Toute la stratégie gouvernementale de traçage des contacts de malades est en danger.

Tests du Covid-19 : des laboratoires saturés de demandes, la stratégie de dépistage en péril

Les laboratoires sont pris d’assaut dans de nombreuses régions, sans ciblage des cas prioritaires, et les délais s’allongent. Toute la stratégie gouvernementale de traçage des contacts de malades est en danger. 

Par Chloé HecketsweilerFrançois BéguinRichard SchittlyGilles RofClaire MayerNathalie Stey et Jordan Pouille  Publié le 05 septembre 2020 à 05h06 – Mis à jour le 05 septembre 2020 à 16h07

Un centre de dépistage du Covid-19 à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 31 août.
Un centre de dépistage du Covid-19 à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 31 août. ALAIN JOCARD / AFP

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/09/05/le-gros-embouteillage-des-tests-du-covid_6051063_3244.html

Mercredi 26 août, à Paris. Sam, 11 ans, est malade. Elle vomit et a mal à la tête. Son médecin lui prescrit un test du Covid-19. Faute de réussir à trouver un rendez-vous dans un laboratoire, Sophie, sa mère, l’emmène se faire tester dans un centre de dépistage à Paris Plages, où l’attente est de deux heures. Six jours plus tard, le 2 septembre, aucun résultat ne leur est encore parvenu. Au téléphone, une secrétaire du laboratoire explique : « On est débordés, on en est encore à traiter les tests faits le 23 août. » Sans résultat, Sophie a dû renoncer à reprendre le travail, et sa fille à faire sa rentrée, tout en se mettant en quête d’un nouveau lieu de test. « C’est scandaleux, lance-t-elle. Si on fait des tests et qu’on n’a pas les résultats rapidement, ça n’a pas d’utilité. »Lire aussi  Reconnaissant des « délais d’accès » aux tests du Covid-19, Olivier Véran promet une amélioration

Le même jour, mercredi 2 septembre, le ministre de la santé, Olivier Véran, annonce triomphalement dans un Tweet que plus de 1 million de tests PCR Covid-19 sont désormais réalisés en France chaque semaine. Un doublement par rapport au début de l’été qui s’explique par la possibilité, à partir de mi-juillet, de réaliser un test sans prescription et gratuit. « Cette politique d’“open bar” a généré des gros embouteillages », tant dans l’accès au test que dans l’obtention du résultat, regrette la virologue Stéphanie Haïm Boukobza, membre du Syndicat des jeunes biologistes médicaux.

Le ministère de la santé le reconnaît à mi-mot. « L’intensification de la stratégie de dépistage du Covid-19 et la levée de la nécessité d’une prescription médicale préalable ont permis d’accroître fortement le nombre de personnes [qui se font]dépister, entraînant parfois une embolisation des capacités de dépistage », admet la direction générale de la santé (DGS) dans une réponse faite au Monde vendredi 4 septembre.

Des éléments contradictoires

Dans les files d’attente, on retrouve, souvent mélangées, les personnes symptomatiques adressées par leur médecin, celles qui ont besoin d’un résultat sous soixante-douze heures pour prendre un avion, celles qui doivent bénéficier d’une intervention à l’hôpital, celles dont l’employeur demande un certificat avant de reprendre le travail et celles venues par précaution, juste pour savoir. Faut-il tester tout le monde ? Cibler les cas prioritaires ? « On est sur une période dans laquelle il faut porter simultanément deux discours et deux politiques publiques qui ont des éléments contradictoires », reconnaît un haut fonctionnaire.

Toute la chaîne de dépistage est en train de se gripper. Selon Santé publique France, le délai moyen entre la date de début des symptômes et la date de prélèvement était, le 23 août, de 3,3 jours, contre 3 jours trois semaines plus tôt. Du côté des résultats, les délais s’allongent aussi. Lundi 31 août, une grande plate-forme d’analyse qui traite les tests de nombreux petits laboratoires a envoyé un message à ses clients pour les prévenir que les résultats demanderaient désormais cinq jours. A la mi-août, ils étaient de trois jours.

