ou inquiéter. Elles illustrent la cacophonie qui règne dans le monde de la médecine et de la recherche, où aucun consensus ne semble pouvoir se dégager sur la politique sanitaire à mener. Alors que le gouvernement, lui, navigue à vue et adapte ses recommandations à l’évolution des chiffres des dépistés, des médecins lui reprochent simultanément son zèle liberticide et son laxisme coupable, sa communication anxiogène et la mollesse de ses annonces, tribune après tribune. Pendant ce temps, les cas augmentent, exponentiellement.
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RAOULT : L’ÉTONNANT DOUBLE DISCOURS DU FIGARO
Un avis sur « Coivid-19: devant des discours contradictoires, « on ne sait plus à quel saint se vouer » ? »