La méthode des artistes de la grotte Chauvet
Par Philippe Dagen
Publié le 29 août 2020 à 17h00 – Mis à jour le 30 août 2020
SÉRIE
Mes œuvres cultes (6/6). Notre collaborateur Philippe Dagen, critique d’art, revient sur six créations qui l’ont marqué. Aujourd’hui, la caverne ornée de Pont d’Arc, en Ardèche.
Il y a plus de vingt mille ans et moins de trente mille, une partie de la falaise dans laquelle s’ouvrait la caverne de Pont d’Arc s’est effondrée. Le sentier qui monte sous les chênes contourne d’énormes blocs tombés lors de ces éboulements. L’entrée de la grotte a alors été fermée aux bêtes et aux hommes. Aujourd’hui, il faut passer par la cavité où des spéléologues, en 1994, ont découvert un « trou souffleur », indice d’une cavité cachée. S’ouvrant un passage dans la pierraille, ils se sont glissés à l’intérieur.
Depuis, une porte, genre porte de coffre de banque, est encastrée dans la paroi. Quand on parvient devant elle, on en est au deuxième stade de l’initiation, le premier étant l’ascension depuis la vallée de l’Ardèche. « Initiation » peut paraître une amplification épique stéréotypée. Mais le lieu impose la gravité. Les préhistoriennes et préhistoriens qui y travaillent chaque année remontent sans beaucoup parler. Les seuls mots sont techniques : « harnais », « mousqueton », « casque », « batterie »… Passé la porte de fer, on pénètre dans la cavité. Elle se prolonge par un long boyau où il faut se tenir à plat ventre ou sur le dos, selon la préférence de chacun ; puis par un puits à descendre encordé. En bas, la caverne.Article réservé à nos abonnés Lire aussi La grotte Chauvet, une révolution
Les premières sensations sont sonores, les filets d’eau qui glissent le long des concrétions et s’égouttent pour en former de nouvelles. Comme il a beaucoup plu cet hiver, la grotte est, ce jour de mars, en pleine production de stalactites, stalagmites et draperies. La lumière des frontales suscite des éclats de neige et de glace, et fait briller les rides de l’eau dans les bassins. Ces splendeurs font oublier un moment que ce qui fait descendre dans ces profondeurs, ce sont les œuvres des humains qui venaient ici à l’époque nommée « aurignacien », entre 43 000 et 35 000 avant notre ère.
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Ce ne sont pas leurs traces que l’on rencontre d’abord, mais celles de la faune : un crâne de bouquetin, reconnaissable à ses deux cornes, que la calcite, en le recouvrant, a changé en sculpture ; des fragments de crânes d’ours et de nombreux débris osseux de ces mammifères. Ils étaient les principaux habitants de la caverne, les plus réguliers sans doute. Ils ont creusé des bauges dans le sol, griffé le calcaire et l’argile et, parfois endommagé les dessins – dont beaucoup les représentent.
Une suite de prodiges
Le premier surgit. Un ours de profil, les pattes avant raides, la gueule légèrement penchée vers la terre. Il est dessiné en ocre rouge, et des points de pigment marquent son museau et son encolure. Un deuxième animal est devant lui, plus petit, tacheté, avec une longue queue : une panthère. L’identification est immédiate, en raison de la justesse des lignes et des proportions. L’ours semble avancer, et cette sensation de mouvement est favorisée par la courbe de la paroi. Le ou les auteurs de ce dessin – femmes ou hommes, on n’en sait rien – a ou ont perçu combien cette surface convexe était favorable à ce qu’il s’agissait de figurer, le face-à-face de l’ours et de la panthère.
Scène vue, symbolisme, exorcisme ? On n’en sait rien non plus. Ce que l’on mesure, c’est la précision de l’œil et de la main, l’intelligence artistique. Il est impossible de douter, à Chauvet encore plus, évidemment, que dans d’autres grottes, qu’il y avait, de la part des auteurs – et des spectateurs s’il s’en trouvait –, la conscience et la volonté d’accomplir ce que l’on ne peut tenir que pour une suite de prodiges.
De l’apparition de l’ours rouge à l’ultime salle où filent des meutes de lionnes, des bisons et des rhinocéros, les inventions graphiques prolifèrent
Sans doute faut-il se méfier de tout anachronisme, mais, enfin, comment ne pas penser que ces dessinateurs savaient qu’ils poussaient jusqu’au plus haut point les moyens de création qui étaient les leurs ? Qu’ils aient eu des raisons religieuses ou magiques, il se peut. A grands coups de comparatismes faciles – chamanisme sibérien, magie australienne… –, l’hypothèse est très communément assénée. Rien ne prouve qu’elle soit juste. Et encore moins qu’elle suffise à expliquer cette étrangeté extravagante : des humains, s’éclairant avec des torches, descendent dans une caverne immense, habitée par des ours, pour y dessiner à foison des figures animales seules ou en groupes.