Cet embouteillage inquiète l’épidémiologiste Catherine Hill, pour qui « on teste n’importe qui, n’importe comment ». « On fait 1 million de tests, mais on ne teste pas les bonnes personnes », estime-t-elle, en rappelant qu’une personne infectée sur deux est asymptomatique. De ce fait, la majorité passe entre les mailles du filet, et le contact tracing est « une véritable passoire », juge-t-elle, citant à l’appui les données diffusées par Santé publique France. « Quatre cas positifs sur cinq ne sont pas des cas contacts d’un cas positif connu. »Lire aussi  Le traçage des contacts de malades du Covid-19 peine à freiner la reprise épidémique en France

« Gaspillage monumental »

L’allongement des délais pour se faire prélever puis obtenir des résultats affaiblit d’autant plus le dispositif. « Le risque de transmission est maximal quatre jours avant et six jours après le début des symptômes », rappelle Catherine Hill. Conséquence : si les tests ne sont pas réalisés très rapidement, le résultat ne sert plus à rien car le mal est déjà fait. « On isole les malades quand ils ne sont plus contagieux », observe-t-elle. Dans ce contexte, les tests réalisés sont, selon elle, un « gaspillage monumental », et ne permettent pas de freiner la circulation du virus.

Du côté des médecins, on s’avoue désemparé. « Les gens avec des symptômes viennent nous voir dans les temps, comme on leur a dit, mais c’est un casse-tête pas possible pour avoir un endroit où faire un test, les labos ne répondent plus au téléphone », raconte Thomas Tarjus, médecin généraliste dans le 19arrondissement de Paris. « Ça va être vite assez épuisant pour les patients,ajoute-t-il. J’en ai vu qui ont laissé tomber, qui disent : “C’est trop compliqué.” » Les conséquences de ce découragement sont difficiles à mesurer : la DGS déclare ne pas connaître à ce stade le nombre des cas contacts qui renoncent au test.

« Notre bataille, c’est d’arriver à faire deux files – qu’elles soient physiques, ou au niveau du repérage – pour qu’en cas de retard cela n’affecte pas le diagnostic des symptomatiques », explique Aurélien Rousseau, le directeur général de l’agence régionale de santé (ARS) Ile-de-France, où 200 000 tests sont désormais réalisés par semaine. « Cette semaine, nous avons été alertés par des laboratoires qui respectaient jusque-là le délai de vingt-quatre heures et qui basculent à quarante-huit heures », témoigne M. Rousseau, en précisant que pour l’heure la moyenne est plutôt de trente heures.Lire aussi  Coronavirus : des tests sérologiques rapides désormais accessibles en pharmacie

Laboratoires débordés

La situation ne dérape pas qu’en Ile-de-France. A Lyon, les laboratoires d’analyses sont clairement débordés. « Nous ne prenons plus de rendez-vous jusqu’à la semaine prochaine », lâche l’employée d’un laboratoire du quartier de Confluence, dans le 2arrondissement de Lyon. « En ce moment, il faut six à sept jours de délai pour avoir le résultat d’un test », dit-elle, en précisant que seuls les cas urgents avec une forte fièvre déclarée, ou un cas contact signalé peuvent avoir un résultat entre vingt-quatre et quarante-huit heures. D’autres laboratoires le confirment : depuis le passage du département du Rhône en zone rouge, les demandes de tests explosent et les délais s’allongent.

A Marseille, les situations sont contrastées. Comme au plus fort de l’épidémie, les marins-pompiers trient de nouveau directement les cas urgents sur le parvis de l’IHU, où exerce le professeur Didier Raoult. Sans symptôme, sans prescription médicale et sans être cas contact, il faut patienter « plusieurs heures en moyenne » avant d’être pris en charge, reconnaît-on à l’IHU Méditerranée Infection. Depuis début septembre, l’institut réalise autour de 2 500 tests par jour et tient les délais avec des résultats rendus entre vingt-quatre et quarante-huit heures plus tard.

Un horizon qui s’éloigne pour les laboratoires privés saturés depuis la fin du mois d’août. Anne, 49 ans, testée jeudi 27 août dans un laboratoire du centre-ville, n’a obtenu son résultat que sept jours plus tard, mercredi 2 septembre. « Heureusement, il est négatif, note-t-elle, soulagée. Le laboratoire m’avait prévenue que le délai dépasserait les soixante-douze heures… Mais je ne pensais pas que cela durerait autant. » A ses multiples relances téléphoniques, une seule réponse : « Nous sommes débordés. »

Face à l’afflux, les chaînes de laboratoires ont instauré des règles sélectives à Marseille. « Tests réservés aux situations médicales urgentes » chez Labio. Refus de tester les personnes en instance de départ à l’étranger ou pour réunions familiales, chez Labosud Provence. Les laboratoires marseillais s’inquiètent aussi d’une possible augmentation mi-septembre des vols en provenance d’Algérie. « Si l’ARS nous demande de tester les passagers à leur arrivée, nous ne pourrons pas suivre », s’alarme déjà Frédéric Charrier, responsable régional du Syndicat des laboratoires de biologie clinique.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Comment l’épidémie due au coronavirus peut-elle disparaître, ou survivre ?

Se recentrer sur les priorités

En Gironde, désormais classée en « zone rouge », avec notamment quatorze clusters déclarés à Bordeaux, les centres de dépistage mis en place au début de l’été, notamment à l’aéroport de Mérignac, dans le centre-ville de Bordeaux et au CHU de Pellegrin, sont pris d’assaut. Il faut désormais attendre dix jours pour avoir un rendez-vous au drive du CHU. « Nous réalisons déjà 4 500 tests par semaine, nous approchons de notre limite qui est de 5 000 », explique Olivier Serre, le directeur de la délégation départementale de l’ARS Gironde. « Nous nous interrogeons sur notre stratégie, afin de nous recentrer sur les priorités », ajoute-t-il. A la différence de la région parisienne, les délais de rendu des résultats restent toutefois raisonnables, compris entre vingt-quatre et quarante-huit heures.

Dans le département du Cher, les dépistages massifs mandatés par l’ARS sur les marchés, dans les centres commerciaux, les lieux de vendanges et les entreprises depuis la rentrée ont accéléré la saturation d’un département peu équipé en machines de tests. Seuls 300 prélèvements peuvent y être analysés chaque jour. Tout le reste est expédié ailleurs en France. « La majorité de nos tests partent chez Cerba, à Paris. Cette plate-forme a une capacité d’analyse de 8 000 tests par jour mais en reçoit actuellement 15 000 », témoigne Eric Thiault, le directeur d’un laboratoire d’analyses à Bourges. « Du coup, ils nous donnent cinq jours de délai depuis le 1er septembre », précise le biologiste. Dans son laboratoire, on ne teste plus que les urgences : ceux qui vont se faire opérer rapidement ou affichent des signes cliniques importants. Mais on refuse les voyageurs qui ont besoin d’un résultat de test pour prendre l’avion.

« Depuis une semaine, entre la rentrée, le retour de vacances et la reprise des opérations chirurgicales, l’afflux est impressionnant », note le docteur Fécel Filali, responsable du laboratoire Biolia dans le nouveau quartier du Danube, à Strasbourg. Dans la capitale alsacienne, la situation était tendue tout l’été et les nombreuses opérations de dépistage organisées par l’ARS sur les plans d’eau, dans le centre-ville et les villages alentour ont encore alourdi la charge pesant sur les plateaux techniques des trois réseaux de laboratoires présents dans la région.

Côté prélèvements, la plate-forme de rendez-vous en ligne affiche un délai d’une semaine, mais les cas urgents sont réglés par téléphone avec des créneaux réservés. « Tous les jours, j’insère de vingt à trente personnes supplémentaires dans notre drive », ajoute le docteur Filali, qui compte automatiser ce tri grâce à un algorithme. Côté analyses, le réseau de vingt-cinq laboratoires approche de ses limites et est obligé, là aussi, de prioriser ses rendus. « Notre credo, c’est la flexibilité et l’anticipation, pour éviter de se retrouver dans la même situation qu’à Paris », précise M. Filali.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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