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De l’apparition de l’ours rouge à l’ultime salle où filent des meutes de lionnes, des bisons et des rhinocéros, dans un sens et dans l’autre, semblant franchir d’un saut une anfractuosité de la paroi au fond de laquelle se trouve un cheval – jument gravide peut-être –, en passant par le fabuleux tableau des quatre têtes de chevaux de profil, les inventions graphiques prolifèrent. Un bison à la tête noire peut être vu de profil, de trois quarts ou à peu près de face et en raccourci. Le rhinocéros est tantôt seul, nettement défini par une ligne continue et le flanc marqué de rehauts de noir charbonneux ; tantôt en groupe chargeant et, dans ce cas, pour suggérer leur nombre et leur course, chacun se réduit à ses cornes courbes.
Elles s’échelonnent dans la profondeur de manière à indiquer la masse du troupeau et sa vitesse – procédé dont le futurisme italien a fait grand usage au début du XXe siècle, se vantant d’une invention faite trois ou quatre dizaines de millénaires plus tôt. La répétition de têtes de profil sert de même à indiquer le galop des lionnes. On emploie ici délibérément le mot « procédé », tant il est clair que les auteurs savaient ce qu’ils faisaient et avaient, autrement dit, une méthode.
Taches de fusain
Celle-ci est à son paroxysme d’habileté, quand quatre grands chevaux noirs avancent ensemble. On dirait que, pour plus de pureté, les auteurs ont, dans un cas au moins, travaillé sans le secours d’un contour tracé au préalable pour circonscrire la forme et qu’ils ont directement projeté la poudre sombre sur la pierre. Puis l’un d’eux a précisé en quelques petites lignes la bouche et le pli de l’encolure. Les taches de fusain ont été estompées, afin de mieux distinguer les nuances des pelages et des crinières.
Derrière eux se précipitent d’autres chevaux, des cerfs, des bisons et des rhinocéros. Ils viennent de la droite, en vagues qui rebondissent sur la pierre. Un ensemble si vaste n’a pu être exécuté sans l’idée préalable d’une composition, celle-ci étant partiellement déterminée par les accidents des parois, qui sont autant de sollicitations.
Là où se creuse une voûte, un rhinocéros, un ours ou une lionne en sortent, réduits à leurs têtes, leurs encolures et leurs yeux
Peut-être se trompe-t-on encore, mais, à partir d’un certain moment, on se dit que les auteurs de ces œuvres étaient portés par le désir et le plaisir de prendre possession de tous les endroits de la grotte s’y prêtant, en s’y adaptant. Là où une surface à peu près unie s’étend, elle a été préparée, et une frise de dizaines de figures s’y développe. Là où se creuse une voûte, un rhinocéros, un ours ou une lionne en sortent, réduits à leurs têtes, leurs encolures et leurs yeux. Là où la paroi est couverte d’un film d’argile molle, un hibou est gravé de la pointe du doigt ou d’un objet à bout rond – on dirait un Dubuffet du reste.
Plus intrigant encore, un mégacéros, très grand cerf d’une espèce éteinte depuis, est tracé en suspension, comme s’il sautait. Jusqu’ici rien d’étrange. Mais un regard plus attentif s’aperçoit qu’il a été dessiné en noir sur une surface qui a été auparavant grattée, ce qui a effacé presque entièrement une figure antérieure, où l’on croit distinguer les cornes d’un cervidé vu de face. D’un artiste moderne, on dirait qu’il a effacé une esquisse et recommencé par-dessus.

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L’inventaire des questions serait interminable. Pourquoi de grands feux ont-ils été allumés à certains points de la grotte, si puissants que la paroi calcaire en a été affectée ? Pourquoi des taches rouges en nuages ? Pourquoi si peu de figures humaines, mais un ventre et un sexe de femme sur un pendant rocheux, accompagnés d’un bison, d’une tête de lion parmi les plus belles et d’un profil de mammouth ? A cet endroit aussi, la surface a été nettoyée par grattage avant l’exécution, ce qui confirme l’idée d’une méthode, peut-être associée à un système de symboles. Mais ce n’est pas à ce système ni aux sens possibles de ces symboles – s’ils en sont… – que l’on pense dans la grotte. On est bien trop intensément subjugué par ces œuvres vivantes pour faire autre chose que les regarder frénétiquement.